Quand l’État a peur d’un “j’aime” : la guerre numérique contre le peuple et ses intelligences

20 mai 2026

Un clic. Un simple pouce levé. Dans l’Algérie d’aujourd’hui, ce geste banal, presque mécanique, peut désormais être présenté comme une faute politique, voire comme une menace judiciaire. Aimer une publication, partager une vidéo, réagir à une image : autant d’actes ordinaires de la vie numérique que le pouvoir voudrait transformer en indices de culpabilité.

Ce n’est plus seulement la parole publique qui est surveillée. C’est l’émotion elle-même. C’est la pensée à l’état de trace. C’est la solidarité la plus élémentaire, capturée dans un “j’aime”, que l’on cherche à intimider.

Derrière l’avertissement lancé aux internautes, il ne faut pas voir une simple mise en garde juridique. Il faut y lire une déclaration de guerre contre le peuple connecté, contre la classe intellectuelle, contre les universitaires, les journalistes, les avocats, les étudiants, les ingénieurs, les médecins, les écrivains, les militants et tous ceux qui refusent de traverser leur époque les yeux baissés.

Même l’intelligence artificielle, les algorithmes et les plateformes numériques deviennent des instruments de surveillance quand l’État transforme le citoyen connecté en suspect permanent. Ce n’est plus seulement la parole humaine qui est visée, mais toute trace numérique : un clic, un partage, une émotion, une opinion. Tout peut être enregistré, isolé, interprété, retourné contre son auteur. La technologie, qui devait élargir l’espace public, devient alors une laisse invisible.

Voilà donc où nous en sommes. Après avoir verrouillé les rues, surveillé les partis, affaibli les syndicats, domestiqué une grande partie des médias et transformé la justice en instrument de peur, la caste militaro-sécuritaire s’attaque désormais aux gestes numériques les plus simples. Elle ne veut pas seulement empêcher les manifestations. Elle veut empêcher les sympathies. Elle ne veut pas seulement contrôler les discours. Elle veut contrôler les réflexes. Elle ne veut pas seulement interdire la contestation organisée. Elle veut étouffer l’indignation avant même qu’elle ne devienne parole.

Cette logique est celle d’un pouvoir qui n’a plus confiance en rien : ni dans le citoyen, ni dans l’école, ni dans l’université, ni dans la presse, ni dans la justice indépendante, ni même dans sa propre légitimité. Car un pouvoir sûr de lui n’a pas peur d’un “like”. Un État solide ne tremble pas devant un partage. Une République respectée ne transforme pas un commentaire, une vidéo ou une réaction en pièce à conviction.

La peur du clic révèle la peur du peuple.

Depuis des années, le même procédé est utilisé : on agite de grands mots, on invoque la sécurité nationale, on mélange volontairement la critique politique, l’opinion personnelle, la solidarité humaine et les accusations les plus graves. Cette confusion n’est pas accidentelle. Elle est fabriquée. Elle sert à créer un brouillard juridique dans lequel chaque citoyen peut devenir suspect, chaque internaute peut devenir coupable, chaque intellectuel peut être présenté comme dangereux.

Le but n’est pas seulement de poursuivre quelques personnes. Le but est de discipliner tout le monde.

Le citoyen finit par se censurer. L’enseignant hésite avant de commenter. L’étudiant efface une publication. Le journaliste renonce à une phrase. L’avocat pèse chaque mot. L’ingénieur, le médecin, le cadre, l’artiste, tous apprennent à se taire “par prudence”. Et peu à peu, la société entière est poussée vers une prison invisible : celle de l’autocensure.

C’est cela, la victoire recherchée par la caste militariste : non pas convaincre, mais fatiguer ; non pas gouverner par l’adhésion, mais par l’épuisement ; non pas produire du consentement, mais installer la crainte.

Il faut le dire clairement : criminaliser les gestes ordinaires de la vie numérique, c’est déclarer suspecte l’intelligence collective du pays. C’est considérer que le peuple ne doit pas penser, ne doit pas réagir, ne doit pas juger par lui-même. C’est ramener le citoyen au rang de mineur politique, surveillé, corrigé, menacé, rappelé à l’ordre chaque fois qu’il sort du récit officiel.

Mais le peuple algérien n’est pas un troupeau. Il n’est pas une masse silencieuse destinée à applaudir sur commande. Il est composé de femmes et d’hommes qui ont une mémoire, une dignité, une culture politique, une expérience de l’injustice et une capacité de discernement. Il sait reconnaître la différence entre la sécurité et l’intimidation. Il sait distinguer l’État de droit de l’État de peur. Il sait que l’amour de la patrie n’a rien à voir avec l’obéissance à un appareil.

