Le journal en ligne maroc360 a encore frappé. Non pas avec une enquête, encore moins avec une pensée, mais avec cette vieille pioche idéologique qui consiste à creuser le désert jusqu’à y trouver ce que l’on avait soi-même enterré la veille : une preuve, une suzeraineté, une carte, une phrase allemande, un bout de prêche du vendredi, bref, tout l’attirail du petit antiquaire géopolitique qui confond l’histoire avec un acte notarié.
Un article, consacré à Friedrich Gerhard Rohlfs, explorateur allemand du XIXe siècle, mérite mieux qu’une réfutation universitaire. Il mérite une autopsie. Car nous ne sommes plus ici dans le débat d’archives, mais dans le théâtre de la ventriloquie coloniale : faire parler un voyageur européen mort depuis plus d’un siècle pour lui faire signer, à titre posthume, un certificat de propriété sur le Sahara oriental. Les morts, décidément, votent beaucoup dans les chancelleries de la discorde.
Le procédé est simple, presque enfantin. Rohlfs traverse le Tafilalet, le Touat, le Tidikelt. Il observe des routes, des marchés, des caïds, des lettres de protection, des allégeances fluctuantes, des prières prononcées au nom d’un souverain. De cette matière complexe, mouvante, pré-étatique, le journal tire une conclusion moderne, massive, carrée comme un communiqué de ministère : tout cela serait marocain, naturellement marocain, éternellement marocain. L’oasis devient préfecture, la caravane devient cadastre, la khutba devient frontière internationale. Quelle magie ! Même les géomètres coloniaux n’avaient pas osé une telle reconversion administrative de la poussière.
Ce qui fascine chez ce type de chronique, ce n’est pas l’erreur. L’erreur peut être sincère. C’est l’assurance avec laquelle elle transforme une nuance historique en projectile politique. Le Sahara précolonial n’était pas l’Europe westphalienne avec passeports biométriques et postes-frontières climatisés. Les appartenances y étaient imbriquées, les fidélités multiples, les autorités superposées, les tribus autonomes, les zaouïas influentes, les routes plus puissantes que les décrets. Reconnaître une suzeraineté, chercher une protection, envoyer un tribut ou prier pour un sultan ne signifiait pas nécessairement appartenir à un État moderne. Mais cette distinction, élémentaire pour tout lecteur honnête, devient insupportable pour les marchands de drapeaux rétrospectifs.
L’article en questionne ne lit pas Rohlfs : il l’enrôle. Il ne consulte pas une archive : il la mobilise. Il ne cherche pas à comprendre le Maghreb d’avant les frontières coloniales : il veut transformer cet avant en arme contre le présent. Le résultat est une prose de faction, une écriture de tranchée, un journalisme de mirador. Chaque nom de lieu devient une munition. Touat ? Munition. Tidikelt ? Munition. Fès ? Munition. Tafilalet ? Munition. Même le thé, le calicot et les caravanes finissent enrôlés dans cette armée de citations qui marche, sabre au clair, contre l’idée même d’un Grand Maghreb apaisé.
Car le vrai sujet est là. Derrière l’érudition de vitrine se cache une politique de la fragmentation. Cette manière de réveiller les vieux textes pour exciter les vieilles rancunes ne sert ni l’histoire, ni les peuples, ni la vérité. Elle sert une industrie régionale de la haine, parfaitement huilée, qui a besoin de fabriquer chaque semaine une nouvelle preuve que le voisin n’est pas un voisin mais une anomalie, une usurpation, une menace héréditaire. Le Maghreb n’est plus alors une promesse civilisationnelle, économique et humaine ; il devient une salle d’archives militarisée où chaque parchemin est sommé de choisir son camp.
La ficelle est d’autant plus grotesque qu’elle se pare de sérieux. On cite l’allemand, on évoque les cartes, on convoque les routes caravanières, on saupoudre le tout de mots comme “suzeraineté”, “tribut”, “khutba”, “autorité”. Puis, sans prévenir, on saute par-dessus un siècle et demi de colonialisme, de résistances, de traités, de souverainetés modernes, de droit international, pour atterrir dans le présent avec la grâce d’un éléphant dans une bibliothèque. L’archive devient raccourci. La complexité devient slogan. L’histoire devient une fausse facture.
