Le visage d’une championne d’échecs disparue avec ses enfants suffit parfois à résumer l’abîme d’un régime. Rania al-Abbasi n’était pas une combattante. Elle était dentiste, mère, joueuse d’échecs, figure d’intelligence et de discipline. En 2013, sous la Syrie de Bachar al-Assad, elle disparaît avec sa famille dans le ventre noir de l’appareil sécuritaire. Treize ans plus tard, la Syrie découvre, morceau par morceau, ce que les familles savaient déjà dans leur chair : l’État n’avait pas seulement emprisonné des opposants, il avait administré l’effacement. Il avait organisé la disparition comme une politique, la terreur comme une langue officielle, la mort comme une bureaucratie.
L’information selon laquelle les enfants de Rania al-Abbasi auraient probablement été tués sous l’ancien régime n’est pas seulement un fait divers tragique. C’est l’illustration d’un système. Dans la Syrie des Assad, l’enfant pouvait devenir otage, le père cadavre anonyme, la mère dossier secret, la maison scène de crime, et le silence une peine supplémentaire infligée aux survivants. Le régime ne se contentait pas de tuer : il privait les familles du droit de pleurer. Il confisquait les corps, les noms, les tombes, les certificats, les dernières paroles. À Sednaya, à Tadamon, dans les branches du renseignement, l’État syrien a produit une industrie de l’épouvante.
On peut discuter les mots, les qualifier, les peser devant les tribunaux. Mais politiquement et moralement, le régime de Bachar al-Assad restera comme un régime à logique génocidaire : non parce qu’il aurait seulement combattu une insurrection, mais parce qu’il a traité des pans entiers de sa population comme une matière éliminable. Dans son univers mental, la société n’existe que sous surveillance, l’opposition n’est jamais une opinion mais une maladie, et la dissidence n’appelle pas le débat mais l’extermination. Voilà ce que signifie l’État quand il devient milice, prison et fosse commune.
Cette tragédie syrienne parle douloureusement à l’Algérie. Elle réveille les nuits de Raïs, de Bentalha, de Sidi Youcef, de Relizane, de Blida, de Médéa. Elle nous ramène aux années 1990, à cette décennie noire où l’Algérie fut livrée à la peur après l’interruption du processus électoral de 1992 par les généraux. La promesse officielle était alors connue : sauver la République, empêcher l’obscurantisme, protéger le peuple. Le résultat fut un pays transformé en laboratoire de la terreur, où la population civile fut prise en otage entre groupes armés, appareils sécuritaires opaques, milices supplétives, disparitions forcées et massacres de masse.
Il faut le dire clairement : rien ne justifie les crimes commis par les groupes islamistes armés. Leur barbarie fut réelle, documentée, insoutenable. Des villages furent égorgés, des femmes enlevées, des enfants massacrés. Mais l’horreur des uns ne blanchit pas la responsabilité des autres. Un État ne peut pas se présenter comme rempart contre la mort lorsqu’il laisse mourir, lorsqu’il couvre, lorsqu’il interdit l’enquête, lorsqu’il efface les traces, lorsqu’il transforme la lutte contre le terrorisme en permis de disparaître. À Bentalha comme à Raïs, des survivants ont raconté que les tueries avaient duré des heures, près de postes militaires, sans intervention décisive. Cette accusation, à elle seule, aurait dû ouvrir une grande commission nationale et internationale. Elle fut ensevelie sous la raison d’État.
La Syrie d’Assad et l’Algérie des généraux putschistes ne sont pas identiques. Les contextes, les idéologies, les acteurs armés, les trajectoires historiques diffèrent. Mais un même principe les rapproche : lorsque les militaires confisquent le politique, la population devient une variable sacrificielle. Le citoyen cesse d’être souverain ; il devient suspect. Le village cesse d’être une communauté ; il devient une zone. Le corps cesse d’être inviolable ; il devient message. Dans ces régimes, on ne gouverne plus par le consentement, mais par la démonstration de cruauté.
Le putsch n’est jamais seulement un événement institutionnel. Il est une pédagogie de la soumission. En Algérie, l’arrêt du processus électoral a envoyé un signal terrible : la volonté populaire n’est valable que lorsqu’elle convient aux casernes. La suite fut une descente aux enfers dont les civils payèrent le prix principal. On a appelé cela « guerre civile », « lutte antiterroriste », « tragédie nationale ». Ces mots peuvent décrire une partie du réel, mais ils peuvent aussi servir à le neutraliser. La « tragédie » n’a pas de responsables ; le « conflit » dilue les décisions ; la « réconciliation » devient parfois un couvercle posé sur les charniers.
