Derrière le vandalisme des tombes du Jellaz, le retour du coupable prêt-à-porter
Des tombes profanées. Des noms qui appartiennent à l’histoire politique et syndicale de la Tunisie. Puis, presque aussitôt, un mot lancé comme une sentence : « terrorisme ».
Au cimetière du Jellaz, à Tunis, les sépultures de Mohamed Brahmi, Chokri Belaïd, Salah Ben Youssef, Ahmed Tlili, Ahmed Ben Salah, Ahmed Ibrahim et d’autres figures du mouvement national ont été dégradées. L’émotion est légitime. La colère aussi. Ces tombes ne sont pas de simples monuments funéraires : elles portent les traces des luttes anticoloniales, syndicales, sociales et démocratiques de la Tunisie.
Mais l’émotion ne doit jamais dispenser de réfléchir.
Avant même que les motivations de l’auteur soient connues, le Courant populaire a qualifié l’acte de « terroriste ». Certains commentaires ont rapidement orienté les soupçons vers des groupes islamistes, comme si le scénario avait été écrit avant l’enquête. Pourtant, les informations judiciaires disponibles indiquent seulement qu’un suspect a été identifié et arrêté le jour même des faits. La police judiciaire poursuit ses investigations afin de déterminer les circonstances et surtout le mobile de cet individu. À ce stade, aucune autorité n’a établi publiquement une implication islamiste, une organisation terroriste ou l’existence de commanditaires.
Cette distinction est fondamentale.
Le vieux réflexe du coupable commode
En 2026, accuser mécaniquement « les islamistes » n’est plus une analyse. C’est un réflexe politique. Parfois même une technique de gouvernement.
Dès qu’un acte odieux frappe un symbole national, le même récit est proposé : l’obscurantisme aurait encore frappé, l’État serait le dernier rempart et toute critique des appareils sécuritaires deviendrait une complicité avec le terrorisme.
Ce procédé permet de supprimer les questions avant qu’elles ne soient posées.
Qui est exactement l’homme arrêté ? A-t-il agi seul ? Pourquoi ces tombes précises ont-elles été visées ? Le vandalisme était-il idéologique, politique, crapuleux, pathologique ou commandité ? Comment un individu a-t-il pu dégrader plusieurs stèles dans un carré aussi symbolique ? Existe-t-il des images de vidéosurveillance, des témoins, des communications ou des traces matérielles permettant de reconstituer les faits ?
Tant que ces questions restent sans réponses publiques, désigner les islamistes revient à remplacer l’enquête par un slogan.
Le « qui tue qui ? » algérien ne doit pas être oublié
Pour les Algériens, ce mécanisme rappelle une histoire douloureuse.
Durant la décennie noire, les groupes islamistes armés ont commis des assassinats, des enlèvements et des massacres de civils. Ce fait est incontestable. Mais les forces de sécurité algériennes ont également été mises en cause pour des exécutions extrajudiciaires, des actes de torture et des milliers de disparitions forcées. Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté les crimes des deux camps ainsi que l’impunité dont ont bénéficié de nombreux responsables. (Amnesty International)
Concernant les grands massacres de 1997, Human Rights Watch relevait que des assaillants avaient parfois pu agir pendant des heures à proximité de zones militarisées sans intervention efficace des forces présentes. L’organisation soulignait que les interrogations sur cette passivité et les allégations de collusion n’avaient jamais reçu de réponses concluantes dans le cadre d’une enquête indépendante. Le Comité des droits de l’homme des Nations unies s’était lui aussi inquiété de l’absence de protection des populations et des allégations persistantes concernant certains membres des forces de sécurité.
C’est de cette obscurité qu’est née la question qui a hanté toute une génération : « Qui tue qui ? »
Cette question ne signifiait pas que les crimes des groupes armés étaient imaginaires. Elle signifiait que le récit officiel ne pouvait pas être accepté comme une vérité judiciaire lorsque l’État refusait l’accès aux archives, empêchait les investigations indépendantes et imposait une version unique des événements.
Le véritable enseignement de la tragédie algérienne est donc simple : lorsqu’un pouvoir désigne immédiatement le coupable, le devoir du journaliste n’est pas d’applaudir. Il est de demander les preuves.
À qui profite l’accusation ?
