La deuxième mort d’Abdelaziz Bouteflika

22 mai 2026

La traque des hommes de Bouteflika ne raconte pas seulement une opération judiciaire. Elle révèle une revanche politique. Une revanche froide, tardive, méthodique, menée contre un président disparu mais dont l’ombre continue de gêner les gardiens du système. À travers ses anciens ministres, ses anciens PDG, ses anciens conseillers, ses anciens relais administratifs, ce n’est pas seulement un réseau qui est visé. C’est une séquence de l’histoire algérienne que l’on tente de réduire, d’effacer, de salir, de réécrire.

Depuis 2019, les noms de l’ère Bouteflika reviennent dans l’actualité comme les pièces d’un procès permanent. Abdelmoumen Ould Kaddour, ancien PDG de Sonatrach, condamné dans le dossier de la raffinerie d’Augusta. Abdelhamid Temmar, ancien ministre des Participations, poursuivi et frappé par un mandat d’arrêt international. Chakib Khelil, ancien ministre de l’Énergie, installé aux États-Unis et condamné par contumace. Abdelghani Hamel, ancien patron de la police, envoyé derrière les barreaux. Mohammed Bedjaoui, grande figure juridique et diplomatique, dont le nom surgit à son tour dans les dossiers patrimoniaux français.

La justice dira ce qu’elle doit dire. Les juges rendront leurs décisions. Les dossiers suivront leur cours. Mais le pays n’est pas obligé de lire cette séquence avec les lunettes que lui tend le pouvoir. Car derrière la chasse aux hommes, se dessine une autre opération : la vengeance du système contre l’héritage d’un président qui, malgré toutes ses limites, a un jour obligé les véritables maîtres de l’Algérie à reculer.

Bouteflika n’a pas besoin d’être sanctifié. Son règne n’a pas besoin d’être blanchi. L’Histoire fera son travail, avec sa lenteur et sa cruauté. Elle pèsera les erreurs, les dérives, les silences, les clientèles, les fautes et les renoncements. Mais elle devra aussi peser ce que les vainqueurs du moment veulent aujourd’hui jeter dans l’oubli : la paix restaurée, la dette remboursée, la diplomatie algérienne relevée, et la présidence replacée, pour un temps, au-dessus des appareils qui avaient pris l’habitude de fabriquer les chefs d’État comme on nomme des préfets.

Bouteflika, ne fut jamais un 3/4 président

Le vrai crime politique de Bouteflika, aux yeux de la caste militariste, n’est peut-être pas ce que l’on raconte aujourd’hui. Ce n’est pas la corruption, que le système a vue, tolérée, accompagnée, et souvent partagée. Ce n’est pas l’autoritarisme, qui n’a jamais dérangé les gardiens de l’ordre. Ce n’est pas l’opacité, langue officielle de tous les régimes algériens depuis l’indépendance. Ce que le système ne lui pardonne pas, c’est d’avoir déplacé le centre du pouvoir. D’avoir fait d’El Mouradia autre chose qu’une façade. D’avoir rappelé, même de manière autoritaire et personnelle, qu’un président pouvait nommer, démettre, humilier, contenir, contourner.

Bouteflika arrive en 1999 dans un pays exténué. L’Algérie sortait de la décennie noire comme on sort d’un incendie : debout, mais brûlée de l’intérieur. Les massacres, les faux barrages, les disparitions, les villages endeuillés, les familles brisées, les institutions sous choc, l’économie asphyxiée, la diplomatie isolée, la société enfermée dans la peur. Le pays ne cherchait pas un gestionnaire. Il cherchait une sortie de la nuit.

La première marque de Bouteflika fut là : replacer la paix au centre de l’État. La réconciliation nationale n’a pas répondu à toutes les douleurs. Elle n’a pas rendu toute la vérité. Elle n’a pas donné aux familles de disparus ce qu’elles demandaient. Elle a fermé des dossiers que beaucoup voulaient ouvrir. Mais elle a imposé une priorité historique : arrêter le saignement. Le pays a recommencé à respirer. Les routes se sont rouvertes. Les familles ont recommencé à voyager. Les villes ont cessé de vivre uniquement au rythme de la peur. La mort, qui avait occupé l’espace public pendant des années, a reculé.

