Les guerres ont connu, tout au long de l’histoire, une transformation permanente étroitement liée aux innovations technologiques qui ont continuellement reconfiguré les instruments du combat. Au cours des dernières années, l’intelligence artificielle s’est imposée comme l’un des vecteurs les plus déterminants de cette mutation. Les conflits ne se limitent plus aux affrontements conventionnels directs ; les algorithmes sont désormais intégrés à la conduite des opérations militaires dans le cadre de ce que l’on désigne par l’expression « guerres intelligentes » — ces conflits qui recourent à des systèmes automatisés pour analyser les données, guider les drones et exécuter des cyberattaques.
L’intelligence artificielle déployée dans ces « guerres intelligentes » est fréquemment présentée comme un outil conférant aux opérations militaires une précision accrue dans l’identification des cibles et une réduction des erreurs humaines. Or, les réalités du terrain révèlent, dans de nombreux cas, l’existence d’un fossé entre ce qui est annoncé et les résultats effectifs de l’emploi de ces technologies avancées.
L’exemple le plus emblématique de ce fossé nous est fourni par les rapports journalistiques relatifs aux frappes aériennes perpétrées dans le cadre de l’agression américano-israélienne en cours contre l’Iran, lesquels ont mis en évidence un déficit de précision dans le ciblage des installations militaires dans certaines circonstances. Le New York Times a ainsi rapporté que le bombardement de l’école primaire pour filles « Al-Shajara Al-Tayyiba » dans la ville de Minab, le 28 février dernier, a eu lieu lors d’une frappe visant une installation navale des Gardiens de la Révolution dans la région, au motif que le bâtiment scolaire demeurait classé comme cible militaire sur la base d’informations non actualisées. Cette frappe a entraîné la mort d’un grand nombre d’élèves et de membres du personnel scolaire. Les rapports ont indiqué que des enquêtes sont toujours en cours afin de déterminer si des modèles d’intelligence artificielle ou des logiciels d’analyse de données ont contribué à cette erreur, ou si celle-ci est imputable à une défaillance humaine classique.
Cet incident ouvre le débat sur le rôle potentiel des technologies avancées et des systèmes de reconnaissance dans de telles erreurs menaçant la sécurité humaine, révélant ce que l’on pourrait qualifier de « marge d’erreur technologique » — c’est-à-dire le fossé entre les promesses de précision technologique et la réalité de son application dans les opérations militaires. C’est à partir de ce constat que le présent article entreprend d’examiner le recours à l’intelligence artificielle dans les conflits et les guerres contemporains : il commence par retracer l’efficacité de son utilisation dans les guerres modernes, puis aborde son rôle dans la prise de décision militaire lors de l’agression américano-israélienne contre l’Iran. Il traite ensuite du récit de la « précision technologique » en tant que justification des opérations militaires, avant de conclure par la problématique de la responsabilité juridique à l’ère des algorithmes létaux.
Efficacité de l’intelligence artificielle dans les guerres modernes
L’emploi de l’intelligence artificielle dans le domaine militaire a connu un développement remarquable au cours des dernières années, faisant de cette technologie un élément pivot de la conduite des guerres modernes, notamment dans le cyberespace. Ces technologies sont en effet capables d’analyser des volumes considérables de données de renseignement à une vitesse largement supérieure aux capacités humaines, ce qui permet l’identification des cibles potentielles et l’évaluation des menaces dans des délais record.
L’efficacité de ces technologies se manifeste également dans leur aptitude à suivre et à analyser simultanément un grand nombre de cibles, puis à hiérarchiser les priorités de leur neutralisation selon des critères prédéfinis. Les systèmes d’intelligence artificielle sont ainsi capables, par exemple, de gérer des opérations offensives par drones tout en surveillant les réactions défensives de l’adversaire et en s’y adaptant dans des délais bien inférieurs à ceux des systèmes conventionnels. Ces technologies contribuent par ailleurs à l’accélération du développement des systèmes d’armement avancés ; certains dispositifs militaires modernes s’appuient en effet sur des algorithmes d’intelligence artificielle pour analyser les données et prendre des décisions opérationnelles, conférant ainsi aux États des capacités militaires plus sophistiquées et une réactivité accrue face aux menaces.
