Généalogie d’un génocide : les mécanismes de destruction du peuple Palestinien

3 juin 2024
11 min de lecture|2 149 mots

Triste époque que celle où le massacre de civils est rebaptisé « droit à la défense ».
Triste époque que celle où les enfants morts deviennent des chiffres, les quartiers rasés des « dommages collatéraux », les familles enterrées sous les décombres une simple note dans les bilans quotidiens.

Triste époque, surtout, que celle où une partie des médias internationaux accompagne cette inversion obscène du réel : le colon devient assiégé, l’occupant devient victime, le peuple enfermé devient menace existentielle.

La Palestine ne meurt pas seulement sous les bombes. Elle meurt aussi sous les mots. Elle meurt dans les rédactions qui choisissent leurs verbes avec prudence quand il s’agit d’Israël, mais avec brutalité quand il s’agit des Palestiniens. Elle meurt dans les communiqués diplomatiques qui parlent de « désescalade » là où il faudrait parler d’occupation, de blocus, de nettoyage, d’apartheid et de destruction méthodique.

Ce qui se déroule sous nos yeux n’est pas un accident de l’histoire. C’est le produit d’un système. Une mécanique froide, ancienne, structurée, qui a transformé la dépossession d’un peuple en doctrine d’État.

Aux racines du désastre : colonisation, dépossession et suprématie politique

La tragédie palestinienne ne commence pas avec les dernières bombes. Elle s’inscrit dans une histoire longue : celle d’un projet colonial qui a progressivement arraché un peuple à sa terre, à ses villages, à ses oliviers, à ses cimetières, à sa mémoire.

Depuis le début du XXe siècle, la Palestine est le théâtre d’une dépossession organisée. Ce processus n’a pas seulement été militaire. Il a été juridique, administratif, démographique, foncier, économique et symbolique. Il fallait non seulement prendre la terre, mais aussi effacer la présence de ceux qui l’habitaient.

C’est ici que se trouve le noyau idéologique du drame : l’idée qu’un peuple pouvait être remplacé par un autre au nom d’une promesse historique, religieuse ou nationale. L’idée qu’une population autochtone pouvait devenir un obstacle. L’idée qu’une terre habitée pouvait être décrite comme disponible. L’idée, enfin, que la force pouvait créer le droit.

Le sionisme politique, dans sa traduction étatique et militaire, a porté cette logique jusqu’à ses conséquences les plus brutales : créer un État majoritairement juif sur une terre où vivaient des Palestiniens, puis gérer cette contradiction originelle par l’expulsion, la séparation, l’occupation et le contrôle permanent.

L’occupation comme méthode de gouvernement

Ce que l’on appelle pudiquement le « conflit israélo-palestinien » est en réalité une relation de domination. D’un côté, un État doté d’une armée puissante, d’une technologie militaire avancée, d’un soutien occidental massif et d’une impunité diplomatique quasi permanente. De l’autre, un peuple fragmenté, occupé, déplacé, enfermé, soumis à un contrôle quotidien de ses terres, de ses frontières, de ses mouvements, de son économie et même de son avenir.

Depuis 1948, puis plus encore depuis 1967, l’État israélien a construit un système de domination territoriale. Colonies, checkpoints, routes séparées, mur de séparation, blocus, démolitions, arrestations, expulsions, permis, zones militaires, enfermement de Gaza : tout cela ne relève pas d’une succession d’excès isolés. C’est une architecture politique.

L’occupation ne consiste pas seulement à occuper militairement une terre. Elle consiste à rendre la vie impossible à ceux qui y demeurent. À les pousser au départ. À les priver de continuité territoriale. À détruire leur économie. À humilier leur quotidien. À faire de chaque déplacement, de chaque construction, de chaque soin médical, de chaque récolte, une négociation avec le pouvoir occupant.

C’est cela, le cœur du système : une domination qui administre la vie palestinienne jusque dans ses gestes les plus simples.

