Lettre ouverte à Abdelmadjid Tebboune, président de la République algérienne
Monsieur le Président,
Vous avez invité les Algériens établis à l’étranger, notamment ceux que le langage officiel range avec une remarquable facilité dans la catégorie des « opposants », à rentrer au pays.
L’intention se voulait certainement magnanime. L’État annonçait ainsi à des citoyens algériens qu’ils pouvaient revenir en Algérie. Il fallait sans doute y penser.
Jusqu’à preuve du contraire, rentrer dans son propre pays n’est pourtant ni une faveur présidentielle ni une mesure de clémence. C’est un droit. Un Algérien ne devrait pas attendre une déclaration officielle pour savoir si sa patrie consent encore à le reconnaître comme l’un de ses enfants.
Votre appel pourrait néanmoins être accueilli comme un geste d’apaisement. Mais, avant de demander aux Algériens de l’étranger de retrouver le chemin du pays, encore faudrait-il que ceux qui n’en sont jamais partis puissent retrouver le chemin de leurs institutions.
Le congrès de la Soummam avait consacré un principe essentiel : la primauté de l’intérieur sur l’extérieur. Il serait donc historiquement cohérent de commencer par l’intérieur, même si la cohérence historique ne semble pas toujours figurer au premier rang des urgences gouvernementales.
Avant de réconcilier la diaspora avec l’Algérie, réconcilions l’Algérie avec elle-même.
La promesse comme mode de gouvernement
Depuis votre accession à la présidence, Monsieur le Président, les Algériens ont entendu beaucoup de promesses.
Il y en eut tant que le pays a probablement renoncé à les compter. La « Nouvelle Algérie » devait rompre avec les pratiques anciennes, restaurer la confiance, moraliser la vie publique, protéger les libertés, réformer les institutions, libérer l’économie, rendre l’administration plus efficace et replacer le citoyen au centre de la décision. Vous vous étiez présenté en 2019 comme le candidat du changement, dans un pays bouleversé par le Hirak, avant de faire adopter une révision constitutionnelle présentée comme une réponse aux aspirations exprimées par la population.
Le programme était si vaste qu’il avait presque les dimensions du territoire national.
Depuis, les annonces se sont succédé avec une régularité admirable. Les réalisations, elles, ont adopté un rythme plus méditerranéen.
À chaque difficulté correspond une nouvelle promesse. À chaque engagement oublié succède un engagement plus ambitieux. Le futur est devenu le seul secteur de l’économie algérienne qui ne connaisse ni pénurie, ni retard, ni restriction budgétaire.
La « Nouvelle Algérie » demeure ainsi perpétuellement nouvelle, peut-être parce qu’elle n’a jamais eu le temps de devenir réelle.
Il ne s’agit pas de nier ce qui a été accompli. Aucun bilan politique sérieux ne peut être entièrement noir ou blanc. Mais gouverner ne consiste pas seulement à annoncer, inaugurer, promettre, instruire le gouvernement de prendre des mesures ou déclarer que les problèmes seront prochainement résolus.
À force de tout promettre, on finit par transformer la parole présidentielle en bruit de fond institutionnel. Les citoyens écoutent, puis attendent. Ils attendent encore. Enfin, ils cessent d’écouter.
Une promesse non tenue peut être un retard. Une succession de promesses non tenues devient une méthode. Lorsqu’elle se prolonge, elle devient même une forme particulière de stabilité politique : tout change dans les discours afin que l’essentiel demeure inchangé.
Des citoyens, et non des suspects permanents
Nous ne souhaitons pas nous définir comme des opposants.
Ce terme est devenu trop commode. Il permet de classer un citoyen avant de l’écouter, de soupçonner ses intentions avant d’examiner ses arguments et de présenter toute critique comme une hostilité envers l’État.
Nous sommes d’abord des citoyens algériens.
Nous voulons pouvoir approuver une décision lorsqu’elle nous semble juste et la contester lorsqu’elle nous paraît mauvaise. Nous voulons pouvoir demander des comptes à ceux qui exercent le pouvoir sans être accusés d’affaiblir la nation.
La critique constructive n’est pas un acte de guerre. Elle est l’un des droits élémentaires du citoyen et l’une des manifestations les plus sincères de son attachement au pays.
Naturellement, la liberté d’expression n’autorise ni l’insulte, ni la diffamation, ni l’appel à la violence. Une opposition politique organisée doit respecter les lois, présenter un projet de société et soumettre ses propositions au jugement populaire.
Mais le respect des institutions ne saurait signifier leur immunité contre toute critique.
Une institution qui se dit menacée par une publication, un discours ou une opinion pacifique révèle peut-être moins la dangerosité de ses contradicteurs que sa propre fragilité.
La loi doit être respectée par les citoyens. Elle doit également les protéger. Elle ne peut être invoquée comme un bouclier absolu par le pouvoir et comme une épée permanente contre la société.
Les Algériens doivent respecter la République. Encore faut-il que la République leur donne quotidiennement des raisons de la respecter.
Le silence administré n’est pas la paix
Beaucoup de nos concitoyens se taisent.
