La révolution algérienne ne s’est pas achevée le 5 juillet 1962. Elle a changé de lieu, de langue et de visage. Elle a quitté le maquis, les frontières tunisienne et marocaine, les prisons françaises et les bidonvilles des grandes villes, pour s’installer au cœur de l’État naissant. Ce que James McDougall appelle, dans A History of Algeria, (1) « The Unfinished Revolution », n’est pas simplement l’histoire d’une indépendance trahie. C’est celle d’une promesse immense, portée par un peuple qui venait d’arracher sa souveraineté à l’ordre colonial, et d’un pouvoir qui, aussitôt né, s’est construit en parlant au nom de ce peuple tout en l’écartant de la décision.
Le paradoxe est là, brutal et fondateur : l’Algérie indépendante proclame que le peuple est le « seul héros » de la guerre, mais l’État qui naît de cette guerre ne lui reconnaît pas le droit d’être le véritable sujet de sa propre souveraineté. Le peuple est célébré, chanté, commémoré, monumentalement glorifié ; il n’est pas consulté. La révolution devient légitimité, la légitimité devient monopole, le monopole devient appareil. À partir de cette contradiction initiale, McDougall déroule trente années d’histoire politique où se nouent les fils de la crise future : la prééminence de l’armée, le poids des services, les rivalités de clans, la bureaucratisation du socialisme, l’arabisation comme projet d’État, l’islam comme langage concurrent de la morale publique, puis l’ouverture précipitée de 1989 et l’effondrement de 1992.
L’été 1962 est donc moins un épilogue qu’un commencement convulsif. L’indépendance arrive dans la joie, mais aussi dans le désordre. Le FLN, qui avait réussi à incarner la lutte nationale, n’est pas un bloc homogène. Derrière le mythe de l’unanimité révolutionnaire, la guerre a laissé des fractures profondes : entre l’intérieur et l’extérieur, entre les wilayas et l’armée des frontières, entre le GPRA et l’état-major général, entre militants politiques anciens et militaires montés en puissance pendant le conflit. La question décisive n’est déjà plus seulement celle de la libération du territoire, mais celle de la possession de l’État.
C’est dans ce contexte que se joue l’ascension de Ben Bella, appuyé par Boumediene et par le groupe dit d’Oujda. Le programme de Tripoli, élaboré avant l’indépendance, esquisse une orientation radicale, socialiste, tiers-mondiste, marquée par l’idée d’une transformation profonde de la société. Mais ce programme, au lieu de devenir la matrice d’un débat national, se retrouve pris dans la logique des rapports de force. La révolution a un texte, mais le pouvoir a ses hommes, ses réseaux, ses armes. L’Algérie indépendante se dote d’un langage de rupture, mais ses institutions naissent déjà sous le signe de la confiscation.
Ben Bella incarne d’abord l’enthousiasme populaire. Il parle le langage de la révolution afro-asiatique, se veut proche des masses, se présente comme le visage d’une Algérie nouvelle, radicale, anti-impérialiste. La nationalisation des terres abandonnées par les Européens et l’expérience de l’autogestion agricole semblent ouvrir un horizon inédit : celui d’une société capable de prendre elle-même en main les instruments de production. Dans l’Algérie des premières années, l’autogestion porte une charge symbolique considérable. Elle dit que ceux qui ont combattu pour la terre peuvent désormais la travailler pour eux-mêmes ; elle dit que l’indépendance ne doit pas être seulement un drapeau, mais une transformation des rapports sociaux.
Mais cette expérience est rapidement absorbée par l’État. Les comités de travailleurs sont encadrés, dirigés, bureaucratisés. La spontanéité sociale est reprise en main par l’administration. Ben Bella, qui se réclame du peuple, concentre les pouvoirs autour de sa personne. Il cumule les prérogatives, marginalise ses rivaux, gouverne de plus en plus par décret. Le socialisme proclamé devient moins une démocratie sociale qu’un instrument de légitimation du pouvoir présidentiel. La crise kabyle, la rébellion du FFS, la guerre des sables avec le Maroc et la répression des oppositions montrent rapidement les limites du pluralisme révolutionnaire. L’indépendance a supprimé l’ordre colonial, mais elle n’a pas installé l’État de droit.