Gaza : laboratoire extrême de la violence coloniale

Gaza est devenue le nom mondial de l’abandon. Un territoire assiégé, bombardé, affamé, privé de soins, de sécurité, d’électricité, d’eau potable, de liberté de mouvement. Un territoire où l’on demande aux civils de fuir alors qu’aucun lieu n’est sûr. Un territoire où l’hôpital devient cible, l’école devient refuge, le refuge devient tombe.

Là encore, le langage officiel sert à couvrir l’horreur. On parle d’« opérations », de « frappes », de « neutralisation », de « zones de sécurité ». Mais derrière cette grammaire militaire, il y a des corps. Des enfants sans parents. Des parents sans enfants. Des médecins opérant sans matériel. Des familles entières rayées des registres de l’état civil.

Le scandale n’est pas seulement dans la violence. Il est dans sa justification. Il est dans cette capacité du pouvoir israélien à présenter la destruction massive comme une nécessité défensive, et dans la capacité d’une partie du monde occidental à répéter cette fiction avec un sérieux diplomatique glaçant.

La question n’est plus seulement : que fait Israël ?
La question est aussi : comment le monde peut-il regarder cela et continuer à parler comme si de rien n’était ?

La machine médiatique : fabriquer le consentement au massacre

Aucun massacre de masse ne se maintient sans discours. Aucun système d’oppression ne survit sans vocabulaire. Aucun pouvoir colonial ne dure sans récits capables de transformer la victime en suspect.

Une partie des médias occidentaux joue ici un rôle décisif. Elle ne bombarde pas. Elle ne tire pas. Mais elle encadre la perception. Elle hiérarchise les morts. Elle choisit les images. Elle sélectionne les émotions légitimes. Elle humanise les uns et abstrait les autres.

Quand des Israéliens meurent, ils ont un nom, un visage, une biographie, une famille, une douleur singulière. Quand des Palestiniens meurent, ils deviennent souvent un nombre. Une masse. Un bilan. Une conséquence.

Cette asymétrie médiatique est une violence supplémentaire. Elle ne tue pas directement, mais elle rend la mort palestinienne acceptable. Elle prépare l’opinion à tolérer l’intolérable. Elle transforme l’occupation en « conflit », l’apartheid en « tension », le colonialisme en « sécurité », et la résistance d’un peuple écrasé en pure menace.

C’est dans ce renversement que réside l’une des grandes faillites morales de notre époque : le bourreau a appris à parler le langage de la victime, et les puissants lui tendent le micro.

Les puissances occidentales : complicité, hypocrisie et impunité

L’État israélien ne serait pas aussi libre d’agir sans le parapluie politique, militaire et diplomatique des grandes puissances occidentales, en particulier des États-Unis. Les armes, les financements, les vetos diplomatiques, les accords stratégiques et la protection dans les instances internationales ne sont pas des détails. Ils sont les conditions matérielles de l’impunité.

À chaque escalade, le même scénario se répète. On appelle au calme après avoir armé l’occupant. On déplore les morts après avoir bloqué les sanctions. On parle de droit international tout en refusant de l’appliquer. On exige des Palestiniens une modération impossible tout en garantissant à Israël une marge de violence presque illimitée.

Cette hypocrisie n’est pas conjoncturelle. Elle est structurelle. Elle révèle une hiérarchie raciale, politique et géopolitique des vies humaines. Certaines morts ébranlent l’ordre mondial. D’autres sont absorbées dans les communiqués.

Le monde occidental aime parler de droits humains. Mais la Palestine lui arrache son masque. Elle montre que ces droits sont souvent conditionnels, sélectifs, négociables. Universels dans les discours, mais profondément inégaux dans leur application.

L’ONU et le droit international face au mur de l’impuissance

Les institutions internationales ont produit des résolutions, des rapports, des condamnations, des appels. Mais elles n’ont pas empêché l’expansion coloniale. Elles n’ont pas démantelé l’apartheid. Elles n’ont pas protégé Gaza. Elles n’ont pas rendu aux réfugiés leur droit au retour. Elles n’ont pas imposé à Israël le respect effectif du droit international.

Cette impuissance organisée pose une question brutale : à quoi sert un droit international qui s’effondre devant les alliés des puissants ?

