Sonatrach à Mascate : derrière les MoU omanais, l’ombre d’une rente technologique

24 mai 2026
8 min de lecture|1 554 mots

Mascate n’a pas seulement offert à Sonatrach une tribune internationale. Le salon OPES 2026 a aussi ouvert une fenêtre sur une vieille maladie algérienne : l’art de transformer la technologie en circuit opaque, la coopération en vitrine, et l’expertise nationale en variable d’ajustement.

Au départ, deux communiqués. Deux signatures. Deux photos officielles. Deux protocoles d’accord présentés comme des avancées dans la coopération énergétique entre l’Algérie et Oman. Le 19 mai 2026, en marge de l’Oman Petroleum & Energy Show, Sonatrach a signé un MoU avec NAFUN International L.L.C, puis un autre avec Petrogas Exploration & Production L.L.C. Le premier vise à tester deux projets pilotes sur des sites de Sonatrach : le service « JetSweep », destiné au nettoyage des puits ensablés, et le « Conductor Hammering Service », utilisé dans les opérations de forage et de construction de puits. Le second entend « identifier des opportunités » dans l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures en Algérie. Voilà pour la version officielle.

Mais derrière le vocabulaire policé des communiqués, une question s’impose : Sonatrach, géant africain des hydrocarbures, a-t-elle besoin de passer par des sociétés omanaises pour accéder à des services déjà disponibles sur le marché international ? Et surtout, à quel prix, par quel circuit, avec quelle comparaison concurrentielle, et au bénéfice de qui ?

Le cas NAFUN est le plus révélateur. La société se présente comme une entreprise omanaise créée en 2015, spécialisée dans les services de puits, la durabilité et l’In-Country Value, cette politique omanaise de valorisation du contenu local. En clair : NAFUN n’est pas un géant technologique mondial, mais un acteur régional de services pétroliers qui revendique une montée en compétence locale dans des niches techniques.

Le terme « innovation », utilisé dans la communication de Sonatrach, mérite donc examen. JetSweep est présenté par NAFUN comme un outil breveté de nettoyage de sable ou de dépôts dans les puits, capable d’intervenir lors des opérations de workover et d’intervention sans pertes importantes de fluides. La même technologie apparaît cependant aussi chez Vantage Energy Group, qui la décrit dans des termes presque identiques comme un système breveté de nettoyage de sable et de tartre. La société canadienne Jet Lift Systems présente de son côté JetSweep comme un procédé de nettoyage de sable par jet pump, utilisé dans des opérations assistées par rig.

Ce recoupement ne prouve pas une irrégularité. Il ouvre une piste. NAFUN est-elle propriétaire de la technologie ? Licenciée ? Distributrice ? Intégratrice ? Simple prestataire régional ? Sonatrach contracte-t-elle avec l’inventeur, avec un détenteur de licence, ou avec un intermédiaire ? Ces questions ne relèvent pas de la curiosité journalistique gratuite. Elles touchent au cœur du problème algérien : la marge invisible, celle qui se loge entre le fabricant, le fournisseur, l’agent, le partenaire local, le consultant et l’acheteur public.

Le second service annoncé, le « Conductor Hammering », appelle la même prudence. NAFUN le décrit comme l’usage d’un marteau diesel pour battre des tubes conducteurs ou des pieux dans le sol. Rien, dans cette description, ne relève d’une technologie rare ou inaccessible. Expro/Frank’s TRS revendique plus de 60 ans d’expérience dans le conductor driving et les services de marteaux hydrauliques. Claxton présente également cette technique comme une méthode rapide et fiable pour installer des conducteurs de 20 à 42 pouces, avec des gains de temps et de coûts par rapport aux méthodes classiques.

NAFUN a d’ailleurs reçu un prix OPAL 2022 pour la localisation omanaise du Conductor Hammering, précisément parce que ce service était auparavant dominé par des sociétés internationales. La formulation est capitale. Oman a cherché à localiser un service technique dominé par des étrangers. Très bien. Mais pourquoi l’Algérie, qui dispose de décennies d’expérience pétrolière, d’ingénieurs, de filiales parapétrolières, d’écoles, de bases industrielles et d’un immense patrimoine technique, devrait-elle importer cette localisation omanaise au lieu de construire la sienne ?

