Le 21 août 1993, Kasdi Merbah, ancien chef du gouvernement et ancien patron de la Sécurité militaire, tombait sous les balles d’un commando à Bordj El Bahri. Son fils, son frère et deux de ses collaborateurs étaient également tués. La version officielle désigna rapidement les groupes islamistes armés. Sa famille, elle, n’a jamais cessé de dénoncer un assassinat politique et une enquête délibérément détournée. Trente-trois ans plus tard, l’une des affaires les plus sensibles de l’histoire contemporaine algérienne demeure sans réponse convaincante.
Kasdi Merbah appartenait au cercle restreint des dirigeants qui connaissaient les secrets les mieux gardés du pouvoir algérien.
Ancien patron de la Sécurité militaire, ministre à plusieurs reprises puis chef du gouvernement, il avait participé à toutes les grandes recompositions du régime depuis l’indépendance. Il connaissait les hommes, les réseaux, les rivalités et les méthodes d’un système qu’il avait lui-même contribué à construire.
Lorsqu’il fut assassiné, en août 1993, il n’était cependant plus l’un des gardiens silencieux de ce pouvoir. Devenu chef de parti et opposant, il plaidait pour une solution politique à la crise qui précipitait l’Algérie dans la violence.
Cette double identité — ancien pilier du régime et partisan tardif du dialogue — donne à son assassinat une dimension historique particulière.
De la guerre de Libération aux sommets de l’État
Kasdi Merbah était le nom de guerre d’Abdallah Khalef, né le 16 avril 1938 et issu d’une famille de Beni Yenni. Engagé très jeune dans la guerre de Libération nationale, il rejoint les structures de renseignement du Front de libération nationale.
En 1960, il devient responsable de l’information opérationnelle au sein de l’état-major de l’Armée de libération nationale. Il appartient alors à cette génération de cadres formés dans la clandestinité, pour lesquels le renseignement constitue une arme essentielle dans la lutte contre le colonialisme.
À l’indépendance, Kasdi Merbah prend la direction de la Sécurité militaire. Il conservera ce poste stratégique pendant près de dix-sept années, de 1962 à 1979.
Dans l’Algérie de cette époque, le chef des services ne se limite pas à la collecte d’informations. Il surveille les institutions, suit les responsables civils et militaires, intervient dans les équilibres internes du régime et détient les dossiers les plus sensibles de l’État.
Cette longévité lui vaut la réputation d’être l’un des hommes les mieux informés du pays.
Kasdi Merbah participe également au renversement du président Ahmed Ben Bella, le 19 juin 1965, et à l’arrivée au pouvoir de Houari Boumediene, auquel il restera longtemps fidèle.
Après la mort de Boumediene, en décembre 1978, il joue un rôle important dans les tractations qui aboutissent à la désignation de Chadli Bendjedid comme successeur. L’ancien chef de la Deuxième Région militaire apparaît alors comme un candidat de compromis entre les différentes factions du pouvoir.
L’influence de Merbah ne disparaît pas lorsqu’il quitte la Sécurité militaire.
Chadli Bendjedid le nomme secrétaire général du ministère de la Défense, puis vice-ministre chargé du soutien et des industries militaires. Il devient ensuite ministre de l’Industrie lourde, ministre de l’Agriculture, puis ministre de la Santé.
Le 5 novembre 1988, quelques semaines après les émeutes d’Octobre, il est nommé chef du gouvernement.
Un passage bref à la tête du gouvernement
Kasdi Merbah accède à la tête de l’exécutif dans une Algérie profondément ébranlée.
Les manifestations d’Octobre 1988 ont révélé l’épuisement du modèle politique fondé sur le parti unique, la crise économique et l’ampleur du mécontentement social. Le pouvoir engage alors une série de réformes qui conduiront à l’adoption d’une nouvelle Constitution et à l’ouverture du champ politique.
Mais Kasdi Merbah ne restera pas longtemps à la tête du gouvernement.
Son passage à l’exécutif est marqué par des désaccords avec la présidence sur la conduite des réformes et la répartition des pouvoirs. Il est limogé en septembre 1989, après moins d’une année de fonctions.
Pour l’ancien maître des renseignements, cette éviction constitue un tournant.
L’homme qui avait servi le système pendant plusieurs décennies commence à prendre ses distances avec lui.
