L’« ambassadeur » U.S à Alger : l’éponyme d’une allégeance qui dispense de titre

29 mai 2026

On aurait presque envie de remercier l’article d’Interlignes.dz – ou ses avatars publiés sur TSA, El Khabar et ailleurs – pour la candeur involontaire avec laquelle il expose la petite fable diplomatique de Washington. Depuis le rappel précipité, en janvier 2026, d’Élisabeth Moore Aubin, l’ambassade des États-Unis à Alger végète sans titulaire. Point de sénatorial confirmation, point de fanfare protocolaire. À la place, un certain Mark (ou Marc, selon l’humeur orthographique) Schapiro/Shapiro, ancien officier politique-économique sur place entre 2007 et 2009, revient en « chargé d’affaires » permanent. Et le voilà qui, dans une vidéo aussi lisse qu’un communiqué du Département d’État, nous sert le couplet rituel : « mutations normales », « pays trop important pour attendre », « leadership et continuité assurés par mes soins », « cela peut prendre plusieurs mois, parfois une année ». Admirable sophisme bureaucratique. On croirait entendre un huissier du Sénat expliquer que la vacance du trône de France sous la Régence n’était qu’une simple question de paperasse. Pourtant, le même Trump qui a procédé à un rappel massif de diplomates (une trentaine, surtout en Afrique) pour installer ses affidés, trouve soudain le temps long seulement pour Alger ? Curieuse sélectivité. La mauvaise foi, ici, n’est pas un accident rhétorique : elle est systémique, structurale, et porte un nom de famille qui, par une heureuse ironie étymologique, en dit plus long que tous les mémorandums classifiés.

Shapiro. Le patronyme est presque trop parfait, éponyme au sens le plus cruel du terme. Comme si l’Histoire, ce grand farceur, avait décidé de signer elle-même son œuvre. On imagine le diplomate, dans un moment de sincérité involontaire, se démettre publiquement de cette « allégeance » qui colle à son patronyme comme la tunique de Nessus à Héraclès. Car enfin, qui oserait prétendre que la politique étrangère américaine, depuis au moins le milieu du XXe siècle, n’est pas capturée – le terme est de John Mearsheimer et Stephen Walt dans leur ouvrage fondateur The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy (2007) – par un réseau d’influence extraordinairement efficace ? AIPAC, Christians United for Israel, les think-tanks néoconservateurs recyclés de l’ère Bush, les donateurs de campagne, les rédacteurs de discours : tout un écosystème qui a fait de la relation Washington-Tel Aviv non pas une alliance parmi d’autres, mais le prisme déformant à travers lequel se lit tout le reste du monde arabe et musulman.

L’Algérie, dans cette grille de lecture, est un cas d’école. Pays le plus grand d’Afrique, producteur de gaz stratégique pour l’Europe, membre actif des BRICS élargis, pourvoyeur d’une diplomatie non alignée qui refuse la normalisation avec l’entité sioniste, soutien historique du droit du peuple palestinien, partenaire militaire de la Russie et de la Chine, défenseur du Polisario face à la reconnaissance unilatérale américaine de la « marocanité » du Sahara occidental (Trump 2020, reconduite depuis). Autant de péchés mortels aux yeux de ceux qui, à Foggy Bottom comme à Tel Aviv, dictent la ligne. Dès lors, pourquoi nommer un ambassadeur de plein exercice, avec tout le prestige, le réseau et la marge de manœuvre que confère ce titre ? Un Shapiro suffit. Un homme dont le nom seul fonctionne comme un sceau d’approbation tacite : « la politique est déjà fixée, inutile d’envoyer un autre profile qui pourrait, par mégarde, écouter les intérêts américains bruts plutôt que les injonctions de l’allié éternel ».

Relisons les explications officielles avec le regard du réaliste cynique. Thucydide, dans La Guerre du Péloponnèse, fait dire aux Athéniens aux Méliens : « les forts font ce qu’ils peuvent, les faibles endurent ce qu’ils doivent ». Traduction contemporaine : Washington n’a pas à se justifier. Mais quand elle le fait, elle choisit la litote. « Continuité », dit Shapiro. Traduction : nous ne voulons pas qu’un ambassadeur confirmé par le Sénat soit tenté de défendre une ligne trop « équilibrée » sur Gaza, le Liban ou l’Iran. « Pays trop important » : oui, trop important pour le laisser respirer librement. Mieux vaut un chargé d’affaires qui connaît déjà les ficelles locales (2007-2009, époque où l’Algérie sortait à peine de la décennie noire et où les Américains testaient déjà les limites de la coopération antiterroriste post-11 Septembre) et qui peut, sans le faste protocolaire, transmettre les messages « fermes » que Mustapha Tossa, dans Hespress, résume avec une lucidité involontaire : convaincre Alger de « faire les bons choix » en matière d’alliances et de stabilité régionale.

