Banques juives françaises et conquête d’Alger (1830) : finance, intérêts et réseaux

4 août 2026
26 min de lecture|5 049 mots

La prise d’Alger en juillet 1830 par les troupes de Charles X ne fut pas seulement motivée par l’« affaire de l’éventail » ou l’honneur national. Elle s’inscrit dans un contexte financier où l’expédition apparaît comme une entreprise rentable pour l’État français et pour certains banquiers privés. Sous la Restauration, les finances royales sont fragiles et dépendent fortement des prêts de la Haute Banque – un cercle restreint de grandes banques familiales qui siègent au conseil de la Banque de France. Parmi ces régents influents figurent James de Rothschild, la maison Fould, ainsi que d’autres banquiers parisiens ; ils sont alors considérés comme les « maîtres des finances de la France »​

À la veille de l’expédition d’Alger, Charles X doit s’assurer le soutien de ces financiers pour monter la coûteuse opération navale et militaire (40 000 soldats et plus de 450 navires). Les archives et travaux historiques suggèrent qu’un montage financier fut négocié en amont : les banquiers avanceraient les fonds nécessaires, garantis par le trésor qui serait saisi à Alger​

En d’autres termes, l’expédition devait s’autofinancer par le pillage de la Régence d’Alger, offrant même un excédent (« boni ») une fois les frais couverts​

Plusieurs indices confirment ce schéma. Une note confidentielle adressée au général de Bourmont (commandant l’expédition) avant le départ annonçait sans détour : « Alger sera prise et avec cette ville les richesses qu’elle renferme », ajoutant que les frais de l’opération seraient intégralement couverts par le trésor conquis : « Il y a boni »

Cette anticipation d’un butin substantiel a convaincu les bailleurs de fonds de soutenir l’entreprise. De fait, l’expédition de 1830 ne pesa pas sur le budget public à long terme. D’après une évaluation gouvernementale de 1845, le coût total de la conquête initiale et des opérations militaires jusqu’en 1845 fut d’environ 48,5 millions de francs-or, somme pratiquement équivalente au montant officiel du trésor saisi à Alger​

Cela signifie que, pour les finances de l’État, la campagne d’Alger a été une opération « blanche », financée par les ressources algériennes elles-mêmes​

Autrement dit, les banques prêteuses ont pu être remboursées directement sur le butin de guerre.

La puissante maison Rothschild, en particulier, apparaît comme un acteur-clé de ce financement. Des auteurs rapportent que James de Rothschild prêta des fonds au régime de Charles X pour armer l’expédition, prêts qui furent remboursés au centuple après la victoire grâce au trésor d’Alger​

Chaque lingot d’or et d’argent prélevé dans la Casbah d’Alger alimentait en partie les coffres de ces banques, transformant la guerre en investissement lucratif​

Aux côtés des Rothschild, d’autres banques dite juives ou alliées, comme la banque Fould (fondée par Beer Léon Fould, régent de la Banque de France et père d’Achille Fould) ou la maison Seillière, font partie du syndicat financier impliqué. Ce cartel bancaire aurait négocié avec le Trésor royal les conditions du crédit, s’assurant en retour une quote-part des richesses saisies​

Ainsi, bien que l’expédition fût présentée à l’opinion comme une affaire de prestige national, elle reposait aussi sur un calcul financier précis où la haute banque – incluant d’importantes familles juives – joua un rôle d’« investisseur de l’ombre » dans la conquête coloniale.

