Ce dimanche 17 mai 2026, Abdel Fattah el-Sissi a offert à l’Égypte une nouvelle scène de propagande agricole. Sur l’axe Sheikh Zayed, près de Gizeh, le président égyptien a inauguré le projet New Delta, entouré de caméras, de ministres et de discours officiels sur la « sécurité alimentaire ». On y a montré des récoltes de blé, des machines, des champs, des chiffres. Tout l’attirail habituel des régimes qui veulent transformer une faiblesse structurelle en spectacle de puissance.
Mais derrière la mise en scène, l’aveu est brutal : l’Égypte ne parvient toujours pas à nourrir seule sa population. Et elle n’est pas seule. De l’autre côté du Maghreb, l’Algérie du président Abdelmadjid Tebboune répète les mêmes slogans, promet les mêmes miracles agricoles, exhibe les mêmes plans de relance. Le résultat, lui, ne change pas : des navires chargés de blé étranger continuent d’arriver, année après année, pour combler les failles d’États qui confondent souveraineté alimentaire et communication politique.
En Algérie, les chiffres parlent plus fort que les communiqués. Selon les prévisions citées par la FAO pour la campagne 2025-2026, le pays devrait importer environ 14,6 millions de tonnes de céréales. Le blé représente l’essentiel de cette dépendance. L’Office algérien interprofessionnel des céréales multiplie les achats massifs sur les marchés internationaux, parfois par vagues de plusieurs centaines de milliers de tonnes. Les importations de blé oscillent autour de 8 à 9,5 millions de tonnes selon les campagnes. L’Algérie demeure ainsi l’un des plus grands importateurs mondiaux de blé tendre.
Face à cela, la production nationale reste insuffisante. Elle stagne autour de quelques millions de tonnes, loin des besoins réels d’une population dont la consommation de blé dépasse les 12 millions de tonnes par an. Les promesses officielles d’autosuffisance en blé dur, régulièrement annoncées puis repoussées, se fracassent sur une réalité implacable : le pays dépend encore massivement de l’extérieur pour nourrir sa population.
Le pouvoir algérien invoque la sécheresse, le stress hydrique, la dureté du climat. Ces contraintes existent. Mais elles ne suffisent plus à expliquer l’échec. Le véritable problème est politique. Depuis l’indépendance, l’économie agricole algérienne reste prisonnière d’un système fermé, contrôlé par des réseaux liés au pouvoir, où l’importation devient souvent plus rentable que la production. Les subventions, les appels d’offres, les circuits d’approvisionnement et les grands projets agricoles fonctionnent dans une opacité qui nourrit le soupçon et décourage l’initiative.
Dans un pays où la critique est surveillée, où les journalistes indépendants sont affaiblis, où les voix issues du Hirak ont été réprimées, comment construire une politique agricole sérieuse ? Comment corriger les erreurs si ceux qui les dénoncent sont traités comme des ennemis ? Comment innover lorsque la parole des agronomes, des paysans, des économistes ou des entrepreneurs reste subordonnée à la prudence politique ?
Le blé algérien ne manque pas seulement d’eau. Il manque de liberté.
L’Égypte présente le même visage, en plus spectaculaire encore. Sissi inaugure des projets gigantesques, promet de nouvelles terres, parle d’autosuffisance partielle à l’horizon 2030. Mais le pays demeure l’un des plus grands importateurs mondiaux de blé. Avec plus de 110 millions d’habitants, une consommation céréalière massive, une pression démographique continue et une dépendance ancienne au pain subventionné, l’Égypte reste enfermée dans une équation explosive.
Le pain y est plus qu’un aliment : c’est un pacte social. L’État l’achète, le subventionne, le distribue et l’utilise comme amortisseur politique. Mais ce pacte repose largement sur du blé importé. En cas de flambée des prix, de guerre, de rupture logistique ou de tensions avec les fournisseurs, c’est toute la stabilité du pays qui vacille. La guerre en Ukraine l’a déjà rappelé : quand Moscou ou Kiev tremblent, Le Caire retient son souffle.
Là encore, le régime préfère les cérémonies aux bilans. L’armée égyptienne occupe une place centrale dans l’économie, y compris dans les grands projets d’infrastructures, d’agriculture et d’approvisionnement. Elle construit, gère, importe, contrôle. Toute critique publique de cette emprise est rapidement assimilée à une menace contre l’État. Les journalistes, les chercheurs, les opposants et les experts indépendants qui questionnent les choix du régime évoluent dans un climat de peur.
Or l’agriculture ne se décrète pas depuis un bureau militaire. Elle exige des sols étudiés, des semences adaptées, des paysans écoutés, des chercheurs libres, des investissements transparents, des débats contradictoires et des politiques évaluées. Elle exige précisément ce que les régimes autoritaires redoutent : la circulation libre de l’information et le contrôle citoyen.
En Algérie comme en Égypte, les pouvoirs militaires ont donc fabriqué leur propre impasse. Ils prétendent garantir la sécurité nationale, mais maintiennent leurs pays dans une dépendance stratégique. Ils célèbrent la souveraineté, mais achètent le pain à l’étranger. Ils parlent de dignité nationale, mais exposent leurs populations aux décisions des marchés mondiaux et aux rapports de force géopolitiques.
Le paradoxe est cruel. Ces deux pays disposent d’atouts considérables : terres mobilisables, ingénieurs formés, main-d’œuvre abondante, ressources financières, réseaux hydrauliques, expérience agricole, marchés intérieurs importants. Mais ces ressources sont étouffées par des systèmes politiques qui privilégient le contrôle à l’efficacité, la loyauté à la compétence, l’annonce à la réforme.
Les plans agricoles se succèdent, les acronymes changent, les ministres promettent, les présidents inaugurent. Mais les rendements restent faibles, les importations continuent, les factures s’alourdissent. Dans les campagnes, la pauvreté pousse à l’exode. Dans les villes, l’inflation alimentaire ronge les ménages. Dans les ports, les cargaisons étrangères deviennent le véritable thermomètre de la souveraineté perdue.
Le plus grave n’est pas seulement l’échec technique. C’est le refus d’en débattre. Un régime démocratique peut échouer, reconnaître ses erreurs, corriger ses politiques. Un régime militaire transforme l’échec en secret d’État. Il maquille les faiblesses en victoires, accuse les critiques de trahison, puis recommence les mêmes politiques sous un autre slogan.
Sissi et Tebboune peuvent multiplier les discours sur l’autosuffisance. Les chiffres les contredisent. Tant que les silos dépendront des navires étrangers, tant que les importations remplaceront la réforme, tant que les militaires décideront sans rendre de comptes, la sécurité alimentaire restera un mirage.
La question n’est donc plus de savoir quand l’Égypte et l’Algérie deviendront autosuffisantes. La vraie question est plus dure : combien de temps encore leurs peuples devront-ils payer le prix d’un pouvoir qui préfère contrôler la parole plutôt que libérer la production ?
Car la dépendance au blé n’est pas seulement une faiblesse économique. Elle est l’aveu quotidien d’un échec politique. Et dans ces deux pays, cet échec porte un uniforme.
Khaled Boulaziz