La Tunisie de 2026 traverse une période de fermeture politique particulièrement grave. Des dizaines d’opposants, d’avocats, de journalistes et de défenseurs des droits humains ont été poursuivis ou condamnés dans des affaires dénoncées comme politiquement motivées. Les accusations de terrorisme et de complot contre la sûreté de l’État sont devenues des instruments récurrents contre des voix critiques.
Dans ce contexte, attribuer sans preuve la profanation du Jellaz à une mouvance islamiste produit plusieurs bénéfices politiques.
Cela permet d’abord de remettre la peur au centre de la vie publique. Cela présente ensuite l’appareil sécuritaire comme l’unique protecteur de la nation. Cela détourne enfin le débat des prisonniers politiques, de la crise économique, de l’affaiblissement des libertés et de la mainmise du pouvoir exécutif sur les institutions.
L’État profond n’a même pas besoin d’avoir organisé un événement pour en tirer profit. Il lui suffit parfois d’en capturer le récit, de choisir le vocabulaire, de désigner l’ennemi et d’imposer à la société une conclusion avant la présentation des faits.
Voilà le jeu qu’il faut démasquer.
Non pas en affirmant arbitrairement que les services ont profané les tombes, car une telle accusation exigerait des preuves. Mais en refusant que les mêmes services, directement ou par l’intermédiaire de relais politiques et médiatiques, soient les seuls à raconter l’événement, à définir son mobile et à sélectionner le coupable utile.
Ne remplaçons pas une propagande par une autre
La prudence doit fonctionner dans les deux sens.
Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que les islamistes sont responsables. Rien ne permet davantage d’affirmer que les services tunisiens ont commandité cette profanation.
Toute rédaction sérieuse doit résister aux deux certitudes prématurées.
Cependant, les hypothèses ne sont pas toutes traitées de la même manière. L’hypothèse islamiste est immédiatement proclamée, commentée et transformée en évidence. L’hypothèse d’une provocation, d’une manipulation politique ou d’une instrumentalisation sécuritaire est, elle, souvent présentée comme une théorie du complot avant même d’être examinée.
C’est précisément cette asymétrie qui doit nous alerter.
Une démocratie ne demande pas à ses citoyens de croire. Elle leur présente des preuves. Un État de droit ne fabrique pas une vérité médiatique. Il organise une enquête contradictoire, conserve les éléments matériels, garantit les droits du suspect et rend ses conclusions vérifiables.
Publiez les résultats de l’enquête
Les autorités tunisiennes doivent donc répondre publiquement à des questions précises.
Elles doivent expliquer la chronologie des faits, les conditions d’identification du suspect, les éléments matériels recueillis, son mobile présumé et l’existence éventuelle de complices ou de commanditaires. Elles doivent également préciser pourquoi l’arrestation, intervenue selon la justice dès le 21 juillet, n’a été largement annoncée que lorsque l’affaire a provoqué une indignation publique deux jours plus tard.
L’enquête ne peut pas se résumer à la présentation d’un homme isolé dont le public ne connaîtrait ni le parcours, ni les motivations, ni les éventuels liens.
Le suspect ne doit pas devenir un écran derrière lequel disparaîtraient les questions.
Les familles de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi, comme l’ensemble des Tunisiens, ont droit à davantage qu’un communiqué sécuritaire. Elles ont droit à une vérité documentée, judiciaire et contrôlable.
La peur n’est pas une preuve
Les morts du Jellaz ont été combattus de leur vivant parce qu’ils refusaient le silence. Les utiliser aujourd’hui pour produire de la peur, justifier la répression ou distribuer des certificats de patriotisme constituerait une seconde profanation.
Il faut protéger leurs tombes. Mais il faut aussi protéger leur mémoire contre ceux qui voudraient la transformer en carburant politique.
En 2026, le mot « terrorisme » ne peut plus servir de clé universelle ouvrant toutes les portes de l’arbitraire. L’expérience algérienne nous a appris combien un récit sécuritaire sans contrôle peut couvrir de manipulations, d’abus et de crimes restés impunis.
Nous ne savons pas encore qui a inspiré la profanation du Jellaz, ni même si quelqu’un l’a inspirée.
Mais nous savons déjà ceci : celui qui tente d’interdire les questions cherche rarement à établir la vérité.
Khaled Boulaziz