Dette Bacri-Busnach : un contentieux à l’origine de la conquête

L’autre volet financier déterminant est la célèbre dette Bacri-Busnach, qui constitue l’origine immédiate du conflit franco-algérien. Ce contentieux remonte aux campagnes de la Révolution et de l’Empire : entre 1793 et 1798, deux grands négociants juifs d’Alger, Joseph (Jacob) Bacri et Neftali (Michel) Busnach, fournirent en blé le gouvernement français (notamment l’expédition d’Égypte de Bonaparte en 1798-99)​

Ces marchandises, cruciales pour approvisionner les armées du Directoire puis du Consulat, furent avancées à crédit, avec le Dey d’Alger (régent ottoman) comme garant de l’opération. En effet, Bacri et Busnach occupaient une position privilégiée à la cour du dey : ils en étaient les fournisseurs officiels et conseillers financiers, bénéficiant de monopoles commerciaux qui faisaient leur fortune​

Le dey avait avancé l’argent aux négociants pour l’achat du blé, dans l’attente d’un remboursement par la France. Or, malgré quelques acomptes, la majeure partie de la créance ne fut jamais honorée pendant les troubles révolutionnaires et l’Empire​

Après la chute de Napoléon, cette dette restait pendante. En 1819, une convention franco-algérienne tenta de la régler : la France s’engagea à verser 7 millions de francs à Jacob Bacri, somme forfaitaire bien inférieure aux montants réclamés par les créanciers​

Les historiens estiment qu’à cette date, Bacri et Busnach (ou plutôt leurs ayants droit, Busnach ayant été assassiné en 1805) avaient déjà perçu entre 4 et 5 millions de francs en divers acomptes​

Le versement de 7 millions en 1820 porta donc le total payé à environ 11 ou 12 millions de francs. Ce montant restait toutefois loin des prétentions initiales des fournisseurs, qui incluaient des intérêts importants accumulés sur deux décennies. En effet, Bacri et Busnach avaient présenté des mémoires chiffrant la créance totale à 24 millions de francs (intérêts compris)​

Les autorités françaises de l’époque jugèrent ce chiffre peu crédible et gonflé de frais usuraires, d’autant que certaines cargaisons livrées étaient avariées, ce qui avait servi de prétexte à suspendre les paiements dès les années 1800​

​Finalement, en 1820, Bacri dut accepter le compromis à 7 millions, très en-deçà de ses demandes.

Néanmoins, toutes les sommes promises n’arrivèrent pas à destination. En 1827, sept ans après la convention, la France n’avait versé qu’environ la moitié de la somme due​

Le Dey Hussein, successeur à Alger, voyait toujours Bacri et les héritiers Busnach incapables de le rembourser totalement, faute d’avoir touché l’intégralité des fonds français​

Il en conçut une profonde irritation. Lors d’une audience avec le consul de France, Pierre Deval, le 30 avril 1827, le dey réclama une dernière fois le paiement du reliquat de la dette. La discussion s’envenima : excédé par l’insolence du consul sur ce « vieux compte » impayé, Hussein Dey le frappa symboliquement avec son chasse-mouches – le fameux coup d’éventail. Cet incident diplomatique fut l’étincelle officielle justifiant l’envoi du corps expéditionnaire en 1830​

Ainsi, les intérêts financiers des négociants juifs Bacri et Busnach se trouvent au cœur du casus belli. On peut estimer qu’en 1830, la dette française restante envers eux (et donc envers le dey créancier en dernier ressort) avoisinait 3 à 4 millions de francs. Plutôt que de s’en acquitter, le gouvernement de Charles X choisit la voie militaire, espérant sans doute clore définitivement ce passif onéreux en renversant son créancier. Certains analystes n’ont pas manqué de souligner ce cynisme budgétaire. Comme le résume un commentaire moderne, « 1830 : la France colonise l’Algérie pour ne pas payer ses dettes »

En effet, la conquête permit à Paris de se libérer par la force de sa dette envers le dey et les Bacri-Busnach. Après la prise d’Alger, la question fut considérée comme close par les Français : aucune indemnité ne fut versée aux créanciers algériens. Les Bacri, qui avaient prospéré pendant la Révolution, virent leur créance résiduelle s’évanouir dans les soutes des navires français. Ironie de l’Histoire, ces financiers juifs, initialement partenaires de la France révolutionnaire, firent ainsi les frais de l’entreprise coloniale qu’ils avaient, involontairement, contribué à déclencher.