Le coup d’État du 19 juin 1965, conduit par Boumediene, n’est donc pas une rupture absolue. Il est l’officialisation d’une réalité déjà présente : le centre effectif du pouvoir se trouve dans l’armée et dans les réseaux politico-militaires issus de la guerre. Boumediene écarte Ben Bella au nom du sérieux, de la discipline, de l’efficacité. Il met fin au style flamboyant, au populisme personnel, aux improvisations idéologiques. Mais il ne remet pas le pouvoir au peuple. Il installe un État plus froid, plus austère, plus bureaucratique, où la révolution cesse d’être incarnée par un homme charismatique pour devenir l’attribut de l’État lui-même.
Ce moment boumedieniste occupe une place centrale dans le chapitre de McDougall. L’auteur ne le réduit ni à un âge d’or ni à une simple dictature militaire. Il en montre les réalisations et les impasses. Sous Boumediene, l’Algérie construit des institutions, développe l’éducation, investit dans l’industrie, nationalise les hydrocarbures, affirme sa souveraineté économique et devient une voix majeure du tiers-monde. L’État algérien parle haut à l’international. Il défend un nouvel ordre économique mondial, soutient les causes anti-impérialistes, fait de la souveraineté sur les ressources naturelles une doctrine politique. Dans un monde encore structuré par la guerre froide, Alger veut apparaître comme la capitale d’un Sud global debout.
Sur le plan intérieur, les années 1970 portent aussi des progrès réels. La scolarisation progresse, l’État-providence s’élargit, le revenu moyen augmente, les inégalités semblent contenues. Pour beaucoup d’Algériens, cette période restera associée à une certaine dignité nationale, à une présence effective de l’État, à l’idée que l’indépendance pouvait nourrir, instruire, soigner et faire avancer la société. McDougall refuse donc le simplisme : la révolution inachevée n’est pas une révolution sans effets. Elle transforme profondément le pays. Mais elle le transforme sans démocratie.
C’est là que se situe la limite essentielle. Boumediene construit pour le peuple, non avec lui. La participation populaire est contrôlée, le FLN sert de façade, les syndicats et organisations de masse fonctionnent dans l’orbite du pouvoir. Les débats autorisés restent bornés par l’appareil. Le pluralisme est assimilé au désordre, la contestation à la trahison, l’autonomie sociale à la menace. L’État révolutionnaire se veut éducateur, modernisateur, moral, souverain ; il demeure incapable d’accepter que la société puisse produire sa propre parole politique.
Le projet culturel porte les mêmes contradictions. L’arabisation répond à une demande historique : sortir du legs colonial, reconquérir une langue et une personnalité nationale niées par la France. Mais menée d’en haut, souvent contre la complexité réelle du pays, elle nourrit de nouvelles fractures. L’Algérie est arabe, musulmane, amazighe, méditerranéenne, africaine, traversée de langues et de mémoires multiples. Le pouvoir, lui, cherche une formule unificatrice, parfois réductrice, où l’arabité et l’islam deviennent les piliers d’une authenticité officielle. Ce choix donne à l’État un vocabulaire de légitimité, mais il ouvre aussi un espace à ceux qui accuseront plus tard ce même État de ne pas être assez islamique, pas assez moral, pas assez fidèle à l’identité du peuple.
