La grande ruse des doctrines impériales consiste toujours à commencer par une question innocente. Qu’est-ce que le Bien ? La formule paraît noble, presque socratique. Elle promet la hauteur, la sagesse, le retour aux principes. Mais chez Leo Strauss et chez ses héritiers néoconservateurs, cette interrogation n’ouvre pas un débat : elle prépare une confiscation.
Le texte qui célèbre Strauss part d’un constat apparemment grave : l’homme occidental moderne ne saurait plus distinguer le bien du mal, le juste de l’injuste, le vrai du faux. L’agnosticisme moral serait devenu le poison de la modernité. L’Occident serait malade parce qu’il aurait renoncé à la certitude du Bien. À première vue, la thèse semble puissante. En réalité, elle est dangereuse. Car la vraie question n’est pas de savoir si les sociétés ont besoin d’un horizon moral. Bien sûr qu’elles en ont besoin. La vraie question est celle-ci : qui décide du Bien ? Au nom de qui ? Contre qui ? Et avec quelles armes ?
C’est ici que le straussisme cesse d’être une philosophie et devient une politique de domination.
Strauss ne se contente pas de critiquer le relativisme moderne. Il installe une suspicion fondamentale contre la démocratie, contre l’égalité, contre la capacité des peuples à se gouverner eux-mêmes. Derrière son langage savant, derrière ses détours par les Anciens, derrière ses références à Platon, Machiavel, Hobbes ou Nietzsche, se profile une idée constante : les masses ne savent pas, les élites savent ; les peuples hésitent, les initiés comprennent ; la démocratie bavarde, le pouvoir tranche.
Cette vision a trouvé dans le néoconservatisme américain son débouché historique le plus brutal. Les disciples politiques de Strauss, directs ou indirects, fidèles ou caricaturaux, ont puisé chez lui une grammaire : méfiance envers le peuple, culte de la décision, hiérarchie entre ceux qui connaissent et ceux qui doivent croire, usage stratégique du mythe, mépris du doute démocratique. La morale n’est plus alors un espace commun ; elle devient un instrument de commandement.
C’est ici que le néoconservatisme rencontre le sionisme.
Le sionisme politique, dans sa forme étatique, coloniale et militaire, ne se présente jamais comme une simple politique de puissance. Il ne dit jamais : nous occupons, nous colonisons, nous expulsons, nous enfermons, nous bombardons. Il dit : nous défendons la civilisation. Nous protégeons la démocratie. Nous incarnons la morale occidentale dans une région présentée comme barbare. Nous sommes le Bien assiégé par le Mal.
Tout est là.
Le sionisme politique n’a pas seulement volé une terre. Il a aussi volé le vocabulaire moral qui permet de parler de cette terre. Il a remplacé la colonisation par la sécurité, l’apartheid par la complexité, l’occupation par le droit à l’existence, le nettoyage ethnique par la tragédie historique, la résistance palestinienne par le terrorisme, et la solidarité internationale par la haine.
Voilà le crime parfait de l’idéologie : non seulement produire l’injustice, mais interdire les mots qui permettent de la nommer.
Strauss fournit à cette opération un arrière-plan philosophique commode. Sa critique du relativisme, sa méfiance envers la démocratie moderne, son obsession d’un ordre moral supérieur et sa distinction implicite entre ceux qui savent et ceux qui doivent croire ont nourri une culture politique où la vérité n’est pas ce que les peuples vivent, mais ce que les élites décident de protéger.
Chez les néoconservateurs sionistes, cette logique devient doctrine impériale.
Le monde est divisé entre civilisés et barbares, démocraties et tyrannies, alliés de l’Occident et ennemis de l’humanité. Israël est alors présenté non comme un État responsable de ses actes, soumis au droit international, mais comme un avant-poste métaphysique du Bien. Une forteresse morale. Une exception permanente. Un État qui pourrait tout faire parce qu’il serait toujours déjà du bon côté de l’Histoire.
C’est cette imposture qu’il faut dénoncer.
Le sionisme ne demande pas seulement qu’on reconnaisse Israël. Il exige qu’on reconnaisse Israël comme innocence. Il veut l’État, l’armée, la frontière, le mur, les colonies, les prisons, les checkpoints, les bombardements — mais il veut aussi la pureté morale. Il veut la puissance sans le nom de domination. Il veut la colonisation sans le nom de colonialisme. Il veut la guerre sans le nom de guerre. Il veut l’impunité et l’auréole.