Le trésor de la Casbah : pillage et redistribution du butin

Montant et saisie du trésor d’Alger

Le trésor du dey d’Alger, accumulé au fil des années dans la Casbah, était l’enjeu financier central de l’expédition. Dès avant la conquête, les services de renseignement français en avaient une estimation alléchante. Un rapport secret du marquis de Clermont-Tonnerre (ministre de la Guerre) adressé au roi en 1827 évaluait le magot d’Alger à plus de 150 millions de francs en espèces et objets précieux​

Le rapport soulignait que le dey Hussein, s’il était assiégé, ne pourrait évacuer ce trésor ni par mer (en raison du blocus) ni par terre (par crainte d’une révolte de sa propre milice)​

La tentation était donc grande, pour le gouvernement français et ses bailleurs de fonds, de s’emparer de cette fortune immobilisée.

Lorsque Alger capitule le 5 juillet 1830, les Français découvrent effectivement d’immenses richesses dans les coffres de la Casbah. Le général de Bourmont, commandant en chef, rapporte à son ministre quelques jours après la prise de la ville qu’environ 52 millions de francs en or et en argent ont été trouvés dans le trésor du dey​

Ce total correspond à 7 212 kg d’or (pièces et lingots) et 108 704 kg d’argent selon l’inventaire officiel​.

S’y ajoutent des quantités considérables de biens et denrées (blé, huile, laines, armes, munitions) estimées à 20 millions de francs supplémentaires par Bourmont​

Ces chiffres, déjà énormes, pourraient pourtant être en deçà de la réalité. En effet, des disparités dans les évaluations contemporaines ont rapidement fait naître le soupçon d’un détournement massif.

Dès la nuit du 6 juillet 1830, quelques heures après la remise des clés du trésor, un premier vol est constaté : des coffres sont fracturés et l’on estime que 25 000 à 30 000 francs en or disparaissent, subtilisés via un trou percé dans un mur de la salle de la monnaie​

Ce vol nocturne, relativement minime, n’est sans doute que la partie émergée d’un détournement bien plus vaste. Plusieurs sources diplomatiques étrangères affirment que le trésor d’Alger excédait largement les 50 millions annoncés. Le consul des États-Unis à Alger, William Shaler, présent lors de la conquête, l’évalue à 160 millions de francs

De son côté, le consul de France déchu, Pierre Deval (celui du coup d’éventail), avance en 1828 un chiffre de même ordre (environ 150 millions)​

Ces témoignages laissent penser que seule une fraction du magot a été officiellement comptabilisée. L’historien Marcel Emerit, après examen des archives, estime qu’en réalité le trésor du dey Hussein « pourrait avoir approché 150 millions », ce qui impliquerait qu’environ 100 millions de francs ont été subtilisés en chemin​

En effet, Emerit note que 52 millions provenant de la capture ne figurent pas en recettes au budget officiel de la France : ils auraient pris une autre destination, non comptable​

Officiellement, une commission d’enquête militaire fut bien nommée en octobre 1830 pour vérifier l’inventaire du trésor. Elle conclut, sans grande surprise, que « rien n’a été détourné » et classa l’affaire​

Mais cette conclusion n’a pas dissipé le mystère. De nombreux contemporains et historiens pensent que le pillage d’Alger donna lieu à un énorme enrichissement privé, au détriment du Trésor public français et bien sûr de la Régence vaincue​

Redistribution du butin : bénéficiaires et circuits

Que sont devenues les richesses d’Alger ? Les documents de l’époque et les travaux récents révèlent une vaste entreprise de prédation où se mêlent intérêts d’État, rapacité individuelle et opérations occultes. Une partie du trésor a bien été versée aux caisses publiques françaises – environ 48 millions de francs figurent dans les comptes officiels, employés notamment à poursuivre les opérations militaires en Algérie et à financer l’occupation initiale​

Cependant, une grande part du butin a “échappé” à l’État pour alimenter des fortunes privées.

