Dans une Algérie où le champ politique a été presque entièrement verrouillé, Louisa Hanoune conserve micros, tribunes et liberté de mouvement. Sa récente mise en accusation d’internautes algériens pose une question simple : pourquoi le pouvoir tolère-t-il si volontiers cette « opposition » qui désigne des citoyens à la suspicion sécuritaire, mais si peu ceux qui contestent réellement son autorité ?
Louisa Hanoune ne revient pas sur la scène politique algérienne. Elle ne l’a jamais quittée.
Depuis plus de trois décennies, les présidents se succèdent, les gouvernements sont remaniés, les Constitutions révisées et les services de renseignement rebaptisés. La dirigeante du Parti des travailleurs demeure, occupant avec une remarquable constance le rôle de l’opposante institutionnelle : assez critique pour entretenir l’apparence du pluralisme, jamais assez dangereuse pour ébranler l’architecture réelle du pouvoir.
Sa dernière prise de parole illustre une nouvelle fois cette fonction.
En présentant certains Algériens actifs sur les réseaux sociaux comme une forme de « police des mœurs » susceptible de ramener le pays aux heures sanglantes de la décennie noire, Louisa Hanoune ne s’est pas contentée de critiquer des discours qu’elle juge réactionnaires. Elle a employé le vocabulaire le plus lourd de conséquences dans l’Algérie contemporaine : celui de la menace intérieure.
Elle aurait pu réfuter des opinions.
Elle a préféré désigner des suspects.
Elle aurait pu défendre la liberté individuelle.
Elle a choisi d’appeler, implicitement, à davantage de vigilance contre ceux qui parlent encore.
Pourquoi Louisa Hanoune peut-elle toujours parler ?
La question mérite d’être posée sans détour.
Pourquoi Louisa Hanoune peut-elle tenir des conférences de presse, occuper l’espace médiatique et commenter presque tous les sujets, alors que tant d’autres Algériens sont poursuivis pour quelques lignes publiées sur Facebook ?
Pourquoi sa parole circule-t-elle dans un pays où celle des autres peut conduire au commissariat, au tribunal ou à la prison ?
En avril 2024, une coalition de vingt organisations de défense des droits humains recensait 228 militants emprisonnés et dénonçait la consolidation de l’autoritarisme, la dissolution d’organisations indépendantes, la fermeture de médias et l’utilisation de dispositions antiterroristes contre les opinions dissidentes. Depuis, publications, partages, commentaires et simples interactions sur Internet ont continué à donner lieu à des poursuites et à des condamnations.
La réponse ne nécessite pas nécessairement d’imaginer une instruction secrète ni une coordination occulte. Elle tient peut-être à quelque chose de plus simple : la parole de Louisa Hanoune est tolérée parce qu’elle remplit une fonction utile.
Elle critique les conséquences du système, rarement son centre de gravité.
Elle dénonce le libéralisme, l’impérialisme, les privatisations et les menaces étrangères. Mais lorsqu’il s’agit de la structure sécuritaire du pouvoir, de la criminalisation de la parole ou de l’emprisonnement des citoyens pour leurs publications, sa colère perd soudain de son intensité.
Elle ne menace pas le dispositif.
Elle contribue à sa mise en scène.
Le système peut alors exhiber Louisa Hanoune comme la preuve vivante que l’opposition existe. Elle parle, donc le pays serait pluraliste. Elle critique, donc la liberté serait garantie. Elle reste libre, donc les détenus ne seraient certainement pas emprisonnés pour leurs opinions, mais pour de mystérieuses infractions que l’État serait seul habilité à définir.
Une opposition autorisée devient ainsi l’alibi de l’interdiction faite aux autres de s’opposer.
Le cheval de Troie d’un pluralisme factice
Louisa Hanoune n’est pas seulement devenue une opposante compatible. Elle apparaît désormais comme le cheval de Troie du tout-sécuritaire au sein même de l’espace présenté comme celui de la contestation.
Son utilité ne réside pas dans un soutien explicite au gouvernement. Une telle adhésion la priverait précisément de sa valeur politique.