Ce n’est pas une politique : c’est une théologie de l’exception.
Et cette exception est au cœur du désordre moral contemporain. Car que vaut un discours occidental sur le Bien lorsqu’il devient muet devant Gaza ? Que vaut la défense des droits humains lorsqu’elle s’arrête aux frontières de la Palestine ? Que vaut la philosophie politique lorsqu’elle sait distinguer subtilement les vagues de la modernité, mais devient analphabète devant un enfant palestinien écrasé sous les ruines ?
Le problème n’est donc pas que l’Occident ne sait plus ce qu’est le Bien. Le problème est qu’il le sait très bien quand ses ennemis commettent des crimes, et qu’il l’oublie méthodiquement quand ses alliés les commettent.
C’est cela, le cœur du mensonge néoconservateur et sioniste : une morale à géométrie impériale.
On parle de souveraineté pour l’Ukraine, mais pas pour la Palestine. On parle de résistance quand elle sert l’OTAN, mais de terrorisme quand elle défie Israël. On parle d’intégrité territoriale contre Moscou, mais de sécurité israélienne contre Ramallah, Gaza ou Jérusalem. On invoque le droit international contre les adversaires de l’Occident, mais on découvre soudain la complexité lorsqu’il s’agit des crimes de ses protégés.
Ce deux poids deux mesures n’est pas une contradiction. C’est un système.
Le sionisme politique est l’un des laboratoires les plus visibles de ce système. Il transforme la victime historique en puissance intouchable. Il mobilise une mémoire tragique pour neutraliser toute critique présente. Il exige que l’histoire des persécutions subies par les juifs d’Europe serve de bouclier à la dépossession continue des Palestiniens. Il confond volontairement antisionisme et antisémitisme afin de criminaliser toute opposition à son projet colonial.
Cette confusion est une arme.
Refuser le sionisme colonial, ce n’est pas haïr les juifs. C’est refuser qu’un État, quel qu’il soit, transforme une mémoire de souffrance en permis de dominer un autre peuple. C’est refuser qu’une tragédie européenne soit payée par les Palestiniens. C’est refuser que l’Occident expie ses crimes sur le dos du monde arabe.
La Palestine n’est pas le problème moral de ceux qui résistent. Elle est le révélateur moral de ceux qui dominent.
Mais cette logique de confiscation du Bien n’est pas seulement occidentale. Elle a ses relais, ses imitateurs, ses versions locales. En Algérie, elle a pris une forme féroce et durable : celle d’une élite francophiste, déracinée, souvent travestie en avant-garde moderniste, qui s’est arrogé le droit de penser, de surveiller et de discipliner le peuple à sa place. Il ne s’agit pas ici de viser une langue, ni une région, ni l’amazighité comme profondeur constitutive de l’Algérie, mais de nommer une caste : celle qui a transformé la francophonie en signe de supériorité sociale, le berbérisme d’appareil en arme de fragmentation nationale, et la proximité avec la police politique en brevet de pouvoir.
Depuis l’indépendance, cette élite s’est comportée comme la tête pensante de l’État profond. Elle a théorisé la méfiance envers le peuple, justifié sa mise sous tutelle, maquillé la répression en sauvegarde de la République, et revendiqué, implicitement ou explicitement, un droit de vie ou de mort symbolique sur la nation. À ses yeux, l’Algérien réel — arabe, amazigh, musulman, populaire, provincial, insurgé, croyant ou simplement souverain — n’est jamais un citoyen majeur ; il est une masse à éduquer, à corriger, à intimider, parfois à briser.
Voilà le straussisme algérien sans bibliothèque : une oligarchie qui se croit dépositaire du Bien, qui parle au nom de la modernité, mais gouverne par la peur, l’exclusion et le mépris.
Cette caste a toujours eu besoin d’un peuple coupable. Coupable d’être trop arabe, trop musulman, trop populaire, trop enraciné, trop indocile, trop attaché à sa mémoire, trop peu conforme aux salons où l’on distribue les certificats de modernité. Elle ne parle pas au peuple ; elle parle sur le peuple. Elle ne le représente pas ; elle l’interprète comme une menace. Elle ne lui reconnaît une dignité que lorsqu’il accepte de se dissoudre dans le langage de ses tuteurs.