C’est précisément cette lucidité qui dérange.

La classe intellectuelle algérienne est visée parce qu’elle peut nommer les choses. Elle peut montrer que le patriotisme officiel est souvent utilisé comme un bâillon. Elle peut rappeler qu’une nation ne se protège pas en terrorisant ses citoyens. Elle peut expliquer que la souveraineté populaire ne se résume pas aux cérémonies, aux slogans et aux communiqués. Elle peut démonter les récits fabriqués, les procès d’intention, les manipulations du langage.

Voilà pourquoi on veut l’intimider. Voilà pourquoi on veut la pousser au silence. Voilà pourquoi chaque professeur, chaque journaliste, chaque avocat, chaque étudiant libre devient, dans l’imaginaire autoritaire, un problème à neutraliser.

Le pouvoir autoritaire tolère l’intellectuel décoratif, celui qui parle beaucoup sans jamais toucher au centre du système. Il aime les experts de plateau qui commentent le monde mais évitent soigneusement de regarder le pays en face. Il applaudit les universitaires dociles, les plumes prudentes, les consciences domestiquées. Mais il redoute l’intellectuel libre, celui qui refuse de vendre son silence contre une place, un agrément, un visa, une invitation ou une tranquillité provisoire.

Cette guerre contre les réseaux sociaux n’est donc pas une affaire technique. C’est une affaire politique majeure. Les plateformes numériques sont devenues l’une des dernières places publiques où les Algériens échangent, dénoncent, se soutiennent, s’informent, rient parfois de leurs oppresseurs et reconstruisent une parole collective. Vouloir transformer cet espace en terrain miné judiciaire, c’est vouloir confisquer la dernière respiration civique.

On nous dira qu’il faut lutter contre les dérives, les mensonges, les appels à la violence, les manipulations. Très bien. Mais un État de droit possède déjà des outils clairs, proportionnés, encadrés par une justice indépendante. Ce qui est insupportable, c’est l’usage extensif, vague et politique de la menace pénale pour faire peur à toute une population. Ce qui est dangereux, c’est l’amalgame entre opinion et crime, entre critique et subversion, entre solidarité et complicité.

La sécurité ne peut pas devenir le nom poli de la soumission.

Un pays qui pousse ses citoyens à craindre leurs téléphones est un pays que l’on abîme de l’intérieur. Un pays où les jeunes apprennent à effacer leurs traces au lieu de construire leur avenir est un pays que l’on condamne à la méfiance. Un pays où les cerveaux se taisent, s’exilent ou se replient est un pays que ses propres dirigeants appauvrissent.

Car la vraie richesse de l’Algérie n’est pas seulement dans son sous-sol. Elle est dans ses intelligences, dans ses enseignants, dans ses chercheurs, dans ses médecins, dans ses ingénieurs, dans ses artistes, dans sa jeunesse, dans ses femmes et ses hommes capables de penser librement. Faire la guerre à cette richesse humaine, c’est faire la guerre à l’avenir national.

Ceux qui prétendent protéger la nation en étouffant le peuple se trompent lourdement. La nation n’est pas un appareil. Elle n’est pas un uniforme. Elle n’est pas une administration de la peur. Elle n’appartient ni aux casernes, ni aux clans, ni aux procureurs zélés, ni aux gardiens autoproclamés du patriotisme. Elle appartient aux citoyens.

Et les citoyens ont le droit de penser. Le droit de critiquer. Le droit de s’indigner. Le droit de cliquer. Le droit de ne pas être transformés en suspects permanents.

La véritable menace contre l’Algérie n’est pas le “j’aime” d’un internaute. La véritable menace, c’est le pouvoir qui a peur de ce “j’aime”. C’est le système qui voit dans chaque opinion une conspiration. C’est la caste qui confond la patrie avec son propre maintien. C’est cette mentalité de siège permanent qui traite le peuple comme un danger au lieu de le reconnaître comme la source même de la légitimité.

Alors oui, il faut répondre. Répondre par la parole, par le droit, par la solidarité, par la lucidité. Répondre sans haine, mais sans peur. Répondre en rappelant cette évidence : aucun pays ne se sauve en muselant ses enfants.

Un clic n’est pas un crime. Un peuple n’est pas un dossier. Une intelligence n’est pas une menace.

Et une nation ne se gouverne pas contre son peuple.

Khaled Boulaziz