La mort, le 2 juillet, d’un jeune résident en neurochirurgie après une garde de vingt-quatre heures porte à quatre le nombre de médecins décédés dans des circonstances comparables en un an. Malgré les alertes syndicales et les commissions annoncées, les conditions de travail n’ont pas été réformées. Une succession de drames qui met en cause la responsabilité politique des autorités.
Il venait d’achever une garde de vingt-quatre heures au centre hospitalo-universitaire de Blida. Le docteur Aymen Badis, résident en neurochirurgie, avait confié à un collègue qu’il ressentait une vive douleur à la poitrine et qu’il était épuisé. Quelques instants plus tard, il s’effondrait. Il est mort d’un arrêt cardiaque le 2 juillet 2026.
Le décès de ce jeune médecin aurait pu être présenté comme une tragédie individuelle, un de ces drames soudains auxquels l’administration hospitalière répond par un message de condoléances et quelques formules convenues. Mais il est survenu après plusieurs morts comparables, dans un laps de temps suffisamment court pour qu’il ne soit plus possible d’invoquer la seule fatalité.
Trois jeunes médecins seraient morts dans des circonstances similaires en moins de deux mois, quatre en l’espace d’une année. A chaque fois, le même environnement est décrit : des gardes interminables, une fatigue extrême, des effectifs insuffisants et un système hospitalier qui ne tient plus que grâce à l’épuisement de ceux qui le font fonctionner.
Ces morts ne prouvent pas, à elles seules, un lien médical direct entre chaque arrêt cardiaque et l’organisation du travail. Mais leur répétition impose une enquête indépendante et une remise à plat immédiate du régime des gardes. Or l’Etat algérien répond, une nouvelle fois, par des annonces administratives dont les effets restent invisibles.
Une série de décès dans les hôpitaux
Le 20 juin 2025, le chirurgien Kamel Bekhouche avait succombé à un arrêt cardiaque alors qu’il opérait un patient à Sidi Aïssa, dans la wilaya de M’Sila.
Le 5 mai 2026, Khadidja Mansouri, résidente en gynécologie-obstétrique, mourait pendant une garde à l’hôpital Ibn-Ziri de Bologhine, à Alger. Le 22 juin, l’anesthésiste Abdelouahab Gharnaout s’effondrait à son tour à l’hôpital de Naâma. Dix jours plus tard, Aymen Badis rejoignait cette liste.
Tous étaient jeunes ou au début de leur carrière. Tous exerçaient dans un système où les gardes de vingt-quatre heures, parfois prolongées par une journée de travail supplémentaire, sont devenues ordinaires. Tous appartenaient à une profession à laquelle l’Etat demande de compenser, par le sacrifice personnel, les carences structurelles de l’hôpital public.
Le témoignage d’Abdenour Taibaoui, collègue du médecin décédé à Blida, donne à cette succession de noms une réalité particulièrement brutale. A l’issue de sa garde, Aymen Badis lui aurait demandé de prendre en charge un patient, avant de lui confier qu’il avait ressenti une douleur thoracique tant il se sentait épuisé.
Ce récit ne permet pas de poser un diagnostic rétrospectif. Il suffit toutefois à poser la question que les autorités semblent vouloir éviter : combien d’heures un médecin peut-il travailler sans mettre en danger sa propre santé et celle de ses patients ?
Les syndicats alertent, les autorités temporisent
Après le décès du docteur Badis, le Syndicat national des médecins généralistes de la santé publique a dénoncé l’absence de mesures concrètes. Le régime des gardes n’aurait pas été réexaminé, aucune évaluation scientifique de la charge de travail n’aurait été menée et aucun plan crédible de renforcement des effectifs ne serait encore appliqué.
Le constat est connu. Il est répété après chaque drame, puis recouvert par le suivant.
Après la mort de Khadidja Mansouri, le 10 mai, les ministères de la santé, de l’enseignement supérieur et de l’emploi avaient annoncé la création d’une commission mixte. Celle-ci devait présenter un projet destiné à améliorer les conditions de stage et de travail des médecins résidents.
Deux mois plus tard, aucun changement tangible n’avait été rendu public. Deux autres médecins étaient morts entre-temps.
Cette manière de gouverner est devenue familière en Algérie. Une catastrophe provoque l’indignation ; une commission est installée ; un communiqué promet des conclusions rapides ; le temps passe et l’administration retrouve son silence. La commission ne résout pas la crise : elle en organise l’oubli.
Lorsque ce mécanisme se répète alors que des vies sont en jeu, l’inertie ne relève plus du simple dysfonctionnement bureaucratique. Elle engage la responsabilité politique de l’Etat.
Les résidents, variable d’ajustement de l’hôpital public
Les médecins résidents occupent une place centrale dans les centres hospitalo-universitaires. Encore en formation, ils assurent pourtant une part considérable de la prise en charge quotidienne : urgences, surveillance des malades, interventions, prescriptions et gardes de nuit.
Dans de nombreux services, leur présence compense le manque de praticiens titulaires. Lorsqu’un poste reste vacant, lorsqu’un spécialiste quitte le pays ou lorsqu’un hôpital ne dispose pas des effectifs nécessaires, la charge supplémentaire est souvent absorbée par les résidents.
Ils deviennent la variable d’ajustement d’un système qui refuse de reconnaître son propre sous-dimensionnement.
La pénurie de personnel n’est pas seulement une question de confort professionnel. Elle modifie la qualité des soins, augmente le risque d’erreur et soumet des médecins déjà éprouvés à une tension permanente. Après une nuit sans sommeil, il leur est parfois demandé de poursuivre les consultations, d’opérer ou de prendre des décisions urgentes.