Dès les années 1960, des courants religieux conservateurs ou islamistes contestent la mainmise de l’État sur l’islam. L’association al-Qiyam, puis l’influence de penseurs comme Malek Bennabi, nourrissent une critique où la révolution est relue comme une guerre morale, une libération devant déboucher sur une société islamique. Longtemps minoritaire, ce courant gagne en force à mesure que le socialisme d’État s’épuise, que la bureaucratie se discrédite et que les promesses économiques se heurtent aux réalités de la pénurie, du logement, du chômage et des frustrations juvéniles. La révolution officielle produit ainsi sa propre opposition morale : plus l’État parle d’authenticité, plus d’autres prétendent incarner l’authenticité contre lui.
La question amazighe suit un chemin parallèle mais différent. Le Printemps berbère de 1980 marque l’irruption d’une revendication culturelle et démocratique que le pouvoir ne sait traiter que par la suspicion. L’interdiction d’une conférence de Mouloud Mammeri à Tizi Ouzou déclenche une mobilisation étudiante, sociale, régionale, bientôt réprimée. De là naît un mouvement culturel berbère qui réclame la reconnaissance de la langue et de la culture amazighes, mais aussi des libertés politiques. Le pouvoir y voit du régionalisme ; les militants y voient la poursuite d’un combat démocratique trahi depuis les origines du mouvement national. Ainsi, sur deux fronts opposés — islamiste et berbériste — la société rappelle à l’État que l’identité nationale ne peut être décrétée par circulaire.
La mort de Boumediene, en 1978, ouvre une nouvelle séquence. Chadli Bendjedid arrive au pouvoir sans l’aura de son prédécesseur. Son slogan, « pour une vie meilleure », correspond à une attente réelle : moins de rigidité, plus de consommation, davantage d’espace privé, un relâchement de la discipline étatique. Les restrictions de voyage sont assouplies, les importations et les possibilités d’initiative privée s’élargissent, des prisonniers politiques sont libérés, des exilés reviennent. La société respire un peu. Mais ce relâchement ne s’accompagne pas d’une reconstruction politique solide. L’économie est réorganisée sans être vraiment libérée ; les monopoles se fragmentent en sous-monopoles ; la corruption se diffuse ; les clans se recomposent. La rente ne disparaît pas, elle change de circuits.
Puis vient le choc. La chute des prix du pétrole au milieu des années 1980 révèle la fragilité d’un modèle dépendant des hydrocarbures et du crédit international. Les recettes s’effondrent, l’endettement explose, les importations sont réduites, les pénuries se multiplient. La crise économique devient crise sociale. Le chômage, l’inflation, la crise du logement, les files d’attente et l’humiliation quotidienne minent la légitimité du régime. L’État qui promettait la dignité produit désormais de la frustration. La jeunesse, nombreuse, scolarisée, urbaine, ne se reconnaît plus dans les récits héroïques de la guerre. Elle n’a pas fait la révolution ; elle en subit les appareils.
Octobre 1988 surgit de cette accumulation. Les émeutes d’Alger et d’autres villes expriment une colère profonde contre le régime, ses symboles, ses privilèges, sa langue morte. L’armée tire. Des centaines de jeunes sont tués. Le FLN perd alors ce qui lui restait de légitimité historique. Le pacte implicite des années 1970 — obéissance politique contre redistribution sociale — se brise. Chadli tente de reprendre l’initiative par la réforme : Constitution de 1989, fin du parti unique, pluralisme, liberté de la presse, ouverture politique. Mais cette ouverture, loin de stabiliser le système, révèle le vide qu’il avait lui-même créé.
Mouloud Hamrouche et les réformateurs voulaient transformer l’économie, autonomiser les entreprises publiques, rationaliser l’État, desserrer l’étau bureaucratique. Ils pensaient avoir besoin de temps. Ils n’en auront pas. Le pluralisme politique s’installe dans l’urgence, sans pédagogie démocratique, sans institutions solides, sans confiance entre gouvernants et gouvernés. Les anciens appareils résistent. Les bénéficiaires du système — bureaucrates, importateurs, militaires, clientèles diverses — défendent leurs positions. Dans la société, le discours islamiste capte la colère, la moralise, l’organise. Le FIS apparaît comme la force qui dit non au pouvoir, qui parle au nom des humiliés, qui promet de purifier un ordre perçu comme corrompu.