Ils ne se taisent pas parce qu’ils seraient satisfaits de tout. Ils se taisent parce qu’ils doutent de l’utilité de leur parole, parce qu’ils craignent qu’une phrase soit isolée de son contexte ou parce qu’ils savent que, dans certaines circonstances, le silence demeure la plus prudente des opinions politiques.
Ce silence ne constitue pas une victoire.
Une société silencieuse n’est pas nécessairement une société apaisée. Elle peut être une société découragée, résignée ou simplement épuisée.
Un peuple qui renonce à parler finit par renoncer à participer. Il ne propose plus, ne croit plus aux institutions et cherche ailleurs les perspectives qu’il ne trouve plus chez lui.
La force d’un État ne se mesure pas au nombre de citoyens qui se taisent. Elle se mesure au nombre de citoyens capables de parler sans peur et d’être entendus sans devoir, au préalable, prouver leur innocence patriotique.
L’Algérie n’a pas besoin d’une confrontation supplémentaire. Elle a besoin de confiance.
Or la confiance ne se décrète pas dans un discours. Elle ne s’affiche pas sur une banderole et ne se publie pas dans un communiqué du conseil des ministres. Elle se construit par des actes vérifiables, par une justice crédible, par une administration responsable et par des institutions qui acceptent de rendre des comptes.
Les détenus que l’on refuse de voir
La politique d’apaisement que vous semblez proposer aux Algériens de l’étranger resterait difficile à comprendre si elle ne concernait pas également ceux qui, à l’intérieur du pays, ont été poursuivis ou emprisonnés pour l’expression pacifique de leurs opinions.
Le discours officiel affirme volontiers qu’il n’existe pas de détenus d’opinion en Algérie. Cette affirmation possède un avantage administratif incontestable : il suffit de nier l’existence d’un problème pour ne plus avoir à le résoudre. Le président a lui-même rejeté cette qualification, alors que des partis et des défenseurs des libertés continuent de réclamer la libération des personnes concernées.
On peut modifier les mots employés dans les dossiers. On peut parler d’atteinte aux institutions, d’atteinte à l’unité nationale, de diffusion de fausses informations ou d’usage abusif des réseaux sociaux.
Mais changer l’intitulé d’un problème ne le fait pas disparaître.
La libération des personnes détenues pour leurs opinions pacifiquement exprimées constituerait un geste autrement plus convaincant que l’invitation adressée à la diaspora.
Elle montrerait que l’État sait distinguer une critique d’un crime, un désaccord d’une trahison et une opinion d’une menace contre la nation.
Elle montrerait surtout que le pouvoir ne craint pas la parole de son propre peuple.
La primauté civile, cette promesse toujours ajournée
Le congrès de la Soummam avait consacré un autre principe fondamental : la primauté du civil sur le militaire.
Sur ce point, les Algériens ont fait preuve d’une patience historique.
Les générations passent. Les Constitutions sont révisées. Les présidents promettent le renforcement de l’État de droit. Les institutions changent de nom, les gouvernements de composition et les slogans de formulation.
Le principe, lui, demeure toujours à venir.
Il ressemble à ces grands projets dont on pose régulièrement la première pierre, sans que personne ne sache exactement où se trouve le chantier.
Sous votre présidence, Monsieur le Président, le peuple algérien ne verra probablement pas la pleine consécration de la primauté du civil sur le militaire. Cette conclusion ne relève ni de l’injure ni d’un quelconque goût pour la provocation. Elle découle de l’observation d’un système dans lequel le centre réel de la décision demeure entouré d’une discrétion que la transparence républicaine peine encore à dissiper.
Vous aviez promis une « Nouvelle Algérie ». Mais lorsqu’il s’agit de l’équilibre fondamental des pouvoirs, l’ancienne paraît bénéficier d’une remarquable longévité.
La souveraineté populaire est régulièrement célébrée. Elle est convoquée lors des élections, citée dans les discours et inscrite dans la Constitution. Entre deux consultations, elle semble toutefois invitée à observer une certaine réserve.
Le peuple est souverain, certes, mais de préférence lorsque sa souveraineté ne dérange personne.
Le vote sans la confiance
On nous répondra que le peuple vote et qu’il choisit ses représentants.
Juridiquement, l’argument est irréprochable.
Politiquement, il est insuffisant.
Le vote n’a de sens que lorsque les citoyens croient à la sincérité du processus électoral, à l’utilité de leur bulletin et à la capacité réelle des élus d’exercer les pouvoirs que la Constitution leur attribue.
Les controverses qui ont entouré les résultats de l’élection présidentielle de septembre 2024, contestés jusque dans leur cohérence par les trois candidats, ont illustré le fossé persistant entre les procédures officielles et la confiance populaire.
Lorsque la confiance disparaît, l’élection subsiste comme procédure, mais perd progressivement sa capacité à incarner la souveraineté.
Il ne s’agit pas d’abandonner le vote. Il faut lui rendre sa crédibilité.