Dès le transport du trésor vers la France, des stratagèmes sont mis en place. Ainsi, l’or fut expédié sous la couverture de « colis de plomb » pour plus de discrétion​

Une fois les cargaisons débarquées, un véritable partage du magot s’opéra dans l’ombre. Le journaliste Pierre Péan, qui a mené une enquête fouillée sur ce pillage, détaille la liste des bénéficiaires : des officiers et commissaires militaires prélevèrent leurs commissions, les grandes maisons fournissant l’armée – telles Schneider (industriels de la métallurgie) et Seillière (banquiers) – se servirent largement pour régler les avances consenties, et même les plus hautes personnalités de l’État furent de la partie​

Louis-Philippe, le nouveau roi installé après la Révolution de Juillet 1830, aurait accaparé personnellement la plus grosse part des fonds détournés, selon Emerit​

On le soupçonne d’avoir fait entrer discrètement dans sa cassette privée jusqu’à 50 millions de francs provenant du trésor du dey. De son côté, l’ex-roi Charles X – pourtant chassé du trône à l’issue de l’expédition – put négocier avec le nouveau régime une forme de compensation : il reçut une portion du butin pour financer son fastueux exil à Prague et à Goritz​.

Les grandes banques ayant financé l’expédition furent naturellement récompensées. Si le rapport officiel ne cite pas de noms, il évoque laconiquement que des « banquiers » se sont servis sur le trésor​

Parmi eux, on peut identifier la maison Rothschild comme principal créancier de l’État. Les Rothschild, par leur rôle de prêteurs, récupérèrent en priorité une fraction des métaux précieux saisis : en quelque sorte, l’or d’Alger vint abonder les dividendes de leurs investissements​

Le procédé est clair : « pour chaque franc pillé dans les palais d’Alger, une fraction se retrouva dans les coffres des banques européennes », transformée en profits et intérêts​

Rothschild n’était pas le seul : la banque Fould également, alliée au régime orléaniste naissant, profita de la manne. Achille Fould, futur ministre, confiera plus tard que son père avait réalisé à cette occasion une des plus belles opérations de la banque familiale. Quant aux maisons Schneider et Seillière (non juives mais partenaires du consortium financier), elles obtinrent d’être payées en nature pour les matériels fournis à l’armée : canons, vivres, équipements… tous réglés sur le trésor conquis​

Une partie du butin fut même recyclée dans des entreprises politiques secrètes. P. Péan révèle ainsi qu’en 1832, de l’or provenant d’Alger servit à financer le soulèvement royaliste de la duchesse de Berry en Vendée, tentative avortée de restauration des Bourbons​

Ce financement occulte témoigne de l’usage souterrain du trésor colonial pour des intérêts privés ou partisans en métropole. Le pillage d’Alger a donc enrichi une galaxie d’acteurs : financiers, industriels, militaires et hommes d’État, constituant pour eux un véritable « jackpot » initial de la conquête coloniale.

En somme, les intérêts financiers juifs liés à l’opération de 1830 se manifestent à double niveau : d’un côté, un contentieux (la dette Bacri-Busnach) dont la liquidation par la force a arrangé les finances françaises, quitte à ruiner les créanciers juifs algériens; de l’autre, la participation décisive de banquiers juifs parisiens au financement de l’expédition, largement récompensés sur le trésor volé à Alger. Ce double éclairage montre que la conquête d’Alger fut autant une affaire de gros argent qu’une affaire de canon.

Grandes familles juives et réseaux coloniaux au début du XIXᵉ siècle

L’implication des financiers juifs dans l’expédition d’Alger s’inscrit dans un phénomène plus large : la montée en puissance de grandes familles juives françaises dans l’économie, la politique et les réseaux d’expansion impériale au début du XIXᵉ siècle. La conquête de 1830 marque le point de départ de la colonisation française en Afrique du Nord, bientôt suivie par d’autres entreprises (annexion de l’Algérie intérieure dans les années 1840, expéditions en Orient, conquête de nouveaux territoires sous le Second Empire). Dans cette dynamique, on retrouve de façon récurrente le rôle de la Haute Banque juive et de négociants d’origine juive, agissant tantôt en facilitateurs financiers, tantôt en acteurs directs du commerce colonial.

