Liamine Zeroual : mort d’un homme qui a gardé le silence

30 mars 2026
4 min de lecture|645 mots

Le sang de 200 000 morts n’a jamais eu droit à sa vérité

Il est parti. Proprement. Dignement. Avec les honneurs de l’État, les drapeaux en berne, les trois jours de deuil national, les communiqués officiels saluant le « moudjahid exemplaire ». Abdelmadjid Tebboune a pleuré un « serviteur dévoué de la nation ». La presse a célébré « l’homme qui a su partir ».

Mais partir, justement — c’est tout ce que Liamine Zeroual aura fait.

Le silence comme aveu d’impuissance

Entre 1994 et 1999, l’Algérie a vécu l’un des carnages les plus atroces de la fin du XXe siècle. Les chiffres varient selon les sources — 150 000, 200 000, voire 250 000 morts. Des villages entiers massacrés dans la nuit. Raïs, Bentalha, Relizane — des noms qui auraient dû résonner comme Srebrenica ou Rwanda dans la conscience internationale. Des femmes égorgées devant leurs enfants. Des nourrissons. Des vieillards. Des mechtas réduites au silence pour l’éternité.

Zeroual était là. Pas en spectateur. En chef de l’État. En chef suprême des armées.

Et pendant 27 ans après sa démission, il n’a rien dit. Pas un mot sur ce qu’il savait. Pas un mot sur qui décidait quoi, dans ces nuits de sang. Pas un mot sur le rôle exact de l’armée, des services de renseignement, du DRS — alors que des rescapés, des journalistes, des chercheurs comme Luis Martinez ou Nesroulah Yous documentaient l’horreur et posaient des questions restées sans réponse officielle.

La question qui ne mourra pas avec lui

Qui a tué à Bentalha le 22 septembre 1997 ? Qui a donné l’ordre — ou l’autorisation tacite — de laisser faire les massacres pendant des heures, parfois à quelques centaines de mètres de casernes militaires ?

Ces questions, Zeroual les emporte dans sa tombe.

Il aurait pu parler. Des hommes comme lui — généraux devenus présidents, témoins directs du système — ont parfois brisé le silence en fin de vie. Il ne l’a pas fait. Peut-être par loyauté à l’institution militaire qui l’avait formé. Peut-être par peur. Peut-être par conviction que certaines vérités n’appartiennent pas au peuple.

Mais les 200 000 morts, eux, appartiennent à l’histoire.

« L’homme qui a su partir » — ou l’homme qui a fui ses responsabilités ?

La presse francophone a beaucoup salué le fait que Zeroual ait quitté le pouvoir volontairement en 1998. C’est en effet rare dans le monde arabe. Mais il faut nommer les choses : partir, c’est aussi fuir. Fuir le bilan. Fuir les comptes à rendre. Fuir les commissions de vérité qui n’ont jamais vu le jour en Algérie.

En Afrique du Sud, après l’apartheid, on a eu la Commission Vérité et Réconciliation. En Argentine, les généraux ont été jugés. En Algérie, on a eu l’amnistie générale, la loi sur la « Concorde civile », et le silence institutionnalisé.

Zeroual n’a pas brisé ce mur. Il en était une pierre.

Les victimes n’ont pas eu leur deuil national

Aujourd’hui, pendant que les drapeaux sont en berne pour l’ancien président, les familles des massacres de la décennie noire n’ont toujours pas eu droit à une reconnaissance officielle. Pas de mémorial national. Pas de procès. Pas de vérité d’État.

Aucun deuil national n’a jamais été décrété pour les 200 000 victimes civiles de la décennie noire.

C’est peut-être cela, la vraie épitaphe de Liamine Zeroual : non pas ce qu’il a fait, mais ce qu’il aurait pu dire — et qu’il a choisi de taire jusqu’au bout.

Un homme peut mourir en paix. L’Histoire, elle, ne se réconcilie qu’avec la vérité.

Khaled Boulaziz


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