Un homme du système devenu opposant
En 1990, Kasdi Merbah quitte le Front de libération nationale et fonde le Mouvement algérien pour la justice et le développement, le MAJD.
Le choix de ce nom n’est pas anodin. Après avoir incarné pendant des années la puissance silencieuse de l’État, l’ancien patron des services entend désormais exister dans le champ politique ouvert par le pluralisme.
Son parti demeure relativement modeste et n’obtient aucun siège lors du premier tour des élections législatives de décembre 1991. Son dirigeant possède toutefois ce que beaucoup d’opposants n’ont pas : une connaissance intime des rapports de force au sommet de l’État.
Lorsque le processus électoral est interrompu en janvier 1992 et que le Front islamique du salut est dissous, l’Algérie entre progressivement dans une confrontation sanglante.
Arrestations massives, attentats, assassinats et opérations militaires installent le pays dans une spirale dont personne ne maîtrise encore l’ampleur.
Kasdi Merbah défend alors une position qui le distingue des partisans de la confrontation totale. Il appelle à une solution politique incluant les représentants de la mouvance islamiste et considère qu’une réponse exclusivement sécuritaire aggravera la crise.
Il entretient des contacts avec différentes personnalités de l’opposition et tente de promouvoir une issue négociée.
Le 13 juillet 1993, quelques semaines avant sa mort, il publie une lettre ouverte demandant aux militants islamistes de déposer les armes. Dans le même temps, il plaide pour un dialogue entre le pouvoir et les forces politiques exclues du processus institutionnel.
Cette orientation faisait-elle de lui un obstacle pour ceux qui avaient choisi la guerre jusqu’au bout ?
La question traverse depuis lors tous les récits relatifs à sa disparition.
Le guet-apens de Bordj El Bahri
Le 21 août 1993, Kasdi Merbah circule à Bordj El Bahri, à l’est d’Alger.
Un groupe armé prend son véhicule pour cible. L’ancien chef du gouvernement est tué avec son fils Hakim, son frère Abdelaziz, son chauffeur Hachemi Aït Mekidèche et son garde du corps Abdelaziz Nasri.
L’attaque est rapide et particulièrement violente.
Les premières informations diffusées après le crime l’attribuent à un groupe islamiste armé. Dans le contexte de l’époque, cette version paraît vraisemblable. Les assassinats politiques se multiplient et les groupes armés prennent pour cible des responsables de l’État, des intellectuels, des journalistes et des personnalités publiques.
Une organisation armée aurait par la suite revendiqué l’opération.
L’affaire est ainsi immédiatement intégrée au récit général de la violence islamiste qui frappe alors l’Algérie.
Mais cette explication ne convaincra jamais la famille de Kasdi Merbah.
Une enquête contestée dès l’origine
Au fil des années, les proches de l’ancien chef du gouvernement ont multiplié les déclarations publiques pour demander la réouverture du dossier.
Ils décrivent les assaillants comme un commando lourdement équipé et parfaitement entraîné. Selon eux, la préparation de l’embuscade, la précision de l’opération et les moyens utilisés correspondraient davantage à un assassinat politique qu’à une action improvisée.
La famille a également dénoncé une enquête précipitée et orientée vers une conclusion définie à l’avance.
Elle affirme notamment que les investigations balistiques n’auraient pas été conduites avec la rigueur nécessaire, que la scène du crime n’aurait pas fait l’objet d’une véritable reconstitution et que plusieurs témoins importants n’auraient pas été convenablement entendus.
Les proches de Kasdi Merbah ont aussi critiqué le procès organisé dans cette affaire. Ils considèrent qu’il n’a pas permis d’identifier les véritables commanditaires et qu’il a surtout servi à refermer un dossier devenu embarrassant.
Ces affirmations émanent de la famille. Elles ne constituent pas, à elles seules, une démonstration de l’identité des assassins.
Elles mettent néanmoins en évidence une réalité difficilement contestable : plus de trois décennies après les faits, aucun récit judiciaire public, détaillé et solidement documenté n’a permis de répondre aux interrogations essentielles.
Qui a préparé l’embuscade ?
Comment les assaillants ont-ils obtenu les informations relatives au déplacement de Kasdi Merbah ?
Quelles expertises ont réellement été menées ?
Quels éléments matériels ont été versés au dossier ?
Pourquoi la famille continue-t-elle d’affirmer que l’enquête a été détournée de son objectif ?
L’absence de réponses précises a laissé le champ libre aux hypothèses les plus diverses.