Son rôle consiste à conserver l’étiquette de l’opposition tout en validant les catégories fondamentales du pouvoir : la stabilité menacée, l’ennemi intérieur, le risque de chaos, la nécessité d’une surveillance accrue et l’invocation permanente de la décennie noire.
Le pouvoir parle de complot.
Louisa Hanoune parle de péril.
Le pouvoir criminalise des publications.
Louisa Hanoune présente certains internautes comme les précurseurs possibles d’une nouvelle catastrophe nationale.
Les formulations diffèrent. La conclusion reste la même : la société doit être surveillée, car elle serait toujours susceptible de produire le chaos.
C’est en cela que son discours est précieux pour le tout-sécuritaire. Prononcé par un ministre, il apparaîtrait comme une justification de la répression. Prononcé par une femme encore présentée comme opposante, féministe et trotskiste, il acquiert l’apparence d’un diagnostic pluraliste.
Le soupçon devient consensuel.
La surveillance devient progressiste.
La répression peut même prétendre défendre les libertés.
Elle fut détenue, mais cela ne suffit pas à en faire une résistante
Dire que Louisa Hanoune n’a jamais connu la détention serait factuellement inexact. Elle a été incarcérée dans les années 1980, puis à nouveau en 2019 dans l’affaire impliquant Saïd Bouteflika et d’anciens responsables des services de renseignement. Condamnée en première instance, elle a finalement été acquittée en 2021.
Mais avoir été détenue ne confère pas un brevet permanent de résistance.
L’épisode de 2019 ne suffit pas à effacer les décennies durant lesquelles Louisa Hanoune a occupé une position singulière : celle d’une responsable officiellement opposante, intégrée au jeu institutionnel, régulièrement invitée à commenter l’actualité et presque indissociable d’un parti qu’elle dirige depuis le début des années 2000.
Son emprisonnement peut être considéré comme l’un des règlements de comptes internes ayant accompagné l’effondrement du clan Bouteflika. Son acquittement devait être respecté. Mais transformer cet épisode en preuve absolue d’une opposition permanente au système relève d’une reconstruction commode.
Louisa Hanoune a pu être victime d’une procédure.
Cela ne signifie pas qu’elle ait cessé d’être fonctionnelle pour le pouvoir.
L’histoire politique est remplie de personnalités momentanément frappées par un système dont elles continuent ensuite à servir les mécanismes.
Où est sa voix pour les détenus d’opinion ?
La véritable question n’est donc pas de savoir si Louisa Hanoune possède le droit de dénoncer les discours conservateurs. Elle le possède pleinement.
La question est de savoir pourquoi elle ne déploie pas la même énergie en faveur de ceux qui sont emprisonnés pour avoir exercé ce même droit à la parole.
Où est sa dénonciation constante des Algériens et des Algériennes poursuivis pour un statut Facebook, une vidéo TikTok, un partage, un commentaire ou un poème ?
Où est sa campagne nationale pour les citoyens condamnés au nom de « l’intérêt national », de « l’unité nationale », de « l’atteinte aux institutions » ou de dispositions antiterroristes dont la portée n’a cessé de s’étendre ?
Le poète du Hirak Mohamed Tadjadit a notamment été condamné à cinq ans de prison en janvier 2025 à partir d’éléments tirés de ses comptes sur les réseaux sociaux. Le journaliste Mustapha Bendjama a, lui aussi, été poursuivi à répétition en lien avec des publications en ligne. Ces affaires illustrent un phénomène plus large : la transformation de l’expression numérique en matière pénale.
Pourquoi Louisa Hanoune ne désigne-t-elle pas cette police-là ?
Pourquoi ne parle-t-elle pas de la police des publications, de la police des partages, de la police des commentaires et de cette censure intérieure qui pousse chaque Algérien à relire trois fois une phrase avant de la publier ?
La prétendue « police des mœurs » qu’elle dénonce ne dispose ni de commissariats, ni de magistrats, ni de prisons.
La police des opinions, elle, possède tout cela.
Mais c’est contre la première que Louisa Hanoune choisit de sonner l’alarme.