Ce fait restera. On pourra débattre des moyens. On pourra critiquer les silences. On pourra dire que la paix fut achetée au prix d’une vérité incomplète. Mais personne ne pourra sérieusement effacer que l’Algérie de Bouteflika a tourné la page la plus sanglante de son histoire récente. Ce n’est pas un détail de bilan. C’est une donnée fondatrice.

Le deuxième acte fut financier. Bouteflika a payé la dette. Dans un pays comme l’Algérie, cette phrase vaut un programme politique. La dette extérieure n’était pas seulement une charge comptable. Elle était une chaîne. Elle rappelait les années de rééchelonnement, les humiliations devant les institutions financières internationales, les injonctions venues de l’extérieur, la sensation d’un État contraint, surveillé, diminué. En remboursant par anticipation, l’Algérie a retrouvé une marge de souveraineté. Elle a repris le droit de dire non.

Bien sûr, la conjoncture pétrolière était favorable. Bien sûr, les hydrocarbures ont permis ce geste. Mais la ressource ne suffit pas à faire une politique. Beaucoup de pays riches en pétrole restent endettés, dépendants, mal gérés, soumis aux créanciers. Bouteflika, lui, a utilisé cette fenêtre pour libérer l’Algérie d’un vieux rapport de dépendance. Ce geste pesa lourd dans l’imaginaire national. Pour la première fois depuis longtemps, le pays n’était plus un débiteur docile. Il pouvait parler sans avoir la main étrangère sur l’épaule.

Le troisième acquis fut diplomatique. Bouteflika était un homme de chancelleries, de sommets, de tribunes internationales. Il connaissait la grammaire du monde. Il avait été ministre des Affaires étrangères lorsque l’Algérie parlait fort dans le tiers-monde, au Mouvement des non-alignés, en Afrique, dans le monde arabe, à l’ONU. Président, il a voulu sortir l’Algérie de l’isolement dans lequel la guerre intérieure l’avait enfermée.

L’Algérie a retrouvé une voix. Elle a renoué avec les grandes capitales. Elle a reparlé d’Afrique, de Méditerranée, de monde arabe, de sécurité régionale, de souveraineté, de mémoire coloniale. Bouteflika savait que la diplomatie n’est pas un décor. Elle est une manière d’exister. Après les années où l’Algérie était regardée comme un pays suspect, violent, opaque, il a voulu réinstaller l’État algérien dans le concert des nations. Cette réhabilitation internationale fut l’un des éléments centraux de son règne.

Le quatrième point, le plus explosif, concerne l’armée et les services. Bouteflika n’a pas instauré l’État civil démocratique. Il n’a pas remis le pouvoir au peuple. Il n’a pas brisé le système. Mais il a touché à son équilibre interne. Il a compris que le président algérien ne pouvait pas gouverner s’il restait un figurant sous surveillance. Alors il a entrepris, patiemment, brutalement parfois, de réduire certaines tutelles.

Le limogeage du général Mohamed Mediène, dit Toufik, chef historique du DRS, fut le symbole le plus fort de cette séquence. Pendant des décennies, le renseignement algérien avait été perçu comme un État dans l’État. Un pouvoir souterrain, redouté, capable de fabriquer des carrières, de briser des destins, de peser sur les partis, les médias, les entreprises, les institutions. Quand Bouteflika met fin à cette longévité, il ne fait pas une révolution démocratique. Il mène une guerre de palais. Mais cette guerre change quelque chose : elle montre que les hommes supposés intouchables peuvent être touchés.

C’est cette trace que le système veut effacer. Car elle contredit la mythologie du pouvoir réel. Elle rappelle qu’un président, même issu du système, même autoritaire, même entouré de clientèles, a pu courber les pouvoirs militaro-sécuritaires. Il ne les a pas abolis. Il ne les a pas soumis au peuple. Mais il les a forcés à composer. Il les a contraints à reculer. Il a déplacé leur arrogance.

