La saga des mémorialistes français et les crimes de la colonisation

25 juin 2026
11 min de lecture|2 139 mots

Le Figaro a trouvé une formule : “Paris-Alger : histoire d’une relation passionnelle” (1). Tout est déjà dans ce titre. Quand une puissance envahit un pays, l’occupe pendant 132 ans, confisque ses terres, brise ses structures sociales, impose son ordre militaire, puis laisse mourir des centaines de milliers d’indigènes dans une famine coloniale, il ne s’agit pas d’une “relation passionnelle”. Il s’agit d’un rapport de domination. Il s’agit d’un crime historique. Il s’agit d’un dossier d’accusation.

Dans l’émission Parlez-moi d’Histoire, Guillaume Perrault reçoit Pierre Vermeren, professeur d’histoire du Maghreb contemporain à Paris-I Panthéon-Sorbonne, auteur de France-Algérie, de 1962 à nos jours, et Jean-Louis Levet, essayiste, ancien haut fonctionnaire, co-auteur du Mal algérien. La page de présentation annonce ainsi un débat sur “Paris-Alger”, sous ce vocabulaire feutré de la passion, de la relation, du malaise, de la pathologie. Mais ce vocabulaire n’est pas neutre. Il transforme la violence coloniale en psychologie diplomatique. Il remplace le crime par le malentendu. Il gomme l’asymétrie fondamentale : la France fut l’occupant ; l’Algérie fut l’occupée.

C’est précisément cette mécanique qu’il faut mettre en accusation. Guillaume Perrault n’est pas un simple passeur innocent lorsqu’il installe le décor d’une conversation historique sous le signe d’une “relation passionnelle”. Pierre Vermeren n’est pas un observateur extérieur lorsqu’il parle d’une “relation pathologique” en déplaçant le centre de gravité vers les tensions postérieures à 1962. Jean-Louis Levet n’est pas un témoin neutre lorsque son livre est présenté comme une dénonciation du “régime d’Alger” et de ses “interminables débats mémoriels” avec la France. Dans ce triangle médiatico-intellectuel, l’Algérie est encore placée sur le banc des accusés : trop de mémoire, trop de ressentiment, trop de régime, trop de passion. La France, elle, reste souvent dans la posture confortable de l’arbitre fatigué, presque victime de ce passé qui refuse de se taire.

Or le passé ne se tait pas parce que les morts n’ont pas été comptés à leur juste place. Entre 1866 et 1868, l’Algérie colonisée subit l’une des plus grandes hécatombes de son histoire. Le Nouvel Obs, citant Pierre Darmon, rappelle qu’à partir de 1866 une série de catastrophes sanitaires et naturelles frappe l’Algérie : sécheresse, sauterelles, récoltes détruites, tremblement de terre, choléra, typhus et famine. En trois ans, sur une population estimée à 2,9 millions d’habitants, l’Algérie perd officiellement 500 000 personnes, voire davantage, soit au moins 17 % de sa population. Proportionnellement, cela représenterait environ 11 millions de morts pour la France du début du XXIe siècle.

Voilà le fait central. Un cinquième d’un peuple peut disparaître, et pourtant le récit français continue de parler de “relation passionnelle”. Il faut mesurer l’indécence de cette formule. La passion suppose deux sujets. La colonisation fut un système où l’un possédait l’armée, l’administration, le cadastre, l’impôt, les tribunaux, les routes, les ports, les silos détruits et les terres confisquées, tandis que l’autre mourait de faim sur sa propre terre. Ce n’est pas une passion. C’est une prédation.

Le pire est que cette famine n’est pas un secret d’archives. Bertrand Taithe lui a consacré un article universitaire sur sa construction médiatique : la crise fut connue, relayée, commentée en France métropolitaine et dans le monde anglophone. Elle ne fut donc pas invisible. Elle fut visible, mais politiquement neutralisée. On regardait les corps algériens mourir, mais on les enfermait dans le vocabulaire de la charité, de l’humanitaire, de l’orphelin, de la compassion chrétienne, jamais dans celui de la responsabilité coloniale.