Banquiers de la Haute Banque et influence politique

Sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) puis le Second Empire (1852-1870), plusieurs personnalités issues de familles juives occupent le devant de la scène financière et interviennent dans la politique coloniale. La famille Rothschild en est l’exemple emblématique. James de Rothschild, installé à Paris depuis 1812, devient le banquier attitré de l’État français, finançant de grands emprunts publics (par exemple l’emprunt de 120 millions de 1831 pour renflouer les caisses après Alger)​

Son influence s’étend à la diplomatie : on a vu qu’il appuya la préparation de l’expédition d’Alger, y compris en œuvrant à l’entente avec l’Angleterre pour éviter une opposition britannique​

Par la suite, la maison Rothschild continue de soutenir l’essor de l’Empire colonial français lorsque cela sert ses intérêts. Elle finance indirectement les campagnes de Napoléon III (par exemple la guerre de Crimée en 1854-56 ou l’expédition du Mexique dans les années 1860, via l’émission d’emprunts d’État). La famille investit aussi dans les infrastructures stratégiques liées aux colonies : chemins de fer en métropole (indispensables pour acheminer troupes et marchandises vers les ports méditerranéens), compagnies maritimes, exploitation de ressources. Dans les années 1860, James de Rothschild s’intéresse à l’Algérie en projetant d’y financer des voies ferrées et des mines, bien que prudent sur les investissements directs outre-mer​

Son réseau international (Londres, Paris, Vienne…) lui permet d’orienter des flux de capitaux vers les projets coloniaux jugés rentables, ou d’écarter ceux qui menacent la stabilité financière.

Aux côtés des Rothschild, la dynastie Fould illustre l’ascension d’une famille juive au sommet de l’État et son rôle dans les orientations coloniales. Beer Léon Fould, fondateur de la banque Fould-Oppenheim, fut régent de la Banque de France et participa au financement de l’expédition d’Alger de 1830. Son fils Achille Fould (1800-1867) hérita de la banque et entama une carrière politique : élu député sous Louis-Philippe, il devint à plusieurs reprises ministre des Finances de Napoléon III. À ce titre, Achille Fould pilotait le budget des conquêtes et de la colonisation en cours. On lui doit notamment la consolidation financière de l’Algérie française dans les années 1850, veillant à ce que la colonie – coûteuse militairement – trouve des débouchés économiques. Fould était un partisan d’une colonisation mesurée, orientée vers l’intégration économique de l’Algérie à la France plutôt que vers l’aventure hasardeuse. Néanmoins, il facilita la création en 1851 de la Compagnie algérienne, banque coloniale de développement dont les actionnaires comprenaient des maisons juives (telle Bischoffsheim) et qui finança l’acquisition de terres et d’infrastructures en Algérie. Cette initiative visait à attirer les capitaux privés vers la mise en valeur de la colonie, preuve que les milieux financiers juifs voyaient aussi dans l’Algérie un terrain d’investissement sur le long terme.

Négociants, intermédiaires et nouveau commerce colonial

Les familles juives ne se limitent pas au grand capital bancaire : elles sont aussi présentes dans les réseaux commerciaux et administratifs de l’empire naissant. Les négociants juifs d’Algérie et du pourtour méditerranéen ont joué un rôle pivot lors de la conquête de 1830 et dans les premières années de la colonisation. Dès le débarquement à Sidi-Ferruch en juin 1830, l’état-major français s’appuie sur les résidents juifs locaux pour entrer en contact avec la population et le pouvoir ottoman. Des témoignages relatent que « dès l’époque du débarquement, les Français employèrent les Juifs comme guides et intermédiaires avec la population locale »

En retour, une grande partie des Juifs d’Alger ont interprété l’arrivée des Français comme une opportunité inespérée d’émancipation et de prospérité : le régime ottoman les reléguait en dhimmis (sujets protégés de second rang), tandis que la France, du moins en théorie, leur promettait les droits civils égaux et la fin des exactions.

