Gaza : la paix proclamée, la guerre poursuivie

28 mai 2026

Depuis le soi-disant tournant diplomatique censé ouvrir une ère de paix, les habitants de Gaza n’ont pas connu un seul jour de véritable répit. Les mots ont changé, les communiqués se sont adoucis, les tribunes internationales ont parlé de stabilisation, de transition, de reconstruction. Mais sur le terrain, la logique demeure la même : tuer, affamer, déplacer, surveiller, humilier. La paix annoncée ressemble moins à une fin de guerre qu’à une nouvelle administration de la destruction.

À Gaza, les bombes ne sont pas seulement des armes. Elles sont un langage politique. Elles disent aux Palestiniens qu’ils n’ont pas droit au temps, pas droit à la mémoire, pas droit à l’avenir. Elles écrivent dans la poussière des maisons détruites un message brutal : partir ou disparaître. La machine militaire israélienne, soutenue par l’impunité occidentale, ne cherche plus seulement à vaincre un adversaire armé ; elle écrase une société entière. C’est précisément ce que les organisations de défense des droits humains et les juridictions internationales documentent depuis des mois. La Cour pénale internationale a émis en novembre 2024 des mandats d’arrêt contre Benjamin Netanyahu et Yoav Gallant, notamment pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité liés à la famine comme méthode de guerre et aux attaques contre des civils.

La propagande voudrait réduire Gaza à une question sécuritaire. Mais Gaza est d’abord une question coloniale. Le projet sioniste d’État, dans sa forme la plus brutale, ne tolère pas l’existence politique palestinienne. Il accepte le Palestinien comme réfugié, comme chiffre humanitaire, comme victime muette, jamais comme propriétaire de sa terre. Voilà pourquoi l’équation est devenue existentielle : ou Gaza reste palestinienne, ou elle devient un territoire vidé de son peuple, remodelé par ceux qui l’ont détruit.

La Cour internationale de Justice, saisie par l’Afrique du Sud, a reconnu dès janvier 2024 l’existence d’un risque plausible relevant de la Convention sur le génocide et a ordonné à Israël de prendre des mesures pour prévenir les actes génocidaires et permettre l’aide humanitaire.

Depuis, Amnesty International et Human Rights Watch ont publié des rapports accusant Israël d’actes génocidaires ou d’extermination contre les Palestiniens de Gaza.

En septembre 2025, une commission d’enquête indépendante de l’ONU est allée plus loin en concluant qu’Israël avait commis un génocide à Gaza.

Dans ce contexte, parler de « Conseil de paix » ou de « Board of Peace » relève presque de l’insulte. Comment appeler paix une architecture politique qui laisse le bourreau garder la clé du corridor, du ciel, de la mer, de l’aide, des frontières et des ruines ? Comment demander à une population affamée de faire confiance à des médiateurs dont les plans parlent davantage de contrôle, de désarmement et de gouvernance imposée que de justice, de retour, de réparation et de souveraineté ?

Le président Donald Trump avait déjà dévoilé l’imaginaire réel de cette diplomatie : transformer Gaza en « Riviera du Moyen-Orient », évoquer une prise de contrôle américaine, déplacer les Palestiniens et reconstruire au-dessus de leurs cimetières. Ce n’était pas une gaffe. C’était une confession. Derrière les mots de reconstruction se profile un vieux rêve colonial : faire de la terre palestinienne une opportunité immobilière, un projet de luxe, une vitrine géopolitique où le peuple natif devient obstacle administratif.

Les Arabes, eux, continuent trop souvent à séparer Washington de Tel-Aviv comme si l’un n’était que médiateur et l’autre seulement belligérant. Mais les faits racontent une alliance structurelle. Les États-Unis arment, protègent diplomatiquement, couvrent juridiquement et redessinent politiquement l’espace du crime. Israël exécute au sol ce que l’ordre impérial permet au sommet. Deux drapeaux, une même logique de domination.

Le plus terrible est peut-être cette normalisation du massacre. Une frappe sur une tente devient un incident. Une famine devient une crise logistique. Un enfant amputé devient une image de plus. Une famille rayée du registre civil devient une donnée incertaine. Même après l’accord de cessez-le-feu d’octobre 2025, l’agence Associated Press rapportait encore des frappes israéliennes tuant des civils déplacés, tandis que les autorités sanitaires de Gaza faisaient état de centaines de morts supplémentaires depuis la trêve. La guerre n’a donc pas disparu ; elle s’est fragmentée, bureaucratisée, rendue plus facile à nier.

L’aide humanitaire elle-même a été transformée en champ de contrôle. Les Palestiniens sont contraints de choisir entre mourir de faim et risquer la balle en cherchant de la nourriture. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a dénoncé en 2025 des tirs et bombardements visant des Palestiniens qui tentaient d’accéder à des points de distribution d’aide. Quand la nourriture devient piège, quand la farine devient frontière de mort, le crime n’est plus accidentel : il devient système.

Face à cela, les conférences de paix ne suffisent pas. Les déclarations inquiètes ne suffisent pas. Les larmes diplomatiques ne suffisent pas. Un crime de guerre ne se soigne pas par un communiqué. Un génocide ne se suspend pas par une formule équilibrée. La justice exige des sanctions, des embargos militaires, des poursuites, des ruptures de complicité. Tout le reste n’est que théâtre.

Les Palestiniens de Gaza ont déjà compris ce que beaucoup de chancelleries refusent encore d’admettre : la survie n’est pas négociable. Leur attachement à la terre n’est pas une posture idéologique, mais une nécessité historique. Car chaque exil palestinien présenté comme temporaire s’est transformé en dépossession durable. Chaque promesse internationale s’est dissoute devant le fait accompli israélien. Chaque « processus de paix » a servi à gagner du temps pendant que les colonies, les murs, les prisons et les massacres avançaient.

Gaza n’est pas seulement une ville bombardée. Gaza est devenue le miroir moral du monde. Ceux qui regardent et se taisent s’y voient. Ceux qui justifient s’y condamnent. Ceux qui financent s’y accusent. La question n’est plus de savoir si les crimes sont visibles ; ils le sont. La question est de savoir combien de preuves il faudra encore aux puissants pour cesser d’appeler prudence ce qui n’est que complicité.

Le peuple palestinien n’a pas besoin d’une paix écrite par ses geôliers. Il a besoin de liberté, de justice, de souveraineté et de retour. Il a besoin que le droit international cesse d’être une décoration pour sommets diplomatiques et devienne enfin une arme contre l’impunité. Gaza n’attend pas une Riviera. Gaza réclame sa terre, ses morts, ses enfants, sa mer, son ciel.

Et tant que la Palestine sera traitée comme une question à gérer plutôt qu’un peuple à libérer, la paix restera un mensonge prononcé au-dessus des ruines.

Khaled Boulaziz