Cela suppose une justice indépendante, une presse libre, une administration neutre, des partis capables d’agir sans être réduits au rôle de figurants et une société civile qui ne soit pas considérée comme suspecte dès qu’elle manifeste un peu d’autonomie.
La maturité démocratique ne tombe pas du ciel. Elle s’acquiert par la pratique.
On ne peut pas reprocher aux citoyens de ne pas participer tout en limitant les espaces où ils pourraient apprendre à le faire. On ne peut pas regretter leur abstention après avoir consacré des années à leur démontrer que leur participation change peu de choses.
Une Assemblée nationale citoyenne
C’est pourquoi nous proposons la création d’une Assemblée nationale citoyenne, indépendante des logiques partisanes et composée de citoyens représentatifs de la diversité sociale, régionale, professionnelle et générationnelle de l’Algérie.
Elle réunirait des jeunes, des femmes, des travailleurs, des universitaires, des entrepreneurs, des agriculteurs, des représentants associatifs et des membres de la diaspora.
Cette assemblée n’aurait pas vocation à renverser les institutions existantes ni à organiser une rupture improvisée. L’Algérie a déjà suffisamment souffert des expériences décidées au sommet et expliquées à la population une fois leurs conséquences devenues irréversibles.
Elle aurait un rôle consultatif. Elle pourrait examiner les grandes décisions nationales, formuler des propositions, évaluer les politiques publiques et recommander, lorsque les enjeux l’exigent, l’organisation d’un référendum.
Elle ne serait pas une solution miracle. Les solutions miracles appartiennent au vocabulaire électoral, où elles sont généralement annoncées avant le scrutin et discrètement rangées après.
Une telle assemblée constituerait simplement un espace permanent d’écoute, de confrontation pacifique des idées et de participation citoyenne.
Autrement dit, elle permettrait aux citoyens de parler autrement qu’entre eux, ce qui représenterait déjà une innovation institutionnelle considérable.
La diaspora ne demande pas une permission
La diaspora algérienne n’est ni une opposition en exil ni une réserve de compétences que l’État pourrait convoquer lorsque les circonstances économiques deviennent difficiles.
Elle est une composante de la nation.
Elle rassemble des chercheurs, des médecins, des ingénieurs, des artistes, des travailleurs, des entrepreneurs et des familles qui entretiennent avec l’Algérie des liens profonds.
Certains soutiennent votre politique. D’autres la critiquent. Beaucoup souhaitent simplement participer au développement de leur pays sans être confrontés à l’instabilité juridique, à l’arbitraire administratif ou à l’obligation de connaître le bon intermédiaire.
Leur retour ne sera pas provoqué par une invitation présidentielle.
Il dépendra de la sécurité juridique, de la transparence, de l’égalité devant la loi, de la reconnaissance des compétences et de la possibilité d’investir sans entrer dans un parcours administratif conçu comme une épreuve d’endurance nationale.
L’Algérie ne peut se montrer accueillante envers ses citoyens lorsqu’ils se trouvent à l’étranger et méfiante envers eux dès qu’ils franchissent ses frontières.
La réconciliation extérieure n’aura de sens que si elle est précédée d’une réconciliation intérieure.
La fidélité au 1er Novembre ne se proclame pas
Monsieur le Président, l’Algérie ne manque ni d’intelligence, ni de richesses, ni de compétences.
Elle manque de confiance, de visibilité et d’institutions capables de transformer les talents individuels en force collective.
Si le bon sens, la raison et la sagesse prévalaient, notre pays pourrait réunir ses forces vives au-delà de leurs différences politiques et idéologiques autour d’un objectif commun : bâtir une Algérie tournée vers le progrès social, la justice et le développement économique au service de son peuple.
Cette ambition figurait déjà dans la proclamation du 1er novembre 1954.
Être fidèle au serment des chouhada ne consiste pas à invoquer leur mémoire dans chaque discours officiel. Cela consiste à construire l’État démocratique et social pour lequel ils ont combattu.
À défaut, leur mémoire risque de devenir ce que sont devenues tant de promesses présidentielles : une formule solennelle, répétée avec conviction, mais rarement suivie de tous les actes qu’elle exige.
L’Algérie mérite mieux qu’un avenir constamment annoncé.
Elle mérite que l’on se parle avant de se condamner, que l’on écoute avant de soupçonner et que l’on agisse avant de promettre une nouvelle fois d’agir.
Elle n’a pas seulement besoin de réconcilier des camps, des opposants ou des Algériens vivant à l’étranger.
Elle a besoin de réconcilier l’État avec ses citoyens.
Avant d’être partisans ou opposants, civils ou militaires, Algériens de l’intérieur ou membres de la diaspora, nous sommes les enfants d’une même patrie.
Nous n’avons qu’un seul pays.
Il serait temps que son avenir cesse d’être une promesse.
Veuillez croire, Monsieur le Président, à l’expression de mon profond attachement à l’Algérie.
Khaled Boulaziz

Algérie, Egypte, Tunisie : l’État profond face à l’islam politique
26 juillet 2026
L’Algérie brûle
25 juillet 2026



