Mohammed Harbi, ou la tentation du mépris savant

14 juin 2026
8 min de lecture|1 580 mots

Mohammed Harbi nous a quitté cette année, plus exatement le 1er Janvier 2026, et son œuvre continue de susciter débats, lectures, hommages et controverses. Rien d’étonnant à cela : Harbi n’a pas seulement écrit sur la révolution algérienne, il en fut à la fois l’acteur, le témoin, le dissident et l’un des historiens les plus tenaces. Dans ce sillage, il faut revenir à son livre-phare, Le FLN : mirage et réalité (1), ouvrage majeur par son ambition critique, mais aussi discutable par certaines de ses conclusions. Car si Harbi a eu le mérite de briser la légende officielle d’un FLN homogène, pur, unanime, porté par une seule volonté et une seule direction, sa lucidité prend parfois une pente injuste. À force de vouloir refroidir l’épopée, il semble parfois refroidir le peuple lui-même. Et à force de traquer les sources de l’autoritarisme dans la révolution, il lui arrive de les chercher du côté de la société algérienne, de sa culture et de l’islam, plutôt que dans les appareils politiques, militaires et bureaucratiques qui ont confisqué l’indépendance.

Le mot qui choque le plus est celui de « plèbe ». Il ne s’agit pas d’un simple accident lexical. Ce mot transporte avec lui une vision du peuple : non plus le peuple souverain, non plus le peuple martyr, non plus le peuple combattant, mais une masse confuse, impulsive, inférieure, qu’il faudrait contenir, éduquer, administrer. La « plèbe » n’est jamais un terme neutre. Même lorsqu’il se veut sociologique, il porte une condescendance. Il installe une distance verticale entre celui qui analyse et ceux qui ont souffert, combattu, nourri les maquis, caché les militants, subi les représailles, enterré les morts.

Or la révolution algérienne n’a pas été faite par des abstractions. Elle fut portée par des paysans, des ouvriers, des femmes anonymes, des militants sans carrière, des enfants de familles pauvres, des villages déplacés, des détenus, des exilés, des condamnés au silence. Elle fut aussi portée par des cadres, des dirigeants, des stratèges, des intellectuels, mais aucun d’eux n’aurait pu faire l’histoire sans cette profondeur populaire. Réduire, même indirectement, cette base sociale à une « plèbe », c’est oublier que la révolution n’a pas seulement mobilisé le peuple : elle lui doit son existence.

Harbi a raison de dénoncer les confiscations de l’indépendance. Il a raison de montrer comment les appareils ont pris le dessus sur la société, comment la guerre a favorisé la militarisation, comment les logiques de clans, de clientèles et de pouvoir ont déformé le projet de libération. Il a raison aussi de rappeler que tous les dirigeants de la révolution ne furent pas des saints et que l’État né en 1962 s’est rapidement construit contre le pluralisme. Mais la critique devient injuste lorsqu’elle laisse penser que l’autoritarisme serait presque naturellement sorti du peuple, de ses croyances, de sa culture ou de ses réflexes supposés.

Le peuple algérien n’était pas immature. Il était colonisé. Ce n’est pas la même chose. Il ne manquait pas de vocation démocratique ; il avait été privé, pendant plus d’un siècle, des conditions institutionnelles, sociales et politiques qui permettent à une démocratie de s’enraciner. La colonisation française n’a pas seulement occupé un territoire : elle a détruit des médiations, brisé des élites, humilié des communautés, fabriqué de l’analphabétisme, organisé la dépossession, puis imposé une guerre d’une brutalité extrême. Quand un peuple sort d’un tel système, il ne sort pas d’un laboratoire civique ; il sort d’un champ de ruines.

C’est pourquoi faire de la société algérienne elle-même la source principale de l’autoritarisme revient à déplacer la faute. L’autoritarisme algérien n’est pas né d’un défaut moral du peuple. Il est né d’une combinaison historique : violence coloniale, clandestinité, guerre totale, prééminence du militaire, parti unique, légitimité révolutionnaire monopolisée, rente, appareil sécuritaire, peur du pluralisme et obsession de l’unité. Le drame de l’Algérie indépendante n’est pas que le peuple aurait été incapable de liberté ; c’est qu’on lui a demandé de mourir pour elle avant de lui refuser le droit de l’exercer.