La décennie noire comme arme de disqualification
L’invocation de la décennie noire rend cette prise de position plus grave encore.
Les années 1990 ne sont pas une figure de style disponible pour discréditer un contradicteur. Elles furent une période de massacres, d’assassinats, de disparitions et de traumatismes collectifs dont les conséquences traversent toujours la société algérienne.
Comparer, même indirectement, des publications moralisatrices ou conservatrices au processus ayant conduit à cette tragédie revient à effacer toute distinction entre une opinion et une arme, entre un discours et une organisation terroriste.
Ce rapprochement n’est pas innocent.
Dans le langage politique algérien, la décennie noire constitue l’argument ultime. Elle permet de fermer le débat en faisant planer le spectre du chaos. Celui qui réclame davantage de liberté devient alors imprudent. Celui qui critique le pouvoir compromettrait la stabilité. Celui qui refuse le silence préparerait, consciemment ou non, le retour de la violence.
Le tout-sécuritaire ne commence pas toujours par une arrestation.
Il commence par un récit.
Il faut d’abord convaincre la société qu’elle est menacée. Il faut fabriquer un ennemi suffisamment diffus pour que chacun puisse être soupçonné. Il faut ensuite expliquer que les libertés sont un luxe que le pays ne peut momentanément se permettre.
En mobilisant le souvenir de la décennie noire contre des internautes, Louisa Hanoune participe à la construction de ce récit.
Le dinosaure et le monde qu’il ne comprend plus
Louisa Hanoune appartient à une génération politique qui s’est installée dans la durée au point de confondre longévité et légitimité.
Le terme de « dinosaure » ne renvoie pas à son âge, mais à une pratique politique fossilisée : direction permanente, absence de relève visible, langage inchangé et prétention à représenter une société qui s’exprime désormais largement en dehors des appareils traditionnels.
Les Algériens se tournent vers les réseaux sociaux parce que les autres espaces ont été progressivement refermés.
Les partis ne les représentent plus.
Le Parlement ne les convainc plus.
La presse indépendante a été affaiblie.
Les organisations autonomes ont été dissoutes ou réduites au silence.
Dans ce paysage, Internet n’est pas seulement un lieu de frivolité, de rumeur ou d’excès. Il est devenu l’une des dernières places publiques du pays. La répression post-Hirak a précisément cherché à contrôler cet espace, en élargissant les qualifications pénales et en poursuivant des militants, des journalistes et de simples internautes.
Louisa Hanoune devrait défendre cette dernière place publique.
Elle choisit d’y voir une menace.
Le dinosaure ne comprend plus le monde qui l’entoure. Alors, plutôt que de se retirer ou de se renouveler, il appelle les gardiens de l’ancien monde à rétablir l’ordre.
Une opposition qui accuse le peuple
La faillite politique de Louisa Hanoune tient finalement en une inversion.
Une opposante devrait interroger le pouvoir.
Elle interroge la société.
Une opposante devrait protéger le citoyen contre l’arbitraire.
Elle protège l’État contre la parole du citoyen.
Une opposante devrait demander pourquoi des centaines de personnes sont recensées comme détenues d’opinion.
Elle demande, en substance, pourquoi certains internautes ne sont pas davantage contenus.
Louisa Hanoune ne représente plus une opposition au tout-sécuritaire.
Elle en représente la version civile, médiatique et prétendument progressiste.
Elle ne porte peut-être pas officiellement sa parole. Il n’est nul besoin de l’affirmer sans preuve.
Mais elle en reprend les réflexes, les peurs, les catégories et les ennemis.
Dans une Algérie où le droit de parler est devenu un privilège inégalement distribué, la liberté dont bénéficie Louisa Hanoune n’est pas seulement un avantage personnel.
Elle constitue un indice politique.
Le pouvoir ne craint pas sa parole parce que sa parole ne menace plus le pouvoir.
Elle menace ceux qui n’ont ni parti agréé, ni tribune, ni protection, ni micro — seulement un compte sur un réseau social et quelques mots pour dire qu’ils refusent encore de se taire.
Khaled Boulaziz
Sur le même sujet





