Liban martyr : entre la guerre israélienne et la tutelle iranienne

27 mai 2026

Le Liban ne meurt pas seulement sous les bombes. Il meurt d’être nié comme pays, comme peuple, comme souveraineté. Il meurt dans le fracas des avions israéliens, dans la lâcheté des chancelleries, dans le cynisme des puissances régionales, dans cette fatalité organisée qui transforme une nation millénaire en champ de bataille permanent. Le Liban, une fois encore, est sommé de payer pour les guerres des autres, d’accueillir les deuils des autres, de porter sur son sol les stratégies de ceux qui ne lui reconnaissent même plus le droit élémentaire à la paix.

Au sud, les villages se vident, les familles fuient, les routes deviennent des lignes d’exode, les maisons des coordonnées militaires. Israël parle de sécurité ; le Liban voit tomber les missiles. Israël parle de riposte ; les civils comptent leurs morts. Israël parle de neutraliser une menace ; le territoire libanais devient une zone de punition collective. Derrière chaque communiqué militaire se cache une scène plus simple et plus terrible : une mère qui rassemble quelques papiers, un enfant réveillé par les drones, un vieillard qui refuse de quitter la maison où reposent ses morts. Voilà le vrai langage de la guerre : non pas celui des états-majors, mais celui des ruines.

La guerre israélienne contre le Liban repose sur une vieille doctrine : faire payer à un pays entier l’existence d’un ennemi armé sur son sol. Cette doctrine est moralement intenable et politiquement désastreuse. Elle prétend séparer le Hezbollah du Liban tout en frappant le Liban pour atteindre le Hezbollah. Elle affirme vouloir protéger des civils israéliens tout en exposant massivement des civils libanais. Elle invoque le droit à la défense pour piétiner, jour après jour, le droit d’un peuple voisin à vivre sans terreur aérienne. La sécurité ne devient pas plus légitime quand elle se construit sur l’humiliation permanente d’un autre pays.

Mais dénoncer la brutalité israélienne ne doit pas conduire à absoudre l’autre dépossession du Liban : la tutelle iranienne. Car le Liban n’est pas seulement bombardé de l’extérieur ; il est aussi capturé de l’intérieur par une logique de procuration. L’Iran n’a jamais aimé le Liban pour lui-même. Il l’a aimé comme profondeur stratégique, comme façade méditerranéenne, comme carte de négociation, comme théâtre avancé de sa confrontation avec Israël et les États-Unis. Téhéran parle de résistance, mais la résistance qu’il finance ne rend pas la décision au peuple libanais ; elle la lui retire.

Le Hezbollah prétend incarner la défense du Liban. Mais une défense nationale ne peut pas appartenir à un parti. Elle ne peut pas obéir à une capitale étrangère. Elle ne peut pas décider seule de la guerre et de la paix, puis demander à tout un peuple d’en assumer les conséquences. Le drame libanais tient précisément là : l’État est trop faible pour protéger son territoire, trop divisé pour imposer son autorité, trop abandonné pour reprendre le monopole de la décision stratégique. Dans ce vide, Israël frappe et l’Iran s’installe. L’un détruit au nom de sa sécurité ; l’autre confisque au nom de la résistance. Le résultat est le même : le Liban disparaît comme sujet politique.

Le martyr du Liban est donc double. Il est martyr des bombes israéliennes, des violations de souveraineté, de cette impunité qui permet à un gouvernement de traiter le ciel libanais comme une extension de son propre espace militaire. Mais il est aussi martyr de l’axe iranien, qui transforme la souffrance libanaise en capital politique. On ne libère pas un pays en l’enrôlant malgré lui. On ne protège pas une nation en plaçant ses villages en première ligne d’une guerre régionale. On ne résiste pas pour un peuple quand ce peuple n’a plus le droit de choisir le prix qu’il accepte de payer.