Parmi ces négociants-intermédiaires, on retrouve les familles Bacri et Busnach, qui – bien que déchues financièrement – fournissent au début de l’occupation leur connaissance du terrain et des réseaux. D’anciens employés ou parents de Bacri servirent de traducteurs pour l’armée. D’autres figures, comme les frères Durand (David) Benichou ou Joseph Cohen, issus de la bourgeoisie juive d’Oran et d’Alger, se mirent au service des autorités coloniales comme courtiers, interprètes ou fournisseurs. Ces élites locales y voyaient l’occasion de recouvrer leurs pertes et de participer au nouvel ordre économique fondé par la France. Effectivement, après 1830, le commerce en Méditerranée s’ouvre plus largement : la fin de la piraterie barbaresque et des monopoles du dey permet un trafic plus libre entre l’Algérie et les ports européens. Des négociants juifs établis à Marseille ou Livourne, souvent apparentés aux familles d’Alger, profitent de cette pacification pour intensifier les échanges de céréales, d’huile, de textile et de produits coloniaux. Par exemple, la maison Cohen-Bakri (branche livournaise des Bacri) continua ses activités en Méditerranée sous pavillon français, tandis que d’autres, comme les Essaïe Cohen, s’implantèrent à Marseille pour servir de relais entre l’Europe et l’Algérie.

Cependant, l’idylle fut de courte durée. Très vite, les colons et l’administration française développèrent un antijudaïsme colonial voyant d’un mauvais œil l’entremise des commerçants juifs. Dès les années 1830, on accuse les Juifs d’Alger de tous les maux – usure, fraude, collusion avec l’ancien régime – faisant d’eux des boucs émissaires des difficultés de la colonisation​

Malgré cela, la communauté juive d’Algérie bénéficiera progressivement de mesures d’émancipation (abolition du statut de dhimmi, puis citoyenneté française accordée par le décret Crémieux en 1870). Cette intégration juridique a aussi une dimension économique : en devenant citoyens français, les Juifs d’Algérie pouvaient librement participer aux sociétés commerciales, créer des banques locales, investir dans la propriété foncière coloniale – secteurs où nombre d’entre eux s’illustreront à la fin du XIXᵉ siècle.

Investisseurs et architectes de l’expansion impériale

Enfin, au-delà du cas algérien, les familles juives de la haute bourgeoisie ont contribué à façonner les réseaux d’influence économiques de l’expansion française dans la première moitié du XIXᵉ siècle. La période 1830-1850 voit la France étendre son empire informel ou formel : prise de ports stratégiques (comme Bône et Oran en Algérie, Mayotte en 1841), interventions au Levant, ouverture de la voie de Suez (canal inauguré en 1869). Or, derrière beaucoup de ces projets, on retrouve l’implication de capitalistes parisiens, parmi lesquels des financiers d’origine juive.

Les frères Isaac et Émile Pereire en sont un bon exemple. Issus d’une famille juive bordelaise (convertie au christianisme mais toujours perçus comme juifs par leurs concurrents), ils fondent le Crédit Mobilier en 1852 et financent d’ambitieux projets industriels. Les Pereire soutiennent activement la politique expansionniste de Napoléon III : ils lancent la Compagnie générale maritime (future Transatlantique) pour relier la métropole à l’Algérie et aux colonies par paquebots à vapeur, développent des lignes de chemin de fer en Algérie (ligne d’Alger à Oran concédée dans les années 1860)​. et participent au financement du canal de Suez aux côtés de Ferdinand de Lesseps. Leur vision est celle d’un empire économique intégré, où les infrastructures de transport, de banque et de commerce – dont ils sont maîtres d’œuvre – doivent tirer profit de l’expansion coloniale. Même s’ils ne sont pas pratiquants, les Pereire subissent l’hostilité des milieux conservateurs en partie du fait de leurs origines juives, ce qui montre bien l’enjeu symbolique de la réussite des “banquiers juifs” dans la France impériale.