C’est pourquoi elle a toujours préféré l’État profond à la souveraineté populaire, les appareils aux urnes, la police politique au débat national, la tutelle à la liberté. Elle a fait de la suspicion une doctrine. Elle a transformé la culture en dispositif de tri social. Elle a utilisé la francophonie non comme richesse, mais comme frontière de classe ; l’amazighité non comme composante nationale, mais comme instrument d’opposition à l’arabité ; la laïcité non comme liberté de conscience, mais comme arme de mépris contre le peuple croyant.
Ce régime mental est plus profond qu’un gouvernement. C’est une manière de posséder l’Algérie sans jamais lui appartenir vraiment.
La même logique se retrouve donc, à des échelles différentes, dans le sionisme colonial, dans le néoconservatisme impérial et dans certaines oligarchies postcoloniales : partout, une minorité se proclame gardienne du Bien ; partout, elle prétend sauver un peuple qu’elle méprise ; partout, elle fabrique un ennemi intérieur ou extérieur pour justifier sa domination ; partout, elle transforme la sécurité en religion d’État.
Face à cela, la presse ne peut pas se contenter de nuances molles et de prudences de salon. Une ligne éditoriale anticoloniale doit nommer le sionisme comme ce qu’il est devenu historiquement pour les Palestiniens : un projet de dépossession, de fragmentation territoriale, d’effacement politique et de domination militaire.
Il ne s’agit pas d’une querelle théologique. Il ne s’agit pas d’une haine identitaire. Il s’agit d’une question de justice.
Le Palestinien n’est pas une abstraction. Il n’est pas une note de bas de page dans les traités de philosophie occidentale. Il n’est pas un dommage collatéral de l’histoire juive européenne. Il est un sujet politique. Il a une terre, une mémoire, des morts, des prisonniers, des exilés, des enfants, des droits. Et ces droits ne sont pas inférieurs aux angoisses stratégiques d’un État colonial.
De même, le peuple algérien n’est pas une matière brute que des élites sécuritaires, francophistes ou idéologiques auraient le droit de modeler à leur guise. Il n’est pas l’enfant attardé d’une modernité importée. Il n’est pas un danger permanent que la police politique devrait contenir au nom d’une République abstraite. Il est la source de toute légitimité. Il est le sujet de l’histoire nationale. Il est la nation elle-même.
C’est pourquoi la critique du straussisme ne peut pas rester académique. Elle doit aller jusqu’au bout de ses conséquences politiques.
Quand Strauss et ses héritiers parlent du Bien, il faut demander : le Bien de qui ? Le Bien vu d’où ? Le Bien protégé par quelles armées ? Le Bien financé par quels lobbies ? Le Bien couvert par quels médias ? Le Bien imposé sur quels cadavres ? Le Bien administré par quels services ? Le Bien confisqué par quelles castes ?
Car un Bien qui justifie l’occupation n’est pas le Bien.
Un Bien qui excuse l’apartheid n’est pas le Bien.
Un Bien qui bombarde Gaza n’est pas le Bien.
Un Bien qui exige le silence des colonisés n’est pas le Bien.
Un Bien qui transforme un peuple en mineur politique n’est pas le Bien.
Un Bien qui donne à une élite le droit de vie ou de mort sur une nation n’est pas le Bien.
C’est une idole.
Et cette idole doit être renversée.
La Nation n’a donc pas à s’excuser d’être souverainiste, anti-autoritaire, anticoloniale et pro-palestinienne. Elle doit l’assumer avec force. Dans un monde où les puissants ont appris à maquiller leurs intérêts en valeurs universelles, la première tâche d’un journal libre est de désacraliser leur langage.
Derrière les discours sur la civilisation, montrer l’Empire.
Derrière les sermons sur le Bien, montrer les bombes.
Derrière la sécurité israélienne, montrer la colonisation.
Derrière la philosophie straussienne de l’ordre, montrer la peur des peuples.
Derrière les élites postcoloniales, montrer la police politique.
Derrière le néoconservatisme, montrer le vieux rêve impérial : gouverner le monde au nom d’une morale que les dominés n’ont jamais eu le droit d’écrire.
À ceux qui demandent encore qu’est-ce que le Bien ?, il faut répondre simplement : le Bien commence par le refus de l’injustice évidente.
Et l’injustice évidente de notre temps porte plusieurs noms : la Palestine niée par le sionisme colonial, les peuples arabes placés sous tutelle, et l’Algérie confisquée par les appareils qui prétendent la sauver alors qu’ils l’étouffent.
Khaled Boulaziz
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