Cette injustice apparaît aussi dans la manière dont Harbi aborde l’islam, l’arabisation et l’autoritarisme. Il a raison, encore une fois, de montrer que l’État algérien a instrumentalisé la religion. Les régimes successifs ont utilisé l’islam comme ils ont utilisé la mémoire des martyrs, la langue arabe, le socialisme, le tiers-mondisme et le nationalisme : comme des ressources de légitimation. Ils ont tantôt contrôlé le religieux, tantôt l’encouragé, tantôt l’opposé aux forces démocratiques, tantôt cherché à l’enfermer dans des institutions officielles. Cette critique est nécessaire.

Mais lorsque l’analyse suggère que l’origine profonde de l’autoritarisme résiderait dans l’islam ou dans ses enseignements, elle devient dangereusement réductrice. L’islam n’a pas créé le parti unique. L’islam n’a pas organisé la Sécurité militaire. L’islam n’a pas décidé les purges internes, l’interdiction des oppositions, la confiscation de la presse, la fermeture du champ politique ou le monopole de l’armée sur l’État. Ce sont des choix de pouvoir, des choix d’appareils, des choix de régimes. Les attribuer à la religion revient, même involontairement, à absoudre partiellement ceux qui les ont imposés.

Le patriarcat existait, certes. Des lectures conservatrices de la religion ont servi à le renforcer. Des institutions religieuses ont parfois accompagné l’ordre établi. Mais l’histoire algérienne ne peut pas être lue comme si l’islam formait mécaniquement une matrice autoritaire. Une religion n’agit jamais seule dans l’histoire. Elle est interprétée, sélectionnée, mobilisée, manipulée, contestée. Elle peut servir l’ordre ou la révolte, la domination ou la justice, la résignation ou la dignité. Dans l’Algérie coloniale, l’islam fut aussi un refuge identitaire, une langue morale de résistance, une manière pour des millions d’Algériens de ne pas disparaître dans l’ordre colonial.

La vraie question n’est donc pas : l’islam produit-il l’autoritarisme ? La vraie question est : pourquoi les pouvoirs postindépendance ont-ils eu besoin de monopoliser toutes les sources de légitimité ? Ils ont voulu être à la fois les héritiers des martyrs, les gardiens de la nation, les interprètes du progrès, les protecteurs de la langue, les représentants du peuple et les administrateurs du religieux. Le problème n’est pas la présence de l’islam dans la société ; le problème est l’absence de contre-pouvoirs dans l’État.

La même prudence doit s’appliquer aux dirigeants de la révolution. Harbi les critique durement, parfois justement. Certains ont commis des fautes graves. Certains ont participé à des luttes fratricides, à des liquidations, à des pratiques autoritaires. Mais les juger uniquement depuis le résultat final — l’État verrouillé de l’après-indépendance — risque d’écraser la complexité de leurs parcours. Ces hommes n’étaient pas seulement des bureaucrates en gestation. Beaucoup furent aussi des militants traqués, des combattants, des organisateurs de l’impossible, des hommes pris dans une guerre où l’erreur coûtait la vie et où la défaite signifiait la perpétuation coloniale.

Il ne s’agit pas de les sanctifier. Il s’agit de ne pas les réduire. Une révolution est faite d’idéaux et de brutalités, de grandeur et d’aveuglement, de courage et de calcul. La révolution algérienne n’échappe pas à cette loi tragique. Mais la dénonciation de ses dérives ne doit jamais adopter le regard hautain de ceux qui découvrent, après coup, que les peuples opprimés n’étaient pas composés d’anges.

Harbi voulait libérer l’histoire de l’hagiographie. C’est son mérite. Mais il faut aujourd’hui libérer aussi cette histoire d’un autre piège : celui d’une lecture trop sévère envers le peuple, trop culturaliste envers l’islam, trop soupçonneuse envers les formes populaires de la politique. L’Algérie n’a pas enfanté l’autoritarisme parce qu’elle était musulmane, rurale, populaire ou insuffisamment moderne. Elle l’a subi parce qu’une révolution victorieuse fut capturée par des appareils qui ont transformé la légitimité de libération en droit de commandement.

La grandeur du peuple algérien ne tient pas à sa pureté imaginaire. Elle tient à ceci : malgré la colonisation, malgré la guerre, malgré les confiscations de l’indépendance, il n’a jamais cessé de réclamer sa part de dignité. Ce peuple n’était pas une plèbe. Il était le cœur battant de la révolution. Et si l’histoire doit enfin lui rendre justice, elle doit commencer par refuser les mots qui l’abaissent.

Khaled Boulaziz

(1) Le FLN, mirage et réalité des origines à la prise du pouvoir (1945-1962), éditions Jeune Afrique, 1980

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