Smartphones «algériens» : la souveraineté numérique en carton-pâte

16 juillet 2026
13 min de lecture|2 571 mots

À Oran, une usine dont on ignore le propriétaire, la marque, le montant de l’investissement et le taux d’intégration locale est présentée comme un «cap stratégique». Pendant ce temps, l’Algérie demeure un marché de consommateurs captifs, doté d’un Internet que le pouvoir sait plus volontiers surveiller, filtrer et interrompre que libérer.

Souveraineté numérique : une usine sans propriétaire

Il existe une forme particulière de journalisme qui ne rapporte pas l’information : il reproduit le communiqué, lui ajoute quelques adjectifs et le livre au public comme une vérité industrielle.

L’article consacré par Le Soir d’Algérie à une prétendue accélération de la «souveraineté numérique» en Oranie en offre une illustration presque parfaite. Une usine de smartphones aurait atteint sa «vitesse de croisière» dans la zone industrielle d’Es-Senia, à Oran. La capacité annoncée serait de 6 000 appareils par jour. Et voilà l’industrie technologique nationale supposée franchir un «cap stratégique».

Mais quelle entreprise possède cette usine ? Sous quelle marque les appareils seront-ils commercialisés ? Quel est le montant de l’investissement ? Quels composants sont réellement produits en Algérie ? Quel est le taux d’intégration locale ? Qui fournit les écrans, les processeurs, les mémoires, les capteurs, les batteries et les systèmes d’exploitation ? Quels engagements ont été pris en matière de transfert de technologie ? Quels marchés sont visés ?

Le lecteur ne le saura pas.

Il apprendra seulement qu’une usine existe, qu’elle produit beaucoup et qu’elle incarne la souveraineté. Autrement dit, il n’apprendra presque rien.

La fabrique officielle du spectaculaire

L’Algérie administrative aime les chiffres ronds. Six mille téléphones par jour, cela impressionne. Cela donne, sur trois cents jours d’activité, une capacité théorique de 1,8 million d’appareils par an. Mais une capacité installée n’est pas une production réelle, une production n’est pas une vente et une chaîne d’assemblage n’est pas nécessairement une industrie.

Le vocabulaire officiel abolit pourtant toutes ces distinctions.

Une ligne de montage devient une «usine de production». Une opération de vissage et d’emballage devient un «transfert technologique». Quelques composants importés assemblés localement deviennent une «souveraineté numérique». Et un chiffre transmis par les services de la wilaya devient une politique industrielle.

L’Agence presse service indique elle-même que l’information provient des services de la wilaya d’Oran. Elle confirme la capacité annoncée de 6 000 téléphones par jour, mais ne fournit pas davantage les données économiques et industrielles permettant d’évaluer la portée véritable du projet.

Ce silence n’est pas secondaire. Il constitue l’information principale.

Dans un pays normalement gouverné, l’annonce d’une usine de cette importance serait accompagnée d’un dossier précis : identité des investisseurs, capital engagé, emplois créés, fournisseurs, calendrier, niveau d’intégration, contrats de licence, normes techniques, objectifs d’exportation et mécanismes de contrôle.

En Algérie, le public reçoit une formule.

Il lui est demandé d’applaudir avant de comprendre.

Produire des téléphones ou importer une illusion ?

La fabrication d’un smartphone appartient aux chaînes industrielles les plus complexes et les plus mondialisées. Elle exige des composants électroniques, des compétences logicielles, des laboratoires de certification, des capacités de conception, une logistique rigoureuse et un réseau de sous-traitants.

L’assemblage local peut constituer une première étape utile. Encore faut-il le dire honnêtement.

Assembler n’est pas fabriquer entièrement. Importer des kits n’est pas maîtriser une technologie. Coller une étiquette nationale sur un appareil dont presque toute la valeur ajoutée est produite ailleurs ne crée pas une souveraineté numérique.

En mars 2024, le ministère de l’Industrie annonçait déjà une réunion interministérielle consacrée à la «relance» d’une industrie locale du smartphone. Cette formulation reconnaissait implicitement que les expériences précédentes n’avaient pas permis d’établir une filière durable.

Or la nouvelle communication ne tire aucun bilan de ces échecs.

Combien d’usines ont fermé ? Combien de marques ont disparu après avoir bénéficié de protections douanières ou de restrictions à l’importation ? Quelle valeur a réellement été créée en Algérie ? Combien d’ingénieurs ont travaillé à la conception des appareils plutôt qu’à leur simple assemblage ?

Ces questions risqueraient de troubler la mise en scène.

Un téléphone pour quel réseau ?

L’absurdité devient plus visible encore lorsqu’on replace cette usine dans l’état réel des télécommunications algériennes.

Au troisième trimestre 2025, l’Autorité de régulation de la poste et des communications électroniques recensait 60,54 millions d’abonnements à Internet fixe et mobile. Ce chiffre dépasse la population parce qu’un même usager peut posséder plusieurs cartes SIM ou abonnements. Il ne mesure donc ni la qualité de la connexion, ni sa régularité, ni son accessibilité économique.

