« Princes and Thieves » : le livre qui expose la machine émiratie, et le silence stratégique d’Alger

23 octobre 2026
8 min de lecture|1 425 mots

L’enquête du journaliste américain Matthew Cole, à paraître le 27 octobre, décrit comment Abou Dhabi aurait financé l’influence de Jared Kushner pour remodeler le Moyen-Orient. Elle documente ce que l’Algérie reproche aux Émirats, mais révèle aussi, en creux, l’indigence de la riposte du régime algérien.

Le livre n’est pas encore en librairie, et il fait déjà trembler Washington. Princes and Thieves: Jared Kushner and Mohamed bin Zayed’s Secret Plot to Remake the Middle East (« Princes et voleurs : le complot secret de Jared Kushner et Mohammed Ben Zayed pour remodeler le Moyen-Orient »), signé du journaliste d’investigation Matthew Cole et publié le 27 octobre chez Atria/One Signal, a fait l’objet d’un long extrait dans Vanity Fair le 22 octobre. L’auteur, ancien reporter de The Intercept, s’était déjà fait connaître par une enquête sur les dérives des forces spéciales américaines.

Sa thèse tient en une phrase : les deux princes héritiers les plus puissants du Golfe, l’Émirien Mohammed Ben Zayed, dit « MBZ », et le Saoudien Mohammed Ben Salmane, dit « MBS », auraient mis en place un système de financement secret pour orienter la politique étrangère de la Maison-Blanche, avec pour pivot le gendre de Donald Trump.

Des comptes secrets et un téléphone sous écoute

Le récit de Matthew Cole commence comme un roman d’espionnage. Vers le début de l’année 2018, le renseignement militaire russe aurait piraté l’iPhone de Jared Kushner. Les services néerlandais, après avoir retourné un agent du GRU, auraient eu accès au serveur où étaient stockées les données extraites, puis surveillé l’activité du téléphone.

Ce qu’ils y auraient découvert dessine l’architecture financière décrite par le livre. Au départ, MBZ et MBS auraient envisagé un fonds de plus de 10 milliards de dollars destiné à servir les objectifs politiques de la nouvelle administration Trump. Ils auraient finalement versé au moins 2 milliards de dollars sur au moins deux comptes accessibles à M. Kushner. Le premier, que l’auteur désigne comme le compte « Alpha », aurait été ouvert à la First Abu Dhabi Bank et fonctionné comme un « fonds de politique étrangère » géré en partie par M. Kushner et MBZ. Selon Vanity Fair, une organisation caritative financée par l’État émirati y aurait versé quelque 750 millions de dollars.

Le livre décrit aussi un circuit passant par Israël. En 2018, MBZ aurait transféré environ 1 milliard de dollars vers Israël via l’Azerbaïdjan. Benyamin Nétanyahou aurait encouragé M. Kushner à loger ces fonds émiratis sur un compte de la Banque d’Israël. Un troisième compte aurait été créé lors des contacts secrets entre Israël et les Émirats, avant la normalisation officielle de leurs relations en 2020. Pour décrire le rôle de M. Kushner, l’auteur propose une comparaison saisissante : il faudrait l’imaginer comme un directeur de la CIA, disposant de fonds discrétionnaires au service d’opérations dont il n’avait pas à rendre compte.

Jared Kushner a démenti en bloc, qualifiant ces accusations de « totalement folles » et reprochant à l’auteur de n’avoir produit ni relevé bancaire, ni ordre de virement, ni numéro de compte. La Maison-Blanche a dénoncé des calomnies. Le livre devra désormais être jugé sur ses preuves. Mais l’affaire tombe à un moment sensible : M. Kushner est redevenu, sous le second mandat de Donald Trump, l’un des principaux négociateurs américains sur Gaza, l’Ukraine et l’Iran.

Les accords d’Abraham, une transaction ?

Si les faits rapportés par Matthew Cole sont établis, ils changent la lecture des accords d’Abraham. Présentée en 2020 comme une percée historique vers la paix, la normalisation entre Israël et les Émirats apparaîtrait comme l’aboutissement d’une relation où l’argent émirati précède la diplomatie et la façonne. Abou Dhabi n’aurait pas seulement été un partenaire de Washington, mais l’un des architectes officieux de sa politique régionale.