Sur le plan des applications concrètes, l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les guerres contemporaines se manifeste à travers plusieurs technologies militaires avancées. Parmi les plus notables figurent les armes autonomes, qui recourent à des capteurs et à des algorithmes capables de détecter, de suivre, d’identifier et d’attaquer des cibles sans intervention humaine directe. Ces applications comprennent également la technologie des « essaims de drones », par laquelle un groupe de drones opère de manière coordonnée pour accomplir des missions de combat telles que la localisation des radars ou le brouillage et le leurre militaire. En outre, des robots autonomes sont employés pour exécuter des missions de reconnaissance, de patrouille de sécurité et d’identification de cibles potentielles, ce qui témoigne de l’étendue de l’intégration des technologies d’intelligence artificielle à tous les niveaux des opérations militaires modernes.
L’intelligence artificielle et la prise de décision militaire dans l’agression américano-israélienne contre l’Iran
L’agression américano-israélienne contre l’Iran a inauguré une nouvelle phase des opérations militaires, dans laquelle l’intelligence artificielle est devenue un instrument central de planification et d’exécution. L’armée américaine a ainsi eu recours au système « Maven » pour l’extraction et l’analyse de volumes massifs de données de renseignement provenant de satellites et de dispositifs de surveillance. Parallèlement, Israël a développé les systèmes « Habsora » et « Lavender » afin de localiser avec une précision extrême des installations et des individus ; ces technologies ont permis d’accélérer les opérations, d’accroître la précision du ciblage et de réduire la dépendance à l’égard des forces humaines conventionnelles.
L’armée américaine a utilisé l’intelligence artificielle pour établir des priorités parmi les cibles, formuler des recommandations opérationnelles en temps réel et analyser les communications interceptées. Le système « Maven » a contribué à réduire le recours à des milliers de soldats dans les missions de renseignement et a accéléré la planification des frappes. Les applications ont également inclus des systèmes de drones et des logiciels tels que « Replicator », qui déploie des milliers de drones, de navires et de véhicules autonomes opérant de manière indépendante, sans contrôle humain direct.
Israël a par ailleurs bénéficié de systèmes d’intelligence artificielle avancés pour surveiller des bâtiments et des individus, et analyser les réseaux de communications et les renseignements. Tandis que le système « Lavender » se concentre sur les individus et la localisation de leurs positions, « Habsora » identifie les bâtiments et les installations visés. Outre ces deux systèmes, Israël a mobilisé sa nouvelle unité militaire « Bina », l’employant pour le traitement algorithmique complexe des données de terrain et la fourniture d’une image aérienne instantanée et globale du champ de bataille.
Le récit de la « précision technologique » comme justification de l’agression américano-israélienne contre l’Iran
Les États-Unis ont construit, depuis la guerre du Golfe de 1991, un récit fondé sur ce qu’il est convenu d’appeler la « précision technologique » pour justifier leurs frappes militaires contre l’Irak, promouvant alors l’idée que les armes guidées par laser et les missiles intelligents étaient capables de mener des frappes précises réduisant les pertes civiles. Les États-Unis et Israël ont réactivé ce récit dans le contexte de leurs frappes militaires en cours contre l’Iran, affirmant que le recours aux drones, aux missiles intelligents et aux systèmes d’intelligence artificielle garantit un ciblage précis limitant les dommages causés aux civils. Or, de nombreux rapports indépendants, parmi lesquels des enquêtes journalistiques et des études émanant de centres de recherche internationaux, indiquent que ce récit est trompeur : les erreurs liées à l’utilisation des technologies intelligentes ne sont pas rares, et les frappes atteignent fréquemment des cibles non intentionnelles.
Dans ce cadre, des analyses d’organisations de défense des droits humains ont démontré que des opérations militaires censées être précises ont causé un nombre élevé de victimes civiles, confirmant ainsi le fossé entre le discours officiel et la réalité du terrain. Ce constat établit que le recours à la « précision technologique » selon cette logique constitue une menace directe pour la sécurité humaine et sème la terreur et l’incertitude dans les zones ciblées, transformant ainsi le récit technologique en instrument de justification de résultats meurtriers et de transfert de la responsabilité humaine en simple argument technique.