Au premier trimestre 2025, près de 89 % des abonnements Internet relevaient de la téléphonie mobile, contre un peu plus de 11 % pour l’Internet fixe. Cette dépendance massive au mobile révèle la faiblesse persistante de l’infrastructure fixe, pourtant essentielle aux entreprises, aux universités, à la recherche, aux services numériques lourds et au travail à distance.

Au deuxième trimestre, l’ARPCE comptabilisait près de 54,9 millions d’abonnements mobiles : environ 48,7 millions en 4G, 3,7 millions en 3G et encore 2,45 millions en GSM. Ces données attestent une forte diffusion de la téléphonie mobile, mais elles ne disent rien de la qualité vécue par les usagers : congestion, disparités régionales, interruptions, débit réel ou coût rapporté aux revenus.

L’État peut donc annoncer des millions d’abonnés et des milliers de smartphones quotidiens. Le citoyen, lui, continue à juger le réseau à travers les appels interrompus, les variations de débit et l’inégalité entre quartiers, villes et régions.

Le fossé entre la statistique administrative et l’expérience sociale est devenu l’une des spécialités nationales.

La fibre progresse, le monopole demeure

Les chiffres officiels montrent néanmoins une progression de la fibre. Au troisième trimestre 2025, l’Algérie comptait environ 2,49 millions d’abonnés résidentiels à la fibre jusqu’au domicile, contre près de 2,46 millions de lignes fixes câblées traditionnelles et plus de deux millions d’abonnements fixes 4G LTE.

Cette évolution est réelle et doit être reconnue.

Mais une infrastructure numérique ne se juge pas seulement au nombre de prises posées. Elle se juge à la concurrence, à l’ouverture du marché, à la transparence tarifaire, à la qualité du service, à l’indépendance du régulateur et à la capacité des entreprises privées à développer des solutions sans dépendre en permanence d’autorisations administratives.

L’écosystème algérien reste dominé par les opérateurs publics ou soumis à un encadrement étatique étroit. Le même appareil bureaucratique qui prétend promouvoir l’innovation contrôle les licences, les fréquences, l’accès international, les importations, les autorisations et une partie considérable de la commande publique.

Il appelle ensuite «souveraineté» ce qui ressemble surtout à une concentration du pouvoir.

La souveraineté selon le régime : connecter, mais pouvoir déconnecter

L’histoire récente de l’Internet algérien montre ce que les autorités entendent réellement par maîtrise du numérique.

Pendant des années, le pays a connu des coupures ou des restrictions d’accès durant les épreuves du baccalauréat. En 2020, Access Now rapportait que le principal opérateur public avait interrompu l’accès pendant plusieurs jours et de longues plages horaires, sans communication publique préalable suffisamment transparente. L’organisation soulignait que ces mesures touchaient toute la société, pas uniquement les candidats aux examens.

En 2023, Access Now classait encore l’Algérie parmi les pays de la région ayant imposé des interruptions d’Internet.

En 2024, des restrictions ont de nouveau été signalées lors du baccalauréat. En 2025, la coupure totale aurait été abandonnée, mais certaines plateformes sociales, notamment Facebook, Instagram et TikTok, auraient été temporairement bloquées pendant les horaires d’examen.

Le fait qu’en 2026 l’Algérie ait finalement pu organiser le baccalauréat sans couper l’ensemble du réseau a même été présenté comme un progrès remarquable.

Il faut mesurer l’étrangeté de cette situation : dans un pays qui se proclame engagé dans la transformation numérique, le maintien normal d’Internet pendant un examen devient un événement.

L’État ne répare pas son administration scolaire, ne sécurise pas suffisamment la chaîne des sujets, ne responsabilise pas ses institutions. Il coupe ou filtre le réseau national.

Le citoyen est puni pour l’échec de la bureaucratie.

Le réseau comme instrument de contrôle

La question n’est donc pas seulement celle du retard technique. Elle est politique.

Dans un système autoritaire, le développement des télécommunications peut suivre deux directions. Il peut servir à libérer l’information, faciliter l’activité économique et élargir l’espace public. Il peut aussi permettre à l’administration de mieux identifier, tracer et surveiller.

En 2025, Freedom House classait l’Algérie parmi les pays «non libres», avec un score de 31 sur 100. L’organisation relevait notamment les restrictions pesant sur les libertés politiques et civiles.

Son évaluation indiquait que les autorités surveillent les activités en ligne au nom de la sécurité nationale, sans rendre publics l’étendue du dispositif ni ses cibles. Elle relevait aussi que le Code pénal publié en 2024 avait ajouté de nouvelles contraintes importantes à la liberté d’expression, y compris en ligne.

Il faut rester rigoureux : l’opacité institutionnelle ne permet pas de connaître précisément tous les moyens techniques employés par l’État algérien, ni d’attribuer sans preuve chaque opération de surveillance à une institution donnée.

