La révolution algérienne n’a pas seulement mobilisé les maquisards de l’Armée de libération nationale, les cadres du FLN, les diplomates du GPRA ou les foules anonymes qui, de Sétif à Alger, portèrent l’idée d’indépendance jusqu’à son point de rupture. Elle a aussi réveillé des consciences étrangères, attiré vers elle des militants européens qui, au nom d’une justice plus haute que la légalité coloniale, choisirent de passer du côté des dominés. Parmi eux, Jean Ziegler occupe une place singulière : avocat suisse de formation, sociologue, futur parlementaire socialiste, intellectuel tiers-mondiste, il n’a pas été un acteur central de la guerre d’indépendance algérienne, mais l’un de ces compagnons de route dont l’engagement dit quelque chose de la portée universelle du combat algérien. 1
Ziegler appartient à cette génération européenne que la guerre d’Algérie arracha au confort moral de l’après-guerre. Né Hans Ziegler en Suisse, formé au droit, passé par Paris, Genève et les sciences sociales, il découvre très tôt que le colonialisme n’est pas seulement une question d’administration impériale : c’est une structure de domination, une pédagogie de la violence, un ordre du monde. La guerre menée par la France en Algérie devient pour lui un révélateur. Elle lui montre que l’Europe démocratique pouvait, au-delà de ses frontières ou dans ses colonies, pratiquer l’exception, la torture, l’humiliation et la dépossession. 1
Son apport le plus concret à la cause algérienne se situe du côté des réseaux de soutien au FLN. Plusieurs récits rattachent le jeune Ziegler au réseau Jeanson, cette constellation de militants — bientôt surnommés les “porteurs de valises” — qui aidèrent le FLN en métropole et en Europe par des tâches clandestines : hébergement, transport de fonds, circulation de documents, faux papiers, liaisons. Dans la mémoire de cet engagement, une anecdote revient : Ziegler aurait “perdu” plusieurs passeports suisses, manière ironique de dire que la neutralité helvétique pouvait, entre des mains militantes, devenir un instrument de solidarité active. 2
Ce point est essentiel : Ziegler ne fut ni un chef de la révolution algérienne, ni un négociateur majeur des accords d’Évian, ni un stratège du GPRA. Son rôle fut celui d’un auxiliaire politique et moral. Mais l’histoire des luttes de libération ne se réduit pas aux états-majors. Elle comprend aussi les imprimeurs, les avocats, les passeurs, les collecteurs, les intellectuels, les journalistes, les témoins, les anonymes qui donnent à une cause nationale une résonance internationale. L’apport de Ziegler appartient à cette seconde ligne : moins visible, mais indispensable à l’écologie politique d’une révolution.
La Suisse, d’ailleurs, n’était pas un décor neutre. Pendant la guerre d’Algérie, elle fut à la fois refuge, zone de transit, espace de médiation et lieu d’observation. Des militants algériens y circulèrent ; le FLN eut des relais à Lausanne et à Genève ; des Suisses aidèrent des réfugiés algériens et des déserteurs français ; les négociations secrètes puis officielles menant aux accords d’Évian furent rendues possibles par les bons offices helvétiques. Dans ce paysage, Ziegler apparaît comme l’une des figures de la Suisse militante, différente de la Suisse diplomatique mais située dans le même théâtre historique. 3
Ce qui distingue Ziegler, c’est la transformation de l’expérience algérienne en doctrine intellectuelle. La guerre d’Algérie ne fut pas pour lui un épisode isolé : elle devint la matrice d’une vision du monde. Plus tard, dans ses livres et ses combats, il défendra les mouvements de libération du tiers-monde, dénoncera l’ordre économique mondial, les banques, les multinationales, la faim organisée, la violence des puissances. L’Algérie lui fournit une leçon inaugurale : un peuple colonisé peut briser l’ordre établi, obliger l’empire à négocier et imposer son existence politique au monde. 4
Dans cette perspective, la révolution algérienne a nourri chez lui une conviction centrale : la souveraineté des peuples n’est pas une abstraction juridique, mais le résultat d’un affrontement avec des structures concrètes de domination. Le FLN, avec toutes les contradictions que l’histoire lui reconnaîtra ensuite, incarnait pour Ziegler la puissance d’un peuple refusant d’être défini par le colonisateur. Le tiers-mondisme de Ziegler naît de là : de cette certitude que les peuples du Sud ne sont pas des objets de charité, mais des sujets de l’histoire.