Le problème n’est pas l’absence de normes. Les textes existent. Les conventions existent. Les principes existent. Le problème est l’absence de volonté politique pour les faire appliquer. Le droit international devient alors une langue morte : invoquée contre les faibles, suspendue pour les forts.

La Palestine est ainsi devenue le tribunal moral de l’ordre mondial. Et dans ce tribunal, beaucoup de gouvernements sont déjà condamnés par leur silence.

Résistance palestinienne : survivre, témoigner, tenir

Face à cette entreprise de dépossession, le peuple palestinien n’a jamais cessé de résister. Résister ne signifie pas seulement prendre les armes. Résister, c’est rester sur sa terre. C’est reconstruire une maison détruite. C’est enseigner dans une école bombardée. C’est soigner sans médicaments. C’est écrire depuis l’exil. C’est conserver une clé de maison transmise depuis 1948. C’est refuser que l’histoire officielle efface votre nom.

La résistance palestinienne est politique, sociale, culturelle, mémorielle, diplomatique, populaire. Elle est dans les camps de réfugiés, dans les prisons, dans les universités, dans la diaspora, dans les rues du monde où des voix réclament justice.

Malgré la fragmentation territoriale, malgré l’occupation, malgré le blocus, malgré les massacres, le peuple palestinien demeure. C’est peut-être cela qui dérange le plus ses oppresseurs : son obstination à exister.

Traumatisme, exil et mémoire blessée

La violence coloniale ne détruit pas seulement les corps. Elle détruit les continuités familiales, les paysages intimes, les récits de vie, les liens entre générations. Elle produit du traumatisme en masse.

Des millions de Palestiniens vivent l’expérience de la perte : perte de la maison, de la terre, du village, du père, de la mère, de l’enfant, du quartier, de la possibilité même de vivre normalement. Le déplacement forcé, l’enfermement, l’humiliation quotidienne, la peur des bombardements, les arrestations, les files d’attente aux checkpoints, tout cela produit une blessure historique profonde.

Mais cette blessure n’a pas détruit la conscience palestinienne. Au contraire, elle l’a durcie. Elle a produit une mémoire politique que ni l’exil ni la propagande n’ont réussi à effacer.

La Palestine existe parce que les Palestiniens refusent de disparaître.

Nommer le crime, refuser l’effacement

La question palestinienne n’est pas un dossier diplomatique parmi d’autres. Elle est l’un des grands scandales politiques et moraux de notre temps.

Elle révèle la brutalité du colonialisme moderne. Elle révèle la faillite des institutions internationales. Elle révèle l’hypocrisie occidentale. Elle révèle la puissance des médias dans la fabrication du consentement. Elle révèle surtout ceci : un peuple peut être méthodiquement dépossédé sous les yeux du monde, tandis que les puissants discutent du vocabulaire à employer.

Il faut donc nommer les choses.

L’occupation n’est pas une démocratie en état de stress.
Le blocus n’est pas une mesure de sécurité.
L’apartheid n’est pas une complexité administrative.
La colonisation n’est pas un différend territorial.
Le massacre de civils n’est pas un droit à la défense.
Et la destruction d’un peuple ne peut pas être maquillée en opération militaire.

La Palestine n’a pas seulement besoin de compassion. Elle a besoin de justice. Elle n’a pas besoin de larmes diplomatiques. Elle a besoin de droits effectifs, de protection, de réparation, de souveraineté et de liberté.

Le monde peut continuer à détourner les yeux. Il peut continuer à compter les morts. Il peut continuer à parler de paix tout en armant l’occupation. Mais l’histoire, elle, retiendra les noms : ceux qui ont massacré, ceux qui ont soutenu, ceux qui ont justifié, ceux qui se sont tus — et ceux qui ont résisté.

La Palestine est aujourd’hui le nom d’un peuple martyr. Mais elle est aussi le nom d’une vérité que les puissants n’arrivent pas à enterrer : aucun ordre fondé sur l’injustice ne peut prétendre à la paix.

Khaled Boulaziz


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