La satire atteint ici son sommet tragique. On nous vend du « partenariat stratégique » – commerce, sécurité, peuple, dixit Shapiro qui vante la « courbe ascendante » des relations, la diffusion de l’anglais, le couscous et la beauté de Timimoun. Charmant. Mais ce même partenariat s’accommode fort bien d’une ambassade sans tête couronnée dès lors que l’Algérie refuse de rejoindre le camp des « Abraham Accords ». On se souvient du mot célèbre attribué (à tort ou à raison) à Ariel Sharon : « Nous contrôlons l’Amérique ». Hyperbole ? Sans doute. Mais quand un chargé d’affaires dont le nom renvoie directement à une diaspora historiquement mobilisée autour de l’État hébreu est jugé suffisant pour gérer la relation avec le plus grand pays arabe du Maghreb, on est en droit de se poser la question machiavélienne : qui gouverne vraiment ?

L’érudition diplomatique nous enseigne que les empires finissent toujours par confondre leurs intérêts avec ceux de leurs clients les plus bruyants. Rome et les rois clients d’Orient, la France et ses protégés libanais, les États-Unis et… Israël. La différence, c’est que ce dernier n’est pas un simple protectorat : c’est un État qui a réussi le tour de force de faire de sa sécurité une question intérieure américaine. Résultat : toute politique qui ne passe pas par le filtre « Israël d’abord » devient suspecte. L’Algérie, avec son gaz qui concurrence parfois les intérêts israéliens en Méditerranée orientale, sa position sur la Palestine (qui reste, rappelons-le, le seul dossier où l’opinion publique arabe reste viscéralement unie), son refus obstiné de toute base étrangère, devient ipso facto un sujet de « méfiance persistante » – pour reprendre le politologue cité plus haut.

Shapiro lui-même, dans ses interventions, se montre parfait dans le rôle : il parle de « ghorba » (l’exil nostalgique), de transformation algérienne, de liberté retrouvée. On applaudit presque. Mais cette empathie de surface n’est-elle pas la plus raffinée des techniques de contre-insurrection diplomatique ? « Je vous comprends, je vous aime même… tant que vous restez dans le périmètre que nous, à Washington (et à Tel Aviv), avons tracé. » La mauvaise foi atteint son paroxysme quand on prétend que la vacance du poste est purement technique. Sous Trump 2.0, les nominations d’ambassadeurs en Pologne, en Hongrie, en Arabie saoudite (où les intérêts pétroliers et anti-iraniens coïncident avec ceux du lobby) se font à la vitesse grand V. Pour Alger ? On prend son temps. Ou plutôt : on envoie le signal clair que le poste est subordonné, que le titulaire doit d’abord être un exécutant fiable du grand récit.

Que conclure ? Que l’Algérie n’a, en réalité, nul besoin d’un ambassadeur américain de plein exercice pour savoir à quoi s’en tenir. Un Shapiro suffit à révéler la mécanique. Il incarne, sans même le vouloir peut-être, cette capture du Département d’État que dénonçaient déjà George Washington dans son discours d’adieu (mettre en garde contre les « passions permanentes » envers des nations étrangères) et que confirmait Charles de Gaulle quand il parlait de « l’alignement atlantique » comme d’une forme de vassalité. L’Histoire, décidément, a le sens de la répétition ironique. En 1795, le traité d’amitié et de commerce entre les jeunes États-Unis et la Régence d’Alger posait les bases d’une relation entre égaux souverains. Deux siècles et demi plus tard, on nous sert un chargé d’affaires dont le nom seul semble hurler que la souveraineté algérienne reste, aux yeux de certains, une anomalie à corriger. M. Shapiro peut, s’il le souhaite, se démettre publiquement de cette allégeance invisible qui ne figure dans aucun organigramme officiel mais qui structure pourtant toute la politique. Il n’en fera rien, bien sûr. Et c’est là toute la beauté tragique de l’exercice : la mauvaise foi est si parfaite qu’elle en devient presque honnête. Elle nous dit, en clair-obscur, ce que les communiqués diplomatiques n’oseront jamais : pour Washington, l’Algérie n’est pas un partenaire. Elle est un dossier. Et ce dossier porte, en filigrane, le tampon « traité selon les intérêts de l’allié prioritaire ».

L’Algérie, elle, continuera son chemin. Multipolarité oblige. Gaz pour l’Europe sans passer par le filtre israélien, alliances avec ceux qui ne conditionnent rien, diplomatie qui refuse le chantage. Et si jamais un jour un véritable ambassadeur américain arrive, qu’il ne s’étonne pas si Alger le reçoit avec cette politesse glaciale que les nations libres réservent aux émissaires d’empires fatigués : « Nous vous écoutons. Mais nous savons déjà qui parle vraiment par votre bouche. »

Khaled Boulaziz