Cette lecture trouve un écho particulier à Alger. Le 10 septembre, l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis, invoquant une « multiplication d’agissements provocateurs ou hostiles ». La normalisation avec Israël, le soutien d’Abou Dhabi au maréchal Haftar en Libye, son rôle au Sahel et au Soudan, son rapprochement avec le Maroc sur le Sahara occidental figurent parmi les griefs algériens. Le livre de Matthew Cole décrit, de l’intérieur, la méthode qu’Alger reproche à Abou Dhabi : acheter l’influence là où se prennent les décisions.

La riposte algérienne : des mots, pas de stratégie

Le contraste n’en est que plus frappant. La veille de la publication de Vanity Fair, le quotidien arabophone El-Khabar, repris par le site Algérie Patriotique, affirmait que l’Algérie était prête à une « escalade ouverte » contre les Émirats, sur « toutes les formes et options possibles ». Le journal décrivait un émirat plongé dans une « crise existentielle » depuis la rupture : fuite des résidents et des hommes d’affaires, recul des investissements, hôtels désertés, secteur bancaire en déroute. Aucun chiffre, aucune source, aucune donnée vérifiable n’étaye ce tableau.

D’un côté, donc, un journaliste américain qui consacre des années à remonter des flux financiers et à recouper des sources dans les services de renseignement. De l’autre, une presse algérienne qui annonce l’agonie de l’adversaire sans la démontrer. Ce contraste n’est pas accidentel. Il est le produit d’un système.

En Algérie, la presse indépendante a été méthodiquement asphyxiée, et l’espace numérique est quadrillé. Sur Facebook comme sur TikTok, des réseaux de pages et de comptes relaient la ligne officielle, amplifient chaque communiqué et harcèlent les voix critiques. Le régime ne manque ni de moyens ni de savoir-faire en matière de communication. Il les consacre à fabriquer des récits : des scénarios dignes de Hollywood où les complots étrangers se succèdent, où chaque crise intérieure cache une main extérieure, où la victoire de l’Algérie est proclamée avant que la bataille soit engagée.

Derrière cette mise en scène, aucune stratégie n’apparaît face aux Émirats. Ni enquête sur leurs réseaux d’influence en Algérie et au Maghreb, ni dossier sur les flux financiers, ni action devant les instances internationales sur le Soudan ou le Sahel, ni effort pour rallier l’opinion arabe autour de faits établis. La rupture diplomatique tient lieu de politique, et la propagande tient lieu de suite.

La question que l’on ne pose pas à Alger

Une question s’impose pourtant, et c’est El-Khabar lui-même qui la suggère en décrivant les banques émiraties comme un refuge mondial de l’évasion fiscale et du blanchiment. Si tel est le cas, qui, en Algérie, en a profité ? Dubaï est depuis longtemps l’une des destinations privilégiées des fortunes issues de la rente pétrolière.

Faut-il voir dans l’absence de toute stratégie sérieuse contre Abou Dhabi la prudence de ceux, parmi les hauts gradés et les dignitaires du régime, qui auraient placé leurs avoirs dans ces mêmes banques ? Rien ne permet de l’établir, et c’est précisément le problème. Le livre de Matthew Cole montre qu’il a fallu un piratage russe et des espions néerlandais pour lever le voile sur les comptes d’un conseiller de la Maison-Blanche. Dans un pays où aucune presse libre ne peut enquêter sur le patrimoine de ses dirigeants, la question restera sans réponse. Elle éclaire pourtant d’un jour cruel le décalage entre la violence des mots et l’inertie des actes.

Princes and Thieves : une souveraineté de façade

Princes and Thieves pose ainsi deux questions. À Washington, celle des conflits d’intérêts d’un négociateur qui conserve un rôle central dans les grands dossiers du Moyen-Orient. À Alger, celle d’un régime qui confond la souveraineté avec le contrôle de la parole, et la fermeté avec la mise en scène.

Le livre décrit une hydre dont les têtes s’appellent banques, fondations, intermédiaires et relais politiques. Elle ne se combat qu’avec une presse libre de suivre l’argent, une justice indépendante et des institutions transparentes. Le régime algérien s’est privé de ces trois armes, peut-être parce que certaines finiraient par se retourner contre lui. Il lui reste les communiqués, les réseaux sociaux et les scénarios. Abou Dhabi peut dormir tranquille.

Khaled Boulaziz

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