Dans un tel environnement, l’abnégation est transformée en obligation. La vocation sert de prétexte à l’exploitation.
Les médecins ne réclament pourtant rien d’extravagant : une limitation effective de la durée des gardes, un repos obligatoire après le service, une évaluation transparente des charges de travail, des effectifs adaptés et un statut assurant une protection juridique et sociale réelle.
Ces revendications ne relèvent ni du privilège ni du corporatisme. Elles constituent les conditions minimales d’un système de soins sûr.
Une politique fondée sur l’épuisement
L’hôpital public algérien repose de plus en plus sur une économie de l’épuisement. Faute de personnel, de moyens et d’organisation, il exige de chacun qu’il travaille davantage pour empêcher l’effondrement de l’ensemble.
Ce modèle peut fonctionner un temps, à condition de ne pas regarder son coût humain. Il produit des médecins épuisés, des patients exposés à des délais croissants et des équipes convaincues que leur santé ne compte pas.
L’Etat ne peut pourtant pas prétendre découvrir cette situation. Les syndicats, les collectifs de résidents et les praticiens hospitaliers la décrivent depuis des années. Les difficultés de recrutement, les départs vers le secteur privé ou vers l’étranger, la faiblesse des rémunérations et les conditions matérielles dégradées sont largement documentés dans le débat médical algérien.
La fuite des médecins n’est pas une calamité naturelle. Elle est la conséquence d’un système qui forme à grands frais des professionnels hautement qualifiés, puis leur offre des conditions dans lesquelles ils ne peuvent ni exercer dignement ni construire une carrière prévisible.
Ceux qui restent doivent alors remplacer ceux qui partent. Leur charge augmente, leur épuisement s’aggrave et le cycle se poursuit.
La santé reléguée derrière les priorités du régime
La crise révèle aussi la hiérarchie réelle des priorités publiques.
Le pouvoir algérien sait mobiliser rapidement des moyens lorsqu’il considère qu’un enjeu touche à la sécurité de l’Etat ou à la préservation de l’ordre politique. Il se montre beaucoup moins pressé lorsque la menace concerne les conditions de travail dans les hôpitaux, la santé mentale des soignants ou la sécurité des patients.
Cette asymétrie nourrit une accusation plus profonde : celle d’un Etat capable de protéger son appareil de pouvoir, mais incapable de protéger ceux qui maintiennent ses services essentiels.
Il ne s’agit pas d’opposer artificiellement la santé à la sécurité. Tout Etat a le devoir d’assurer les deux. Mais le contraste entre la puissance de l’appareil de contrôle et la fragilité de l’hôpital public est devenu difficile à dissimuler.
Les autorités peuvent multiplier les déclarations sur la modernisation du secteur. Dans les services, la réalité demeure celle de praticiens travaillant au-delà des limites raisonnables, dans un système qui compte sur leur conscience professionnelle pour compenser ses propres défaillances.
Une responsabilité qui ne peut plus être diluée
Il serait excessif, sans enquête médicale complète, d’affirmer que l’organisation des gardes a directement provoqué chacun de ces décès. Il serait tout aussi irresponsable de considérer leur répétition comme une simple coïncidence.
La responsabilité de l’Etat ne réside pas seulement dans la causalité immédiate. Elle se trouve dans sa connaissance du risque et dans son refus persistant d’y répondre.
Lorsque les alertes se multiplient, que les syndicats demandent une réforme, que plusieurs professionnels meurent après des périodes de travail extrêmes et que les mesures annoncées ne sont pas appliquées, l’inaction devient un choix.
Ce choix est politique.
Il consiste à maintenir un système moins coûteux, dans lequel les internes et les résidents supportent les déficits de personnel. Il consiste à différer les recrutements, à repousser la réorganisation des gardes et à remplacer les décisions par des commissions.
Les familles, elles, ne reçoivent pas un rapport administratif. Elles reçoivent un cercueil.
Le prix du silence administratif
Après chaque décès, l’émotion traverse brièvement les réseaux sociaux et les couloirs des hôpitaux. Les collègues témoignent, les syndicats protestent, les ministères expriment leur compassion. Puis le silence revient.
Ce silence est devenu l’un des instruments du pouvoir. Il permet de dissocier les drames, de les traiter comme des cas individuels et d’empêcher qu’ils soient perçus comme les manifestations d’une même défaillance.
Mais les noms s’accumulent : Kamel Bekhouche, Khadidja Mansouri, Abdelouahab Gharnaout, Aymen Badis.
Ils forment désormais une accusation que les communiqués ne suffisent plus à effacer.
Réformer le régime des gardes ne ramènera pas les morts. Cela pourrait éviter que d’autres jeunes médecins connaissent le même sort. La première obligation des autorités est donc de publier les résultats d’une enquête indépendante, de rendre publics les travaux de la commission annoncée et d’établir sans délai des règles contraignantes sur la durée du travail et le repos.
Faute de quoi, chaque nouveau décès ne sera plus seulement une tragédie hospitalière. Il témoignera d’un risque connu, accepté et administré par l’Etat.
Les médecins résidents algériens ne demandent pas à être célébrés comme des héros. Ils demandent à ne plus être traités comme une ressource inépuisable.
Un pays qui épuise ceux qui le soignent ne met pas seulement ses médecins en danger. Il organise silencieusement la maladie de tout son système de santé.
Khaled Boulaziz

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