La thèse de l’assassinat politique
Depuis plusieurs années, des récits publiés dans la presse, rapportés par d’anciens militaires ou diffusés sur les réseaux sociaux attribuent directement le meurtre à certains responsables de l’appareil sécuritaire de l’époque.
Ces récits évoquent une unité clandestine chargée des opérations spéciales, des agents infiltrés dans le MAJD, des noms de code, des fichiers compromettants et un commando constitué de membres des services.
Selon cette thèse, Kasdi Merbah aurait conservé des documents sensibles après son départ de la Sécurité militaire. Ces dossiers auraient concerné des affaires de corruption, des circuits financiers, des contrats secrets et les activités de hauts responsables civils et militaires.
Sa connaissance des réseaux du pouvoir aurait fait de lui un homme dangereux.
Son rapprochement avec les partisans du dialogue aurait accentué cette menace. Dans une période où une partie de l’appareil d’État privilégiait la solution militaire, l’ancien chef des services aurait disposé du profil et des contacts nécessaires pour favoriser une issue politique à la crise.
Des noms de hauts responsables ont été avancés au fil des témoignages et des publications. Certains récits attribuent la décision à un cercle situé au sommet du pouvoir politique et sécuritaire. D’autres évoquent une intervention étrangère ou une convergence d’intérêts entre plusieurs services.
Aucune décision judiciaire publique n’a cependant établi ces accusations.
Aucune archive officiellement authentifiée et rendue accessible ne permet non plus de reconstituer avec certitude la chaîne de commandement du crime.
Présenter ces récits comme des faits définitivement démontrés reviendrait donc à remplacer une version officielle contestée par une autre version qui ne serait pas davantage éprouvée.
Le devoir d’histoire exige de rapporter les accusations lorsqu’elles présentent un intérêt public, mais aussi d’indiquer clairement leur origine et leur statut.
Le soupçon ne peut tenir lieu de verdict.
Les dossiers de la corruption
La question des dossiers que Kasdi Merbah aurait emportés avec lui occupe une place centrale dans les récits entourant son assassinat.
Après avoir dirigé la Sécurité militaire pendant dix-sept ans, il disposait nécessairement d’une connaissance considérable des affaires de l’État, des rivalités internes et des activités des responsables du régime.
Avait-il conservé des copies de certains documents ?
Les avait-il confiées à des proches ou à des collaborateurs ?
Comptait-il les utiliser dans son combat politique ?
Aucune réponse publique et vérifiable n’a été apportée à ces questions.
Le contexte de l’époque a cependant favorisé les soupçons. Plusieurs personnalités travaillant sur les questions économiques, institutionnelles ou liées à la corruption sont assassinées au début des années 1990.
Le sociologue Djillali Liabès, ancien ministre et directeur de l’Institut national d’études de stratégie globale, est tué en mars 1993. L’universitaire et sociologue Mohamed Boukhobza est assassiné à son domicile quelques mois plus tard.
Ces meurtres ont officiellement été attribués à la violence islamiste. Leur proximité chronologique avec l’assassinat de Kasdi Merbah a toutefois alimenté l’idée d’une campagne plus large visant des hommes qui détenaient des informations sensibles ou qui travaillaient sur les dysfonctionnements du système.
Là encore, aucun élément judiciaire public ne permet d’établir un lien opérationnel entre ces crimes.
Mais leur accumulation participe au climat de suspicion qui marque encore la mémoire de cette période.
Ni saint ni simple victime du système
La mémoire de Kasdi Merbah ne peut pas être réduite à l’image d’un réformateur pacifique qui aurait soudainement découvert les vertus du dialogue.
Pendant près de deux décennies, il dirigea la Sécurité militaire d’un régime autoritaire.
Ses années à la tête des services restent associées, pour une partie des Algériens, à la surveillance politique, à la répression des opposants et à la toute-puissance des appareils de sécurité.
Il fut l’un des principaux acteurs du système issu du coup d’État du 19 juin 1965. Il participa à la consolidation du pouvoir de Boumediene et à la mise en place d’un appareil de renseignement omniprésent.
Les opposants arrêtés, surveillés ou poussés à l’exil pendant cette période ont eux aussi une mémoire.
Cette responsabilité historique ne disparaît pas parce que Kasdi Merbah fut ensuite assassiné.
Mais elle ne justifie pas davantage son meurtre.