La victoire du FIS aux élections locales de 1990, puis son succès spectaculaire au premier tour des législatives de décembre 1991, ne signifient pas que l’Algérie entière veut un État théocratique. McDougall insiste sur la complexité du vote : il s’agit aussi d’un vote de protestation massif contre le FLN, contre la corruption, contre l’impasse sociale. Mais le système, incapable d’accepter l’incertitude démocratique qu’il a lui-même ouverte, choisit l’interruption. En janvier 1992, Chadli est poussé à la démission, le processus électoral est annulé, un Haut Comité d’État est installé, l’état d’urgence est proclamé. La révolution inachevée entre alors dans sa phase la plus tragique : la guerre intérieure.
Le chapitre de McDougall conduit ainsi à une conclusion sombre mais essentielle. L’Algérie de 1992 ne tombe pas du ciel. Elle n’est pas simplement victime d’un complot extérieur, ni d’une fatalité islamiste, ni d’un peuple prétendument incapable de démocratie. Elle est le produit d’une histoire longue : celle d’un État né de la guerre, organisé par des réseaux militaires et sécuritaires, légitimé par une mémoire héroïque, modernisateur mais autoritaire, social mais non démocratique, national mais inquiet de sa propre diversité. L’échec n’est pas celui de la société algérienne ; c’est celui d’un système qui a voulu gouverner la société sans lui reconnaître le droit de gouverner.
La révolution est restée inachevée parce qu’elle a libéré le territoire sans libérer complètement la politique. Elle a donné un État aux Algériens, mais elle n’a pas institué leur souveraineté effective. Elle a bâti des écoles, des usines, des routes, des administrations, des monuments ; elle n’a pas bâti la confiance civique permettant au conflit social, culturel et idéologique de se régler autrement que par l’exclusion ou la force. Entre 1962 et 1992, l’Algérie a vécu sous le poids d’une question jamais tranchée : qui parle au nom du peuple, et qui lui permet enfin de parler par lui-même ?
C’est cette question qui fait de « The Unfinished Revolution » un chapitre capital. Il ne raconte pas seulement la montée et la chute d’un régime. Il montre comment une indépendance victorieuse peut devenir un pouvoir fermé ; comment un État social peut produire de l’autoritarisme ; comment une identité officielle peut nourrir des dissidences identitaires ; comment la mémoire de la guerre peut servir à empêcher la délibération politique ; comment, enfin, une révolution peut être célébrée chaque année tout en demeurant inaccomplie dans la vie réelle des citoyens.
L’Algérie indépendante n’a pas manqué d’énergie, de cadres, d’imagination ou de courage populaire. Elle a manqué d’un pacte politique capable de transformer la légitimité révolutionnaire en souveraineté démocratique. Tout le drame tient dans cet écart : la révolution avait promis que le peuple algérien deviendrait maître de son destin ; l’État postcolonial a souvent considéré qu’il devait décider à sa place. Entre ces deux phrases se déploie l’histoire d’une espérance immense, d’une modernisation réelle, d’une confiscation persistante, puis d’un effondrement.
Trente ans après l’indépendance, janvier 1992 ferme le cycle ouvert en juillet 1962. Le pouvoir militaire, déjà fondateur dans l’ombre, revient au premier plan. Les urnes sont suspendues au nom du salut national. La société est renvoyée à la violence. La révolution qui avait commencé contre l’ordre colonial s’achève, provisoirement, dans la peur de la souveraineté populaire. Voilà le cœur du diagnostic de McDougall : l’Algérie n’a pas seulement connu une crise politique ; elle a payé le prix d’une révolution que ses vainqueurs ont voulu terminer sans le peuple qui l’avait rendue possible.
Khaled Boulaziz
(1) https://www.history.ox.ac.uk/article/james-mcdougall-history-algeria-cup-30-april-2017
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