Voilà pourquoi la chasse actuelle à ses hommes dépasse la simple justice. Elle ressemble à une mise en scène punitive. On ne juge pas seulement des dossiers ; on expose une époque vaincue. On ne poursuit pas seulement des responsables ; on frappe une mémoire. On ne sanctionne pas seulement des actes ; on envoie un message posthume au président mort : ce que tu as construit, nous pouvons le défaire ; ceux que tu as protégés, nous pouvons les humilier ; l’autorité que tu as arrachée aux appareils, nous la reprenons.

Le système règle ses comptes avec un mort. Et parce qu’un mort ne répond pas, on fait parler ses anciens hommes à sa place. On les traîne devant les tribunaux, on les transforme en preuves vivantes d’un récit unique : Bouteflika serait seulement le clan, seulement la corruption, seulement la prédation, seulement la chute. Cette lecture arrange trop de monde pour être innocente. Elle permet à ceux qui étaient là pendant vingt ans de se présenter aujourd’hui comme des nettoyeurs. Elle permet aux parrains de se déguiser en juges. Elle permet aux bénéficiaires du système de dénoncer les serviteurs tombés.

Or personne n’a gouverné seul l’Algérie de Bouteflika. Les généraux étaient là. Les services étaient là. Les ministres étaient là. Les magistrats étaient là. Les hauts fonctionnaires étaient là. Les partis satellites étaient là. Les médias domestiqués étaient là. Les oligarques n’ont pas grandi dans le désert. Ils ont grandi sous les signatures, les protections, les marchés, les banques, les douanes, les autorisations, les silences. Faire croire que tout commence et finit avec un seul homme, ou avec son cercle immédiat, revient à laver la matrice qui a produit tout le reste.

Bouteflika appartient désormais à l’Histoire. Le pouvoir actuel voudrait peut-être le réduire à un dossier judiciaire permanent. Mais l’Histoire n’est pas un tribunal d’exception. Elle ne retient pas seulement les dossiers que les vainqueurs lui remettent. Elle regarde les séquences longues. Elle examine ce qui a changé dans la vie d’un pays. Elle demande ce qu’un homme a reçu, ce qu’il a détruit, ce qu’il a transmis, ce qu’il a empêché, ce qu’il a rendu possible.

Dans ce dossier historique, plusieurs faits pèseront lourd. Bouteflika a ramené la paix dans un pays ravagé. Il a payé la dette et restauré une part de souveraineté financière. Il a rendu à l’Algérie une présence internationale. Il a redonné à la présidence une centralité que les appareils militaro-sécuritaires avaient confisquée. Il a lancé de grands programmes de logements, d’infrastructures, de redistribution et de relance, avec toutes les limites que l’on connaît, mais avec un impact réel sur la vie de millions d’Algériens.

Le jugement moral viendra. Le jugement politique aussi. Mais il ne doit pas être confisqué par les règlements de comptes du moment. Car ce que l’on voit aujourd’hui, derrière la traque des hommes de l’ancien président, c’est moins la naissance d’une justice souveraine que la revanche d’un système blessé. Blessé d’avoir été contenu. Blessé d’avoir été humilié. Blessé d’avoir dû partager le pouvoir avec un président qui ne voulait pas rester décoratif.

Bouteflika n’est plus là. Ses hommes tombent. Ses ennemis parlent. Ses héritiers se taisent. Mais son héritage, lui, résiste à la simplification. Il dérange parce qu’il oblige à admettre une vérité que la caste militariste préfère enterrer : pendant une partie de son règne, Abdelaziz Bouteflika a fait plier ceux qui se croyaient propriétaires éternels de l’Algérie.

C’est peut-être cela, au fond, que le système lui fait payer aujourd’hui. Pas seulement ses fautes. Pas seulement ses hommes. Mais cette parenthèse où le palais a cessé d’être une antichambre de la caserne. Cette parenthèse où un président, avec ses contradictions et ses calculs, a rappelé aux puissances de l’ombre qu’elles n’étaient pas seules à écrire l’histoire du pays.

L’Histoire jugera Bouteflika. Mais elle jugera aussi ceux qui, aujourd’hui, prétendent juger son époque en oubliant qu’ils en furent les piliers, les témoins, les bénéficiaires et parfois les complices silencieux.

Khaled Boulaziz