Souvent isolée de son contexte, la déclaration de Ferhat Abbas affirmant en 1936 ne pas avoir « découvert » de nation algérienne est régulièrement présentée comme une négation définitive de l’Algérie. Une lecture historique plus attentive révèle pourtant un débat autrement plus complexe. Entre réformisme, assimilation, affirmation culturelle et revendication d’indépendance, l’année 1936 constitue un moment décisif dans la maturation du mouvement national algérien.
Une déclaration à replacer dans son époque
En février 1936, Ferhat Abbas publie dans L’Entente franco-musulmane, organe de la Fédération des élus musulmans du département de Constantine, un article resté célèbre. Il y explique que, s’il avait découvert une nation algérienne, il aurait été nationaliste. Mais, après avoir « interrogé l’histoire », les vivants, les morts et les cimetières, il affirme ne pas avoir trouvé cette patrie algérienne qu’évoquent déjà certains militants.
Cette déclaration ne peut être comprise comme une simple profession de foi coloniale, détachée des rapports de force de l’époque. Ferhat Abbas appartient alors au courant des élus musulmans qui cherchent à obtenir l’égalité politique et civile à l’intérieur du cadre français. Leur stratégie consiste à réclamer la citoyenneté sans que les musulmans soient contraints de renoncer à leur statut personnel. L’Entente, dont Mohammed El-Aziz Kessous avait assuré la rédaction avant de la confier à Ferhat Abbas en 1935, était précisément l’un des lieux d’expression de ce réformisme.
La formule de Ferhat Abbas traduit donc une position politique située dans le temps. Elle exprime l’espoir, encore présent chez une partie des élites algériennes, de transformer le système colonial par le droit, la représentation parlementaire et l’intégration civique. Elle ne résume ni l’ensemble de son parcours ni, à plus forte raison, toute l’histoire du nationalisme algérien.
Réduire Ferhat Abbas à cette seule déclaration reviendrait d’ailleurs à ignorer son évolution ultérieure. Après l’échec des réformes et le durcissement du système colonial, il participera en 1943 à la rédaction du Manifeste du peuple algérien, qui réclamera la reconnaissance d’une entité politique algérienne.
Ben Badis : une réponse identitaire et politique
La réponse d’Abdelhamid Ben Badis paraît quelques semaines plus tard dans la revue Ech-Chihab. Le président de l’Association des oulémas musulmans algériens reprend presque terme pour terme la méthode invoquée par Ferhat Abbas : lui aussi affirme avoir interrogé l’histoire et le présent. Mais il aboutit à la conclusion opposée.
Pour Ben Badis, la nation algérienne musulmane existe comme existent toutes les nations : par son histoire, son territoire, sa langue, sa religion, sa culture, ses traditions et la conscience de sa continuité. Il affirme surtout qu’elle « n’est pas la France, ne peut pas être la France et ne veut pas être la France ». Cette réponse, parfois désignée comme une « déclaration nette », constitue l’un des textes majeurs de l’affirmation nationale algérienne au XXᵉ siècle.
Le désaccord entre les deux hommes ne relève donc pas uniquement d’une querelle de mots. Il oppose deux conceptions de l’avenir.
Ferhat Abbas envisage encore, en 1936, une communauté politique algérienne intégrée à la République française et fondée sur l’égalité des droits. Ben Badis défend l’existence d’une personnalité algérienne irréductible à la France, même s’il demeure alors favorable à une action graduelle, éducative et réformatrice plutôt qu’à l’insurrection immédiate.
L’Association des oulémas elle-même n’est pas un bloc parfaitement homogène. Elle rassemble des sensibilités différentes, depuis les partisans d’une coopération politique avec les forces de gauche jusqu’aux défenseurs d’une affirmation culturelle et nationale plus tranchée. Mais Ben Badis fixe une limite essentielle : les revendications juridiques ne doivent jamais conduire à la disparition de la personnalité algérienne.
Le Congrès musulman et les limites du réformisme
Le débat prend une dimension collective avec la création du Congrès musulman algérien. Sa réunion constitutive se tient à Alger le 7 juin 1936. Elle rassemble les élus musulmans, l’Association des oulémas et les communistes, dans le contexte de l’arrivée du Front populaire au pouvoir en France. L’Étoile nord-africaine de Messali Hadj refuse, quant à elle, de s’associer à une démarche qu’elle juge trop réformiste.