La question devient politique. Ce n’est pas la coopération internationale qui pose problème. Aucun pays ne développe seul toute la chaîne technologique pétrolière. Le scandale potentiel commence lorsque la coopération devient substitut à la compétence nationale, lorsque l’essai pilote devient porte d’entrée à des contrats de gré à gré, lorsque le discours sur l’innovation sert à masquer une simple intermédiation commerciale.

Sonatrach parle de « bénéfices mutuels et équilibrés ». Mais le communiqué ne donne ni montant, ni durée, ni procédure de sélection, ni critères techniques, ni liste des concurrents évalués, ni indication sur le détenteur réel des droits technologiques. La phrase officielle ouvre donc plus de questions qu’elle n’en ferme. Qui a proposé NAFUN ? Quelle direction de Sonatrach a validé le choix ? Une comparaison a-t-elle été menée avec SLB, Halliburton, Baker Hughes, Expro, Claxton, ou avec des filiales algériennes capables de développer ou d’opérer ces services ? Les pilotes seront-ils gratuits, subventionnés, facturés, ou transformés ensuite en contrats commerciaux ?

Le dossier Petrogas est d’une autre nature. La société ne peut pas être rangée trop vite dans la catégorie des petits revendeurs de services. Petrogas E&P appartient à l’écosystème du groupe Mohamed Al Barwani, un conglomérat omanais actif dans le pétrole, le gaz, les mines, l’ingénierie, les services financiers et l’immobilier. Petrogas indique opérer en Oman, Égypte, Pays-Bas, Royaume-Uni et Danemark ; une présentation 2025 évoque des productions européennes, dont environ 15 223 boepd bruts sur les blocs A/B offshore aux Pays-Bas.

Petrogas n’est donc pas NAFUN. Elle appartient au monde de l’exploration-production, avec des actifs, des partenaires, une surface financière et une expérience internationale. Mais là encore, le problème est ailleurs. Sonatrach ne signe pas avec Petrogas un contrat public détaillé ; elle signe un MoU pour « identifier des opportunités » en Algérie. Cette formule est vague. Elle peut annoncer une coopération sérieuse. Elle peut aussi préparer une entrée discrète dans des blocs, des études, des évaluations de bassins ou des montages où le public algérien ne saura rien avant que les décisions ne soient déjà verrouillées.

La Sonatrach officielle aime parler de souveraineté. Elle brandit le contenu local, la recherche, l’intégration nationale, la formation, la modernisation. Mais chaque fois que l’entreprise nationale multiplie les protocoles d’accord sans transparence sur les prix, les intermédiaires, les technologies réelles et les obligations de transfert de savoir-faire, elle donne l’image inverse : celle d’une compagnie prisonnière d’un système où l’Algérie fournit les gisements, les ingénieurs exécutent, et les circuits extérieurs captent la valeur.

Le plus grave n’est peut-être pas l’accord lui-même. Un MoU n’est pas un contrat définitif. Il peut mourir dans un tiroir. Il peut aussi servir d’essai utile. Le plus grave est l’absence de réflexe de reddition des comptes. Dans un pays normal, Sonatrach devrait publier les éléments essentiels : objet exact, durée des essais, coût estimé, propriété intellectuelle, sociétés concurrentes consultées, critères de sélection, obligations de formation des équipes algériennes, part de contenu local et modalités d’audit.

En Algérie, le silence administratif fabrique naturellement le soupçon. La rente adore les zones grises. Elle se nourrit de mots techniques, de salons internationaux, de photos de signature, de communiqués en anglais et de formules creuses sur le « partenariat gagnant-gagnant ». Pendant ce temps, les compétences algériennes attendent. Les ingénieurs formés dans le pays voient passer les prestataires, les consultants, les fournisseurs, les représentants et les délégations. La souveraineté devient un slogan ; l’achat de service, une politique industrielle.

Mascate n’est donc pas un détail. C’est un révélateur. NAFUN pose la question de l’intermédiation technologique. Petrogas pose celle de l’ouverture de l’amont algérien à des partenaires privés étrangers. Sonatrach, elle, pose toujours la même question à la nation : qui décide réellement de la valeur produite par les hydrocarbures algériens ?

Tant que les réponses resteront enfermées dans les bureaux, les MoU de Mascate ne seront pas lus comme des signes de modernisation. Ils seront perçus comme un épisode de plus dans la longue dépossession d’un pays riche, compétent, mais tenu en laisse par une bureaucratie énergétique qui confond trop souvent souveraineté nationale et opacité organisée.

Khaled Boulaziz


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