La thèse de la catastrophe naturelle est le premier mensonge commode. Oui, il y eut sécheresse. Oui, il y eut criquets. Oui, il y eut choléra. Mais une famine de masse ne tue pas seulement parce que la pluie manque. Elle tue parce qu’une société a été rendue vulnérable avant la crise. Elle tue quand ses terres ont été confisquées, ses réserves détruites, ses mobilités entravées, ses structures communautaires brisées, ses paysans fiscalement pressurés et ses mécanismes d’entraide disloqués.

La colonisation française a précisément fabriqué cette vulnérabilité. Britannica rappelle que la domination française en Algérie s’est installée dans une tradition de violence, que la confiscation massive des terres cultivables a rendu possible la colonisation de peuplement, et que le sénatus-consulte de 1863 a brisé les terres tribales en permettant aux colons d’acquérir de vastes espaces auparavant protégés par le droit coutumier. Cette donnée est capitale : la famine de 1866-1868 n’arrive pas dans une Algérie intacte. Elle arrive dans une Algérie déjà blessée, spoliée, déstructurée.

Kamel Kateb, dans son ouvrage de référence publié par l’INED, a montré combien l’histoire démographique de l’Algérie coloniale doit être lue avec les catégories mêmes de la domination : “Européens”, “indigènes”, “juifs”, autant de catégories produites par le colonisateur et par ses appareils statistiques. La recension de son travail dans les Annales de démographie historique rappelle que Kateb évalue à 825 000 les pertes indigènes entre 1830 et 1875, en intégrant la guerre, les destructions, les représailles, les famines et les maladies. Elle souligne aussi que la colonisation, en réquisitionnant les terres, en imposant les villages et en sédentarisant les tribus nomades, rompt un équilibre fragile et appauvrit les populations. (SHS Cairn.info)

Ce point accuse directement le roman français de l’innocence. Les Algériens ne sont pas morts parce qu’ils étaient “imprévoyants”, comme l’administration coloniale aimait le prétendre. Ils sont morts parce que la colonisation avait détruit leurs moyens de prévoyance. Les silos communautaires, les solidarités tribales, la mobilité pastorale, les protections collectives contre les disettes : tout cela fut attaqué, affaibli, disloqué par la conquête, la fiscalité, le cantonnement, la dépossession et l’intégration forcée à une économie coloniale tournée vers les intérêts français.

C’est pourquoi la famine de 1866-1868 doit être qualifiée pour ce qu’elle fut : une famine coloniale de masse. Pas une calamité isolée. Pas une fatalité météorologique. Pas une tragédie abstraite. Une famine produite par la combinaison du choc naturel et d’un système politique de domination. Une famine où le colonisateur contrôlait le territoire, les routes, les ports, la sécurité, les terres, l’administration, mais n’a pas protégé les populations qu’il prétendait gouverner.

Cette responsabilité doit être placée aussi devant le rapport Stora. Commandé par Emmanuel Macron pour traiter des questions mémorielles liées à la colonisation et à la guerre d’Algérie, ce rapport prétendait mettre en avant des faits précis, reconnaître les discriminations et les exactions subies par les populations algériennes, et sortir des visions “lénifiantes” de l’histoire. Le texte le dit lui-même : il fallait “mettre en avant des faits précis”.

Mais dans la version officielle du rapport, la grande famine de 1866-1868 disparaît. Les recherches plein texte dans le PDF officiel ne renvoient aucune occurrence pour “famine”, “choléra”, “1868”, “1866” ou “sauterelles”. Ce n’est pas une erreur marginale. C’est un trou noir. C’est l’effacement d’un crime de masse dans un rapport censé regarder le fait colonial en face. (elysee.fr)

Le silence est d’autant plus grave que l’ouvrage de Kamel Kateb porte la mention “préface de Benjamin Stora”. Autrement dit, la matière historique existait. Elle n’était pas inconnue. Elle était accessible, travaillée, publiée, adossée à l’INED, discutée dans le champ scientifique. Le rapport Stora ne pouvait pas ignorer l’existence de ce désastre démographique. Il a choisi de ne pas en faire un axe mémoriel.