Le Congrès adopte une charte réclamant des réformes politiques et sociales, la représentation des musulmans, l’égalité civique et le maintien du statut personnel. Il soutient également le principe d’un rattachement politique à la France, position qui le sépare profondément du courant indépendantiste.
La question du projet Blum-Viollette occupe une place centrale dans ces discussions. Le texte, officiellement présenté à la fin de l’année 1936, prévoyait d’accorder les droits politiques de citoyens français à environ 25 000 musulmans appartenant à certaines catégories — diplômés, anciens combattants, élus ou fonctionnaires — sans les obliger à abandonner leur statut personnel. Cette réforme, pourtant limitée, sera combattue avec vigueur par les représentants de la colonisation européenne et ne sera jamais appliquée.
Ben Badis accepte de présider le Congrès et fait partie de la délégation chargée de porter ses revendications à Paris. Cette participation ne signifie pas qu’il partage toutes les conceptions assimilationnistes des élus. Elle relève plutôt d’une discipline collective : en sa qualité de président, il représente les décisions adoptées par la majorité, tout en demeurant fidèle à sa conception de la nation algérienne.
Le voyage à Paris se solde par une déception. Le gouvernement du Front populaire ne parvient pas à surmonter l’opposition des intérêts coloniaux. L’impasse révèle progressivement les limites d’une stratégie reposant sur la seule bonne volonté des institutions françaises.
Messali Hadj et la rupture indépendantiste
Le 2 août 1936, au stade municipal d’Alger, le Congrès musulman rend compte de sa mission en France devant plusieurs milliers de personnes. Messali Hadj, revenu de Paris, intervient de manière spectaculaire. Rejetant le rattachement de l’Algérie à la France, il ramasse symboliquement une poignée de terre et lance une phrase appelée à entrer dans la mémoire nationale : « Cette terre n’est pas à vendre ! »
Ce geste exprime une rupture fondamentale. Là où les élus musulmans cherchent l’égalité dans l’ensemble français, Messali Hadj affirme le droit du peuple algérien à disposer de sa terre et de son avenir. La question coloniale n’est plus seulement présentée comme un problème de droits individuels ou de représentation : elle devient une question de souveraineté.
Une précision historique s’impose néanmoins. Il est parfois affirmé que le Parti du peuple algérien avait envoyé des observateurs au Congrès de 1936. Or, le PPA n’existait pas encore. En 1936, le mouvement dirigé par Messali Hadj était l’Étoile nord-africaine. Celle-ci sera dissoute en janvier 1937, avant d’être reconstituée sous le nom de Parti du peuple algérien au printemps de la même année.
Une histoire faite de débats, et non de citations figées
L’année 1936 montre que le mouvement national algérien ne s’est pas construit autour d’une pensée unique. Plusieurs projets coexistent et s’affrontent.
Les élus musulmans espèrent obtenir l’égalité par les réformes. Les communistes privilégient alors le rassemblement antifasciste et les revendications sociales. Les oulémas placent la défense de la langue arabe, de l’islam et de la personnalité algérienne au centre de leur action. L’Étoile nord-africaine revendique clairement l’indépendance et la souveraineté.
Ces courants divergent, mais ils participent tous, à leur manière, à la politisation de la société algérienne. Leur confrontation accélère la clarification des positions. L’échec du projet Blum-Viollette et le refus persistant de l’égalité démontrent progressivement que le système colonial ne peut être réformé sans remettre en cause ses fondements mêmes.
La déclaration de Ferhat Abbas doit ainsi être étudiée comme le témoignage d’un moment politique, et non comme une vérité définitive. La réponse de Ben Badis affirme avec force la permanence de la nation algérienne. Le discours de Messali Hadj transforme cette affirmation en revendication de souveraineté.
De la controverse intellectuelle à l’action politique, puis de la revendication de droits à l’exigence d’indépendance, 1936 apparaît comme une année charnière. La nation algérienne ne naît pas soudainement d’une déclaration. Elle se reconnaît, se formule et s’affirme à travers une longue confrontation avec l’ordre colonial.
« Nous avons constaté que la nation algérienne s’est formée comme toutes celles de la terre. »
— Abdelhamid Ben Badis, Ech-Chihab, 1936.
Khaled Boulaziz
Image : Délégation du Congrès musulman algérien à Paris en 1936, lors d’une cérémonie au Soldat inconnu. Selon l’identification transmise, la photographie montrerait notamment Larbi Tebessi, Cheikh Tayeb El Okbi, Abdelhamid Ben Badis, Ferhat Abbas et Amar Ouzegane.