Ceux qui aiment véritablement le Liban doivent refuser ce chantage binaire. Refuser de choisir entre la domination israélienne et la tutelle iranienne. Refuser d’être sommés d’applaudir les bombes de l’un pour dénoncer les calculs de l’autre. Refuser aussi l’inverse : applaudir une milice parce qu’elle affronte Israël, comme si l’ennemi de l’ennemi devenait automatiquement le gardien de la souveraineté. Le Liban n’a pas besoin d’un protecteur qui le sacrifie. Il n’a pas besoin d’un bourreau qui prétend le discipliner. Il a besoin d’un État, d’une armée nationale, d’une diplomatie libre, d’institutions capables de dire non à toutes les ingérences.

La tragédie actuelle révèle l’effondrement d’un principe pourtant simple : un pays ne peut pas survivre si sa guerre se décide ailleurs. À Jérusalem, à Téhéran, à Washington, dans les bunkers, les chancelleries et les salles d’opération, le Liban est souvent traité comme un dossier. Mais le Liban n’est pas un dossier. C’est une terre de visages, de langues, de mémoires, de blessures et de promesses. C’est un pays qui a trop longtemps été réduit à sa géographie stratégique, alors qu’il est d’abord une communauté politique qui réclame le droit de vivre.

La communauté internationale porte, elle aussi, sa part d’hypocrisie. Elle appelle au calme après avoir toléré l’escalade. Elle finance l’humanitaire sans affronter les causes politiques du désastre. Elle invoque la souveraineté libanaise quand cela l’arrange, puis l’oublie dès que les rapports de force régionaux reprennent le dessus. Les résolutions s’empilent, les communiqués se ressemblent, les missions de paix observent ce qu’elles ne peuvent empêcher. Pendant ce temps, le Liban compte ses morts, ses déplacés, ses maisons détruites, ses enfants traumatisés, ses frontières piétinées.

Il faut le dire clairement : aucune paix durable ne naîtra d’un Liban maintenu dans cet état de demi-souveraineté. Israël ne pourra jamais bombarder le Liban jusqu’à produire la stabilité. L’Iran ne pourra jamais instrumentaliser le Liban jusqu’à produire la liberté. Le Hezbollah ne pourra jamais confisquer la décision nationale jusqu’à produire l’unité. Et l’Occident ne pourra jamais prétendre défendre l’ordre international tout en traitant certaines souverainetés comme négociables.

Le Liban martyr nous oblige à retrouver le sens des mots. La souveraineté n’est pas un slogan. Elle signifie que nul État étranger ne doit bombarder impunément un territoire. Elle signifie aussi qu’aucune force armée parallèle ne doit décider seule du destin national. La résistance n’est pas un permis de capturer un pays. La sécurité n’est pas un permis de l’écraser. La solidarité n’est pas l’alignement aveugle sur un camp, mais la défense obstinée du droit d’un peuple à ne pas être transformé en combustible géopolitique.

Aujourd’hui, la cause libanaise ne peut être ni israélienne, ni iranienne, ni américaine, ni confessionnelle. Elle doit être libanaise. Elle doit dire que le Liban n’est pas une base arrière, pas une zone tampon, pas un laboratoire de guerres hybrides, pas une monnaie d’échange dans les négociations régionales. Elle doit dire que les morts de Nabatiyeh, de Tyr, de la Bekaa ou du Sud ne sont pas des dommages collatéraux dans le grand théâtre de la puissance. Ils sont l’accusation vivante portée contre tous ceux qui ont accepté que le Liban soit sacrifié.

Le Liban ne demande pas la pitié. Il demande justice. Il demande que cessent les frappes qui mutilent son territoire. Il demande que cesse la tutelle qui confisque sa décision. Il demande que ses institutions redeviennent plus fortes que les milices, que son armée redevienne seule dépositaire de la défense nationale, que son ciel cesse d’être traversé par la peur, que ses enfants héritent d’autre chose que des ruines.

Le Liban est martyr parce qu’on l’a trop longtemps forcé à mourir pour les autres. Il redeviendra vivant le jour où il pourra enfin vivre pour lui-même.

Khaled Boulaziz