Ce choix est politique. Le rapport Stora reconnaît certains crimes, mais il sélectionne les morts qui peuvent entrer dans une mémoire acceptable pour l’État français. Maurice Audin, Ali Boumendjel, le 17 octobre 1961, les essais nucléaires, les archives, les disparus : tous ces dossiers sont essentiels. Mais laisser hors champ la famine de 1866-1868, c’est éviter l’accusation la plus radicale contre la colonisation : celle d’avoir détruit les conditions mêmes de survie d’un peuple.

C’est ici que Perrault, Vermeren et Levet doivent être interpellés. Quand on prétend parler d’histoire franco-algérienne en 2026, quand on occupe les plateaux, les maisons d’édition, les pages Histoire, les studios du Figaro, on ne peut plus jouer les vierges offensées devant la mémoire algérienne. On ne peut plus dire que l’Algérie “instrumentalise” l’histoire sans commencer par demander pourquoi la France officielle a escamoté un demi-million de morts. On ne peut plus dénoncer les “interminables débats mémoriels” algériens sans reconnaître que ces débats existent parce que les crimes français n’ont jamais été nommés à la hauteur de leur violence.

La fausse innocence française consiste à toujours demander aux Algériens de sortir de la mémoire, mais jamais à la France de sortir du déni. Elle consiste à pathologiser la relation au lieu d’identifier le crime originel. Elle consiste à parler de “passion” lorsqu’il faut parler de spoliation. Elle consiste à parler d’“apaisement” lorsqu’il faut parler de famine, de terres confisquées, de structures sociales détruites, de populations abandonnées, de cadavres ramassés sur les routes.

William Gallois, dans The Cambridge World History of Genocide, rappelle que la question du génocide dans l’Algérie du XIXe siècle reste discutée dans l’historiographie occidentale, mais qu’elle est largement admise dans de nombreux récits algériens. Il souligne surtout que la conquête française présente de fortes affinités avec d’autres violences exterminatrices de colonies de peuplement : massacres, volonté de nuire aux groupes récalcitrants, rêve de table rase maghrébine et “violence lente” détruisant groupes, communautés et identités.

La famine de 1866-1868 appartient à cette violence lente. Elle n’a peut-être pas été décrétée comme une opération militaire nommée. Mais elle fut rendue possible par un ordre colonial qui avait déjà appauvri, désarmé et déstructuré les Algériens. Le génocide ne se réduit pas à la balle ou au sabre. Il peut aussi passer par la terre confisquée, le silo détruit, l’impôt prédateur, la tribu brisée, la mobilité empêchée, le secours refusé, la maladie propagée, la faim administrée.

La mise en accusation est donc claire. Stora est comptable d’un silence officiel qui rend la famine invisible dans un rapport mémoriel majeur. Perrault est comptable d’un cadrage médiatique qui transforme une histoire de domination en “relation passionnelle”. Vermeren est comptable d’un vocabulaire de la pathologie qui risque de déplacer la responsabilité du crime colonial vers la difficulté contemporaine de la relation. Levet est comptable d’un discours qui renvoie le “mal” vers l’Algérie, son régime et sa mémoire, alors que le premier mal historique fut l’invasion, la dépossession et la violence coloniale française.

Ces hommes ne sont pas responsables des morts de 1868. Mais ils sont responsables de la manière dont, aujourd’hui, la parole française autorisée trie les morts, hiérarchise les douleurs, euphémise les crimes et reproche aux Algériens de ne pas oublier ce que la France refuse encore de nommer.

La grande famine algérienne n’est pas une note de bas de page. C’est un acte d’accusation. Plus de 500 000 morts, peut-être davantage. Un peuple amputé. Une société rurale brisée. Une colonisation qui avait promis l’ordre et qui livra la faim. Une mémoire officielle qui prétend chercher la vérité et qui saute par-dessus le charnier.

La nature a frappé. La colonisation a transformé le choc en hécatombe. Et ceux qui, aujourd’hui, parlent d’histoire franco-algérienne sans placer cette famine au centre du dossier ne font pas œuvre d’apaisement. Ils prolongent l’effacement.

Khaled Boulaziz

(1) https://video.lefigaro.fr/figarotv/emission/paris-alger-histoire-d-une-relation-passionnelle-suivez-parlez-moi-d-histoire-anime-par-guillaume-perrault-20260618

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