Mais l’absence de transparence constitue précisément le problème.

Qui autorise une interception ? Sous quel contrôle judiciaire ? Pour quelle durée ? Combien de demandes sont adressées aux opérateurs ? Combien concernent des infractions graves et combien touchent des journalistes, des militants, des opposants ou de simples citoyens ? Existe-t-il des recours effectifs ? Les personnes surveillées sont-elles informées après la fin des procédures ?

Aucun débat public sérieux n’accompagne l’expansion de l’infrastructure numérique.

Le régime demande au citoyen de lui confier son identité, son numéro de téléphone, ses communications, ses déplacements, ses démarches administratives et bientôt une part croissante de ses données biométriques. En retour, il ne lui offre ni transparence institutionnelle ni véritable contrôle démocratique.

Le smartphone, terminal de consommation et terminal de surveillance

Le téléphone intelligent n’est pas un simple produit électroménager.

Il contient les communications personnelles, la géolocalisation, les photographies, les documents, les relations sociales, les habitudes de navigation et parfois les données bancaires ou médicales de son propriétaire.

Dans une démocratie, cette concentration de données exige des garanties fortes : protection de la vie privée, sécurité indépendante, chiffrement, recours judiciaire, transparence des opérateurs et contrôle parlementaire.

Dans un État autoritaire, le même appareil peut devenir le terminal idéal d’une citoyenneté surveillée.

Il est donc révélateur que la communication sur l’usine d’Oran ne semble pas poser les questions essentielles : quel système d’exploitation ? Quelles mises à jour de sécurité ? Pendant combien d’années ? Où les données seront-elles stockées ? Quelles applications seront installées par défaut ? Le logiciel pourra-t-il être audité ? Quelles relations existeront entre le fabricant, les opérateurs et les administrations ?

On nous parle de la coque du téléphone. Jamais de ce qu’il transportera.

On célèbre la production du terminal. On tait l’architecture du contrôle.

La caste importe le pouvoir et localise l’emballage

Le modèle économique est désormais familier.

La caste militaro-bureaucratique ferme ou encadre le marché, sélectionne les opérateurs admis, distribue les autorisations, négocie avec des partenaires étrangers, puis présente le résultat comme une victoire nationale.

La rente administrative remplace la concurrence. L’opacité remplace l’évaluation. Le patriotisme économique remplace les comptes certifiés.

Il ne s’agit pas nécessairement de produire mieux. Il s’agit de contrôler qui peut produire, qui peut importer, qui peut vendre et qui peut communiquer.

Le vocabulaire de la souveraineté sert alors à protéger non pas la nation, mais le pouvoir de ceux qui parlent en son nom.

Une véritable souveraineté numérique supposerait des universités autonomes, une recherche financée, des ingénieurs libres, des entreprises capables d’accéder aux marchés, une justice indépendante, des données publiques accessibles et un Internet ouvert.

La souveraineté officielle, elle, se contente d’une photographie d’usine, de quelques ouvriers en blouse et d’un chiffre impossible à vérifier.

Ce que l’article aurait dû nous apprendre

Un article de presse digne de ce nom aurait demandé à visiter les lignes de production. Il aurait identifié les propriétaires. Il aurait interrogé les salariés et les ingénieurs. Il aurait comparé le projet aux anciennes expériences d’assemblage. Il aurait obtenu les documents d’investissement et les autorisations. Il aurait vérifié l’origine des composants et le taux de valeur ajoutée locale.

Il aurait surtout refusé de reprendre l’expression «souveraineté numérique» comme si elle allait de soi.

Au lieu de cela, le lecteur reçoit un récit préfabriqué où l’adjectif remplace l’enquête.

L’usine est «nouvelle». Sa capacité est «impressionnante». Le cap est «stratégique». La souveraineté «accélère».

Plus les faits manquent, plus les mots gonflent.

La vraie industrie commence par la liberté

L’Algérie ne bâtira pas une industrie numérique durable en imposant le silence autour de ses choix économiques.

L’innovation exige la critique. Elle exige que des journalistes puissent enquêter sur les marchés publics, que des chercheurs puissent évaluer les politiques industrielles, que des entrepreneurs puissent dénoncer les blocages et que des citoyens puissent questionner l’usage de leurs données sans être soupçonnés d’hostilité envers l’État.

Un pays qui bloque les réseaux sociaux pendant un examen ne peut sérieusement se présenter comme une puissance numérique émergente.

Un pouvoir qui surveille l’espace électronique davantage qu’il ne le libère ne construit pas une société de la connaissance. Il perfectionne une société de contrôle.

La question n’est donc pas de savoir combien de smartphones sortiront chaque jour de l’usine d’Es-Senia.

La question est de savoir ce que l’Algérien pourra librement dire, lire, créer et entreprendre avec ce téléphone.

Pour l’instant, le régime fabrique peut-être des appareils.

Mais il continue surtout à produire du silence.

Khaled Boulaziz

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