Ces risques ont été perçus par un certain nombre d’employés de grandes entreprises technologiques développant des systèmes d’intelligence artificielle. Certaines de ces entreprises ont en effet été le théâtre de protestations internes et de pétitions d’employés refusant que leurs technologies soient utilisées dans des applications militaires ou des systèmes de mise à mort automatisée et de surveillance de masse, affirmant la nécessité de maintenir l’être humain au cœur du processus décisionnel. Le rapport du projet « Tony Erskine » a également mis en garde contre le remplacement du jugement humain par les machines, soulignant que cela peut conduire involontairement à une escalade des conflits. Des experts tels que Michael Horowitz ont par ailleurs indiqué que les systèmes d’armes entièrement autonomes ne sont pas fiables sur le plan juridique et ne garantissent pas la distinction entre cibles militaires et civiles.
Cette fragilité de la précision technologique démontre que le récit de la précision utilisé pour justifier la guerre américano-israélienne contre l’Iran relève davantage du slogan que de la réalité. Ses conséquences directes se manifestent dans les risques que courent les civils et la sécurité humaine — non seulement dans la guerre israélo-américaine contre l’Iran, mais également dans d’autres modèles de conflits — car les erreurs dans les données ou l’analyse peuvent produire des effets catastrophiques. Et si le droit humanitaire exige la distinction entre cibles militaires et cibles civiles, la technologie actuelle ne la garantit pas toujours, faisant de l’intelligence artificielle un instrument à double tranchant et transformant la précision technologique dont on fait la promotion en facteur de risque pour la sécurité humaine, plutôt qu’en promesse de maîtrise.
La responsabilité juridique à l’ère des algorithmes létaux
Le recours à l’intelligence artificielle dans les guerres engendre de nombreuses menaces directes pour la sécurité humaine : les armes autonomes peuvent en effet prendre des décisions de vie ou de mort sans supervision humaine, et l’absence de contrôle humain rend les résultats imprévisibles tout en accroissant le risque de dommages collatéraux infligés aux civils. Les algorithmes peuvent en outre amplifier la discrimination lorsqu’ils sont entraînés sur des données biaisées.
Les systèmes d’intelligence artificielle fonctionnent généralement comme des « boîtes noires » dont le processus décisionnel demeure opaque, ce qui affaiblit la transparence et la responsabilisation. Ces risques dépassent les seuls dommages matériels pour affecter la stabilité stratégique et l’équilibre militaire mondial.
Pour faire face aux menaces que les guerres conventionnelles font peser sur la sécurité humaine, le droit international humanitaire a consacré deux principes stipulant que tout recours à la force militaire doit respecter la proportionnalité et les précautions possibles dans l’attaque — deux principes fondamentaux pour la protection des civils et des biens de caractère civil. Le principe de proportionnalité impose que le dommage attendu d’une attaque soit proportionnel aux avantages militaires escomptés, tandis que le principe des précautions possibles exige que tous les efforts soient déployés pour minimiser les dommages collatéraux, y compris le recours à des méthodes alternatives d’identification des cibles avant le déclenchement des armements.
Toutefois, lorsque l’intelligence artificielle est mise en œuvre, ces deux principes se révèlent être un défi pour le fonctionnement de ses divers systèmes, car les algorithmes ne sont pas en mesure d’évaluer le dommage ou d’opérer un équilibre autonome entre nécessité militaire et considérations humanitaires. Ils ne peuvent pas non plus distinguer pleinement les civils des combattants ; la supervision humaine demeure donc indispensable pour encadrer les décisions automatisées et s’assurer que les armes autonomes ne violent pas les principes juridiques.
De tout ce qui précède, il ressort clairement que l’intelligence artificielle dans les guerres confronte l’humanité à l’impératif de la responsabilité éthique et juridique. Tout armement qui transgresse les principes de proportionnalité et de précautions possibles est réputé illicite dans son emploi et fait peser la responsabilité juridique sur les décideurs humains qui ordonnent l’attaque. C’est pourquoi l’engagement à exercer une supervision permanente et à assurer l’intervention humaine à chaque étape de l’attaque constitue la garantie de la protection des civils et de la réduction des risques. À mesure que les armes autonomes se développent, la responsabilité humaine devient centrale pour préserver l’équilibre entre nécessité militaire et respect de l’humanité — une responsabilité indissociable de l’ensemble des principes juridiques et éthiques qui fixent les limites de l’emploi de l’intelligence artificielle dans les guerres.
Khaled Boulaziz