Ce factionnisme savant est plus dangereux que la propagande ordinaire parce qu’il porte une cravate bibliographique. Il ne crie pas toujours ; il annote. Il ne menace pas toujours ; il cite. Il ne déclare pas la guerre ; il publie une chronique. Mais l’effet est le même : dresser les peuples les uns contre les autres, transformer les mémoires en frontières barbelées, prouver aux jeunes générations qu’elles doivent hériter non d’un avenir commun, mais d’un contentieux interminable.
Le Grand Maghreb crève précisément de cette littérature-là. Une littérature qui préfère les cadavres aux vivants, les cartes anciennes aux trains modernes, les querelles dynastiques aux universités communes, les susceptibilités de palais aux marchés intégrés. Pendant que l’Europe échange, que l’Asie produit, que l’Afrique se réorganise, nos petits scribes de la discorde fouillent les tombes pour savoir si telle oasis priait le vendredi au nom de tel souverain. On dirait des héritiers qui se battent sur une maison en ruine pendant que le quartier entier brûle.
Rohlfs, au fond, n’est qu’un prétexte. Demain ce sera un consul français, après-demain un cartographe espagnol, puis un officier, un missionnaire, un marchand, un diplomate, un espion. Le magasin colonial est vaste ; il y a toujours une carte jaunie à exhiber, une note de voyage à grossir, une phrase ambiguë à transformer en verdict. Ceux qui prétendent combattre l’héritage colonial en recyclent pourtant les catégories avec une ferveur suspecte. Ils dénoncent la frontière coloniale quand elle les gêne, mais vénèrent le regard colonial quand il les arrange. Ils refusent le legs de l’occupant, sauf quand l’occupant leur sert de témoin à charge contre le voisin.
Voilà la grande hypocrisie : on veut décoloniser l’histoire avec les lunettes du colonisateur. On veut réparer le Maghreb en y injectant davantage de soupçon. On veut parler de souveraineté en oubliant les peuples. Le Touat, le Tidikelt, le Sahara oriental, l’Algérie, le Maroc, tout devient matière à appropriation symbolique, jamais à réconciliation. Les habitants réels disparaissent derrière les citations. Leur complexité est effacée au profit d’un récit simple, donc faux, donc utile.
Ces journaux et ses semblables n’éclairent en rien l’histoire du Maghreb. Ce sont les comptables de sa division. Ils additionnent les blessures, capitalisent les rancœurs, indexent les archives sur le prix politique du moment. Leur métier n’est pas d’éclairer le passé, mais d’empêcher l’avenir. Ils écrivent comme on pose des mines : proprement, méthodiquement, en espérant qu’un lecteur explosera un jour sur une phrase.
Le Maghreb n’a pas besoin de cette érudition venimeuse. Il a besoin d’intelligence, de courage, d’honnêteté et de cette chose devenue presque révolutionnaire : reconnaître que l’histoire est tragique, mélangée, contradictoire, et qu’aucun peuple ne gagnera à transformer chaque trace ancienne en acte d’accusation. Les archives doivent servir à comprendre, non à humilier. Les cartes doivent rappeler les circulations, non sacraliser les amputations. Les morts doivent rester des témoins, non devenir des miliciens.
À force de vouloir prouver que le désert appartient à l’un contre l’autre, ces chroniqueurs oublient que le désert, lui, regarde passer leurs obsessions avec une souveraine indifférence. Les dunes survivront aux éditoriaux. Les peuples, eux, paient déjà la facture de cette folie : frontières fermées, commerce ridicule, méfiance organisée, rêves confisqués. Voilà le vrai scandale. Non pas ce que Rohlfs aurait vu en 1865, mais ce que nos peuples ne peuvent toujours pas construire en 2026.
Le reste n’est que poussière savamment agitée.
Khaled Boulaziz
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