Son regard sur l’Algérie indépendante conservera cette tonalité de fidélité. Des décennies plus tard, Ziegler continuera de parler de l’Algérie comme d’un pays ayant résisté à la satellisation économique, notamment grâce à la maîtrise nationale de ses hydrocarbures et à la force symbolique de son État. On peut discuter cette lecture, parfois indulgente envers les pouvoirs issus de la guerre de libération ; elle révèle néanmoins la permanence d’un imaginaire politique : pour Ziegler, l’Algérie demeurait l’un des grands exemples modernes d’une nation née contre l’ordre colonial et décidée à ne pas se dissoudre dans l’oligarchie mondiale. [5]
Cette fidélité n’exclut pas la nuance. L’Algérie postindépendance a connu l’autoritarisme, les luttes internes, la confiscation du pouvoir, les blessures de la mémoire et les contradictions de l’État national. Mais l’apport de Ziegler ne se mesure pas à sa capacité à juger toute l’histoire algérienne avec distance. Il se mesure à ce qu’il représenta au moment décisif : un Européen qui refusa de considérer la cause algérienne comme une affaire étrangère ; un Suisse qui fit de sa nationalité un outil de passage plutôt qu’un refuge de neutralité ; un intellectuel qui comprit que la question coloniale était au cœur de la morale politique du XXe siècle.
L’importance de Ziegler pour la révolution algérienne tient donc moins à l’ampleur matérielle de son action qu’à sa signification. Il illustre la jonction entre deux formes de lutte : la lutte nationale algérienne et l’internationalisme anticolonial. À travers lui, on voit comment la guerre d’Algérie a débordé le territoire algérien et français pour devenir une cause mondiale. Elle a contraint des consciences européennes à choisir : rester dans la légalité d’un ordre injuste ou servir, parfois clandestinement, une justice en train de naître.
Jean Ziegler fut l’un de ceux qui choisirent. Son nom ne se confond pas avec ceux de Ben M’hidi, Abane, Ben Bella, Krim Belkacem, Ferhat Abbas ou Boulahrouf. Il appartient à une autre cartographie : celle des solidarités transnationales, des passeports “perdus”, des valises transportées, des articles écrits, des tribunes offertes, des amitiés politiques et des combats prolongés après l’indépendance. Son apport à la révolution algérienne fut celui d’un témoin engagé devenu passeur : passeur de documents, de mémoire, de légitimité et d’espérance tiers-mondiste.
À l’heure où son parcours est relu à la lumière de sa disparition récente, Ziegler apparaît moins comme un simple compagnon de route que comme un révélateur. La révolution algérienne, en le mobilisant, a fabriqué chez lui une fidélité durable aux vaincus de l’ordre mondial. Et lui, en retour, a contribué à inscrire la cause algérienne dans cette grande généalogie des luttes du Sud : celles qui refusent que la puissance soit le dernier mot de l’histoire.
Khaled Boulaziz
Sources correspondant aux notes
1 Le Dictionnaire historique de la Suisse indique que Ziegler étudie le droit et la sociologie à Paris, devient avocat à Genève dès 1960, puis professeur et conseiller national ; Swissinfo/RTS rapporte son décès à Genève le 10 juin 2026 à l’âge de 92 ans. (HLS-DHS-DSS)
2 Sur son rattachement au réseau Jeanson et l’anecdote des passeports, la source disponible est un compte rendu d’intervention à l’ULB ; sur le rôle général du réseau Jeanson — soutien au FLN, hébergement, acheminement de fonds, procès de 1960 — voir Cairn/La Découverte et l’éditeur La Découverte. (entre|les|lignes)
3 Sur la place de la Suisse dans la guerre d’Algérie et les accords d’Évian : Dodis souligne l’implication de journalistes, militants et éditeurs suisses, puis la médiation d’Olivier Long ; Swissinfo rappelle que la délégation algérienne séjourne côté suisse et que la Suisse assure sécurité et transport ; le DFAE insiste sur “l’importance de la Suisse pour le FLN”. (dodis.ch)
4 Sur la trajectoire tiers-mondiste de Ziegler, son rôle parlementaire “Suisse-Tiers-Monde” et son œuvre intellectuelle contre les mécanismes d’assujettissement des peuples, voir le DHS, le CV onusien et la présentation de Les Rebelles. (HLS-DHS-DSS)
[5] Sur ses positions ultérieures concernant l’Algérie, voir son entretien repris par Afrique-Asie, où il affirme que l’Algérie “résiste à la satellisation”, ainsi que sa chronique de 2024 sur les 70 ans du déclenchement de la révolution algérienne. (afrique-asie.fr)
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