La même mécanique s’observe en Syrie. Pendant des années, le régime Assad a présenté tout opposant comme terroriste. Étudiants, médecins, journalistes, humanitaires, mères de famille, enfants : tous pouvaient être aspirés par la machine. Une fois le mot « terrorisme » prononcé par l’État, tout devenait permis. C’est exactement le danger : quand un pouvoir militaire ou sécuritaire monopolise la définition de l’ennemi, il peut fabriquer l’innocent coupable, puis le faire disparaître sans témoin.
Rania al-Abbasi et ses enfants nous obligent à regarder cette vérité en face. Leur histoire n’est pas seulement syrienne. Elle appartient à toutes les sociétés où les familles attendent devant les prisons, les morgues, les administrations, les fosses anonymes. Elle appartient aux mères algériennes qui ont cherché un fils arrêté à un barrage. Aux pères qui ont frappé à la porte d’une caserne. Aux sœurs qui ont grandi avec une photo jaunie comme seule preuve d’existence. Aux survivants de Bentalha qui ont vu la nuit avaler leurs voisins. Aux Syriens qui fouillent Sednaya, aux Algériens que l’on somme encore de se taire au nom de la paix civile.
La paix imposée sans vérité n’est pas la paix. C’est une prolongation du crime par d’autres moyens. Les régimes criminels adorent l’amnésie, car elle leur offre une seconde victoire. Après avoir tué les corps, ils veulent tuer le récit. Après avoir enterré les victimes, ils enterrent les questions. Qui a donné les ordres ? Qui savait ? Qui a laissé faire ? Qui a couvert ? Qui a promu les bourreaux ? Qui a signé les décrets, falsifié les actes de décès, intimidé les familles, bloqué les enquêtes ?
Damas et Alger nous enseignent une leçon terrible : quand l’armée devient le cœur du pouvoir politique, la nation se retrouve à genoux devant des hommes qui confondent sécurité et domination. Le civil devient décoratif, la justice devient instrumentale, la presse devient suspecte, la mémoire devient subversive. On dit alors au peuple : « Nous vous protégeons. » Mais de qui protège-t-on un peuple quand les protecteurs eux-mêmes peuvent devenir ses fossoyeurs ?
Dénoncer Assad ne suffit pas si l’on oublie les structures qui rendent possible Assad. Dénoncer les groupes armés algériens ne suffit pas si l’on interdit de questionner les généraux qui ont confisqué l’État. La morale politique exige une cohérence : aucun uniforme ne donne le droit de massacrer, aucune idéologie ne donne le droit d’égorger, aucune raison d’État ne donne le droit de faire disparaître des enfants.
Le nom de Rania al-Abbasi doit rejoindre la mémoire universelle des victimes de la tyrannie. Les noms de Raïs et de Bentalha doivent rester gravés dans la conscience algérienne comme des accusations ouvertes. Tant que les archives resteront fermées, tant que les responsables dormiront sous la protection des lois d’amnistie, tant que les familles seront traitées comme des gêneuses, la blessure demeurera vivante.
Un peuple n’est jamais en sécurité lorsque les militaires gouvernent dans l’ombre, lorsque les services décident sans contrôle, lorsque les généraux s’érigent en tuteurs de la nation. La Syrie l’a payé par les prisons, les bombardements et les fosses communes. L’Algérie l’a payé par la décennie noire, les disparus, les massacres et le silence imposé.
La vraie sécurité ne naît pas des casernes. Elle naît du droit, de la souveraineté populaire, de la justice indépendante, de la vérité historique. Elle naît quand les mères obtiennent des réponses, quand les bourreaux comparaissent, quand les archives s’ouvrent, quand les enfants ne sont plus punis pour les opinions supposées de leurs parents.
De Damas à Bentalha, la même phrase doit être répétée : aucun peuple ne doit être livré à ceux qui prétendent le sauver en l’écrasant.
Khaled Boulaziz
Repères factuels utilisés : Middle East Eye et Anadolu rapportent les éléments récents sur Rania al-Abbasi, ses enfants et l’implication alléguée d’Amjad Youssef ; l’ONU et Amnesty ont documenté le recours systématique aux détentions arbitraires, disparitions forcées, tortures et exécutions sous Assad ; Amnesty et Human Rights Watch ont aussi rapporté les massacres algériens de 1997, notamment Raïs et Bentalha, ainsi que les accusations de non-intervention ou de possible collusion des forces de sécurité.