C’est toute la complexité du personnage : il avait longtemps été l’un des hommes les plus puissants du régime. Il en connaissait les pratiques parce qu’il avait lui-même participé à leur mise en œuvre.
Lorsqu’il quitta le pouvoir et se rapprocha de l’opposition, cette connaissance devint nécessairement un facteur politique.
Kasdi Merbah avait-il réellement changé ?
Cherchait-il à démocratiser le système ou à retrouver une place au sommet de l’État ?
Son appel au dialogue relevait-il d’une conviction profonde, d’un calcul politique ou des deux à la fois ?
L’histoire ne peut se satisfaire d’un portrait construit uniquement autour de l’éloge ou de la condamnation.
Elle doit restituer l’homme dans toutes ses contradictions.
Un assassinat au tournant de la guerre
Le meurtre de Kasdi Merbah intervient à un moment décisif de l’histoire algérienne.
En 1993, la possibilité d’un compromis politique n’a pas encore entièrement disparu. Plusieurs personnalités tentent d’empêcher la rupture définitive entre l’État et une partie de la mouvance islamiste.
Mais chaque attentat, chaque arrestation et chaque assassinat réduit l’espace de la négociation.
Dans les rangs des groupes armés, les factions les plus radicales imposent progressivement leur logique. Au sein du pouvoir, les partisans de la solution sécuritaire considèrent le dialogue comme une faiblesse susceptible de menacer la survie de l’État.
La mort de Kasdi Merbah supprime alors l’un des rares responsables capables de parler à la fois le langage de l’armée, des services de sécurité, du pouvoir politique et de l’opposition.
Il connaissait personnellement les principaux décideurs. Il maîtrisait les équilibres internes du régime. Il disposait de relais dans différentes institutions et pouvait établir des contacts avec des personnalités que le pouvoir refusait officiellement de reconnaître.
Cela ne démontre pas que son assassinat fut commandité par l’État.
Cela permet toutefois de comprendre pourquoi sa disparition eut une portée politique dépassant largement la mort d’un ancien chef du gouvernement.
Le crime éliminait un homme qui connaissait le système de l’intérieur et qui affirmait désormais que la sortie de crise ne pouvait être uniquement militaire.
La revendication islamiste suffit-elle ?
L’un des principaux arguments en faveur de la version officielle demeure la revendication de l’attentat par un groupe armé islamiste.
Mais une revendication ne constitue pas toujours une preuve définitive.
Dans les guerres civiles, des organisations peuvent revendiquer des opérations qu’elles n’ont pas directement exécutées, soit pour renforcer leur réputation, soit parce qu’elles en approuvent politiquement le résultat.
À l’inverse, certains services peuvent chercher à attribuer leurs propres opérations à des groupes armés afin de masquer leur responsabilité.
Ces possibilités ne prouvent rien dans le cas de Kasdi Merbah. Elles montrent seulement que la revendication ne devait pas dispenser la justice de conduire une enquête complète.
Il aurait fallu identifier les armes utilisées, établir la trajectoire des projectiles, reconstituer les déplacements du commando, déterminer les moyens logistiques employés et examiner les informations dont disposaient les assaillants.
Seule une enquête méthodique pouvait confirmer ou infirmer la revendication.
C’est précisément l’absence d’un tel travail, ou du moins son absence dans l’espace public, que la famille continue de dénoncer.
Les accusations contre les services
La thèse de l’implication de responsables de la Sécurité militaire s’appuie principalement sur des témoignages tardifs, des déclarations d’anciens officiers et des récits dont les sources primaires restent souvent difficiles à vérifier.
Certains témoins affirment qu’une structure clandestine aurait été chargée, pendant les années 1990, d’éliminer les personnalités jugées dangereuses pour le pouvoir.
Ils évoquent des unités spéciales, des groupes opérant sous de fausses identités et des opérations attribuées ensuite aux organisations islamistes.
Le nom d’une prétendue « unité 192 » apparaît notamment dans plusieurs récits. Cette structure aurait été constituée d’agents sélectionnés pour mener des assassinats ciblés.
Toutefois, l’existence, la composition et les activités exactes de cette unité n’ont jamais été établies devant une juridiction indépendante à partir d’archives rendues publiques.
Il en va de même pour les affirmations selon lesquelles le parti de Kasdi Merbah aurait été infiltré par un agent transmettant ses déplacements aux commanditaires de l’assassinat.