D’autres personnalités méritent d’être citées. Le baron Jonas Philips Junck (lié aux Rothschild) investit dans les mines de plomb d’Algérie dans les années 1840. La famille Camondo, banquiers séfarades venus de Constantinople, s’installe à Paris et finance le commerce avec le Levant et l’Afrique du Nord dans les années 1860. Le banquier et philanthrope Alphonse de Rothschild (fils de James) contribue, lui, à l’expansion coloniale tardive en Tunisie (1881) en négociant la reprise par la France de la dette tunisienne – toutefois hors de notre période. Enfin, il faut noter le rôle d’intellectuels et d’entrepreneurs juifs dans la réflexion coloniale : par exemple, Gustave d’Eichthal, jeune saint-simonien d’origine juive, fut envoyé en mission en Algérie en 1839-1840 pour y évaluer les potentialités d’une colonisation “modernisatrice” et fraternelle. Ses échanges avec ses mentors (il écrit à James de Rothschild, à Michel Chevalier) témoignent de l’espoir de certains milieux éclairés de « régénérer » l’Algérie grâce aux capitaux et aux savoir-faire européens, tout en émancipant ses populations. Ces utopies rejoignaient parfois les intérêts plus terre-à-terre de la finance.

En synthèse, les grandes familles juives françaises – qu’elles soient banquières comme les Rothschild et Fould, négociantes comme les Bacri ou les Camondo, ou investisseurs visionnaires comme les Pereire – ont joué un rôle notable dans la genèse de l’empire colonial français au début du XIXᵉ siècle. Leur capacité financière a souvent été le nerf de la guerre coloniale : sans le soutien des Rothschild et consorts, l’expédition d’Alger aurait peiné à voir le jour et à s’autofinancer​

Par la suite, ces mêmes réseaux ont contribué à intégrer économiquement les nouvelles possessions : en ouvrant des crédits, en bâtissant des infrastructures, en connectant les marchés. Cela ne s’est pas fait sans ambivalence ni rivalités – ils durent composer avec d’autres intérêts (catholiques, protestants, d’État) et furent parfois écartés lorsque montaient les préjugés antisémites. Mais de 1830 à 1870, on observe que la fortune et l’influence des familles juives de la haute banque coïncident avec l’expansion coloniale de la France. Le pillage inaugural d’Alger en 1830 marque ainsi le début d’un long mariage d’intérêt entre la finance juive et l’impérialisme français, mariage dont les archives de l’époque commencent seulement à révéler toute l’ampleur​.

Khaled Boulaziz

Sources primaires et bibliographie indicative : Rapports et correspondances d’époque (lettres du général de Bourmont, archives du ministère de la Guerre sur le trésor d’Alger, notes du baron Louis, ministre des Finances)​

cdha.fr

blogs.mediapart.fr ; Enquête sur un pillage (juillet 1830) de Pierre Péan (2004)​

lexpress.fr ; travaux historiques de Marcel Emerit (« Une cause de l’expédition d’Alger : le trésor de la Casbah », 1954)​

blogs.mediapart.fr ; Jérôme Louis, La question d’Orient sous Louis-Philippe (thèse, 2004) pour la dette Bacri-Busnach​

comtelanza.canalblog.com ; Claude Martin, Les Israélites algériens de 1830 à 1902 (1936) ; Guy de Rambaud, Banquiers et diplomates (1938) ; Nabila Oulebsir, Les frères Pereire et l’Algérie (article, 2005). Les témoignages de l’époque sur le rôle des Juifs d’Alger sont compilés dans Maurice Eisenbeth, Les Juifs en Algérie, esquisse historique (Encyclopédie coloniale, 1937)​

fr.wikipedia.org. Enfin, l’ouvrage collectif « Juifs et musulmans en Algérie » (Presses Univ. de Provence, 2015) offre une synthèse récente, notamment l’étude d’Antoine Schneider sur l’utilisation des guides juifs en 1830​

books.openedition.org. Toutes ces sources convergent pour éclairer les dimensions financière, commerciale et humaine de la conquête d’Alger et de ses suites, en montrant comment banquiers, négociants et investisseurs juifs ont contribué, directement ou indirectement, à l’essor de l’empire colonial français au XIXᵉ siècle

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