Ces éléments doivent donc être présentés comme des allégations, non comme des faits définitivement acquis.
Cela ne signifie pas qu’ils doivent être ignorés.
Lorsque des accusations aussi graves sont formulées par plusieurs sources, la réponse normale d’un État de droit devrait être l’ouverture d’une enquête transparente, et non le silence.
La position de la famille
La famille de Kasdi Merbah n’a jamais accepté la clôture judiciaire de l’affaire.
À plusieurs reprises, elle a réclamé une véritable enquête, l’accès au dossier et l’audition de toutes les personnes susceptibles de fournir des informations.
Elle estime que les conditions de l’assassinat et le professionnalisme du commando rendent peu crédible la version d’une simple attaque menée par un groupe armé autonome.
Elle soutient également que la procédure judiciaire a été organisée de manière à écarter la piste politique et à consacrer rapidement la responsabilité islamiste.
La famille considère enfin que le droit à la vérité ne peut être sacrifié au nom de la stabilité de l’État ou de la réconciliation nationale.
Cette position pose une question fondamentale.
La préservation de la paix civile peut-elle justifier que certaines affaires demeurent sans réponse ?
La raison d’État peut-elle être invoquée pour empêcher les familles de connaître les circonstances exactes de la mort de leurs proches ?
Pour les proches de Kasdi Merbah, la réponse est claire : la vérité ne menace pas l’État. Ce sont le silence et l’impunité qui affaiblissent les institutions.
Le poids du secret d’État
L’assassinat de Kasdi Merbah appartient à une période durant laquelle les institutions algériennes fonctionnaient sous le sceau du secret.
Les décisions essentielles étaient prises par un nombre limité de responsables. Les activités des services de sécurité échappaient largement au contrôle public et parlementaire. L’état d’urgence réduisait encore davantage la possibilité d’examiner les pratiques de l’appareil sécuritaire.
Dans ce contexte, l’accès aux archives demeure particulièrement difficile.
Les documents relatifs aux opérations militaires, au renseignement et aux assassinats politiques ne sont pas librement consultables. Les anciens responsables parlent peu et les témoignages disponibles sont souvent marqués par les règlements de comptes personnels.
Cette fermeture produit un paradoxe.
L’État refuse de rendre accessibles les documents qui permettraient de vérifier les accusations, puis invoque l’absence de preuve pour les écarter.
Les récits non vérifiés prospèrent ainsi sur le terrain laissé vide par les institutions.
Ouvrir les archives ne signifie pas valider les accusations dirigées contre l’armée ou les services. Cela pourrait, au contraire, permettre d’en réfuter certaines et d’établir la responsabilité réelle des groupes armés.
Mais tant que les documents demeurent inaccessibles, le doute restera installé.
Trente-trois ans d’attente
En août 2026, trente-trois années se seront écoulées depuis l’assassinat de Kasdi Merbah et de ses compagnons.
Les principaux protagonistes de cette période disparaissent progressivement. Les souvenirs se brouillent, les témoignages se contredisent et les archives restent largement fermées.
À mesure que le temps passe, le risque grandit de voir l’histoire remplacée soit par la version officielle, soit par des récits impossibles à vérifier.
Pourtant, la vérité sur cet assassinat ne concerne pas uniquement la famille Merbah.
Elle concerne l’histoire de l’État algérien, celle de ses institutions et celle de la décennie de sang.
Elle concerne également Hakim Merbah, Abdelaziz Khalef, Hachemi Aït Mekidèche et Abdelaziz Nasri, les quatre autres victimes du guet-apens, trop souvent réduites au statut de simples accompagnateurs.
Ouvrir les archives, publier les pièces essentielles de l’enquête, rendre accessibles les expertises et entendre les témoins encore vivants ne constituerait pas une menace contre l’État.
Ce serait, au contraire, reconnaître qu’un État digne de ce nom ne protège pas sa stabilité par le silence, mais par la justice.
Kasdi Merbah fut un homme du système avant de devenir l’un de ses opposants.
Il fut responsable d’un appareil redouté avant de défendre le dialogue.
Il connut les secrets du pouvoir avant d’être emporté par l’une des périodes les plus obscures de l’histoire algérienne.
La question demeure donc entière :
Qui a tué Kasdi Merbah ?
La réponse est peut-être connue de certains.
Mais l’Histoire, elle, attend encore les preuves.
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