Erri De Luca : faux humaniste, vrai sioniste

18 juin 2026
8 min de lecture|1 565 mots

Erri De Luca (1) n’est plus seulement un écrivain qui donne son avis. Il est devenu le symptôme d’une faillite morale : celle d’un intellectuel qui, après avoir bâti sa réputation sur l’humanisme, choisit de détourner le regard lorsque les victimes sont palestiniennes.

Longtemps présenté comme une voix de gauche, sensible aux humiliés, aux migrants, aux opprimés, De Luca vient de franchir une ligne politique et éthique majeure. Dans une interview accordée au quotidien israélien Israel Hayom, il a nié sans détour le caractère génocidaire de l’offensive israélienne à Gaza. Selon lui, ce qui se déroule dans l’enclave ne serait pas un génocide, mais une simple « guerre brutale et moderne », comparable à Mossoul, Raqqa ou Marioupol. Dans la même séquence, il s’est revendiqué « sioniste » et a déclaré refuser de partager une scène avec ceux qui emploient ce terme comme accusation politique.

Ces propos ont immédiatement provoqué une réaction : le Festival de littérature de Salerne l’a écarté de la conférence d’ouverture qu’il devait prononcer. Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel, c’est l’effondrement de la crédibilité morale d’un écrivain qui, au moment où Gaza est ravagée, choisit non pas les victimes, mais la justification du bourreau.

L’humanisme comme décor

Erri De Luca a longtemps vécu sur une image : celle d’un écrivain engagé, venu de la gauche radicale italienne, ancien militant de Lotta Continua, proche des causes populaires, attentif aux exclus. Il a écrit sur la dignité humaine, traduit des textes bibliques, cultivé une posture d’homme de lettres indépendant, habité par la justice.

Cette image a fonctionné. Elle lui a donné une aura. Elle a installé autour de lui une sorte d’immunité morale.

Mais Gaza a déchiré le décor.

Car lorsque l’épreuve décisive est arrivée, lorsque l’humanisme devait cesser d’être une posture littéraire pour devenir une exigence politique, Erri De Luca a choisi la prudence du dominant, le vocabulaire de l’excuse, la comparaison qui dilue, la formule qui absout.

Il ne voit pas un peuple enfermé depuis des années dans une enclave sous blocus. Il ne voit pas les familles anéanties, les hôpitaux détruits, les quartiers pulvérisés, les enfants extraits des décombres. Il ne voit pas, ou il refuse de nommer. Il préfère parler de « guerre brutale et moderne ». Comme si la modernité de la guerre suffisait à effacer la nature de ce qui se produit. Comme si la brutalité, parce qu’elle existe ailleurs, devenait acceptable ici.

Un humaniste véritable n’a pas besoin de comparaisons pour reconnaître l’horreur. Il n’a pas besoin de déplacer le regard vers Mossoul, Raqqa ou Marioupol pour éviter Gaza. Il regarde les faits, les morts, les ruines, les corps, les survivants, et il nomme.

De Luca, lui, ne nomme pas. Il protège.

Dire « ce n’est pas un génocide » dans ce contexte n’est pas une nuance. Ce n’est pas une prudence intellectuelle. Ce n’est pas une analyse juridique désintéressée. C’est un geste politique. Et ce geste a un camp.

Le choix assumé du sionisme

Erri De Luca ne s’est pas contenté de nier. Il a revendiqué.

En se déclarant sioniste, il a choisi de se placer publiquement du côté de l’État israélien au moment même où celui-ci est accusé, par une partie croissante de l’opinion mondiale, d’écraser Gaza dans une violence de masse.

Il présente ce mot comme la simple reconnaissance d’un foyer national juif. Mais dans le contexte actuel, cette définition abstraite ne suffit plus. Quand une idéologie sert à légitimer un État qui occupe, enferme, bombarde et déplace un peuple, elle ne peut plus être protégée par les formules nobles du passé. Elle doit être jugée à ses effets réels.

Le problème n’est pas que De Luca reconnaisse le droit d’Israël à exister. Le problème est qu’il refuse de regarder ce que cet État fait au nom de cette existence. Le problème est qu’il transforme une position politique en refuge moral. Le problème est qu’il demande aux Palestiniens de disparaître derrière les mots rassurants de ceux qui soutiennent Israël.

Il ne s’agit plus ici de nuance. Il s’agit d’alignement.

En participant à des événements littéraires en Israël, en donnant des interviews à des médias israéliens, en niant la qualification de génocide au moment où Gaza compte des dizaines de milliers de morts, De Luca n’agit pas comme un écrivain libre. Il agit comme un relais. Peut-être par conviction, peut-être par aveuglement, peut-être par fidélité culturelle. Mais le résultat est le même : il contribue à blanchir politiquement une violence historique.

Le déni comme seconde violence

Le plus grave, dans les propos de De Luca, n’est pas seulement ce qu’ils disent. C’est ce qu’ils rendent possible.

Nier le génocide, ou refuser même d’en examiner sérieusement la possibilité, ce n’est pas un simple désaccord sémantique. C’est une manière de retirer aux victimes le nom de leur propre destruction. C’est leur dire : votre souffrance existe, mais elle ne mérite pas le mot qui pourrait alerter le monde. Vos morts sont nombreux, mais ils restent dans la catégorie acceptable des « pertes civiles ». Vos maisons sont détruites, vos enfants tués, vos villes rasées, mais l’ordre du langage doit rester intact pour ne pas déranger les alliés d’Israël.

Ce déni tue une deuxième fois.

Il tue symboliquement ceux qui ont déjà été tués physiquement. Il efface l’intention, la structure, la répétition, la logique politique. Il transforme un peuple pris au piège en simple dommage collatéral. Il transforme une campagne de destruction en tragédie abstraite. Il transforme les responsables en acteurs d’une guerre « difficile », mais normale.

Et c’est précisément là que la parole d’un écrivain devient dangereuse. De Luca n’est pas un passant interrogé au hasard. Il possède une autorité symbolique. Sa voix porte. Son passé lui donne du poids. Ses mots peuvent rassurer ceux qui ne veulent pas savoir, conforter ceux qui soutiennent Israël, offrir une couverture morale à ceux qui participent, directement ou indirectement, à l’impunité.

Quand un écrivain de cette stature minimise un massacre, il ne fait pas que parler. Il participe.

La trahison d’un intellectuel

Ce qui choque dans le cas De Luca, ce n’est pas seulement sa position. C’est le contraste entre cette position et tout ce qu’il a prétendu incarner.

Un homme qui a fréquenté les luttes de gauche devrait savoir reconnaître la violence coloniale. Un écrivain qui a parlé de dignité humaine devrait savoir que les morts palestiniens ne valent pas moins que les autres. Un traducteur des textes bibliques devrait connaître le poids moral des mots, la responsabilité du témoin, la gravité du silence.

Mais De Luca a choisi autre chose.

Il a choisi la puissance contre les écrasés. Il a choisi l’État contre le peuple enfermé. Il a choisi la respectabilité occidentale contre la vérité nue des ruines. Il a choisi le sionisme au moment précis où il fallait choisir l’humanité.

On peut débattre, bien sûr, de la qualification juridique exacte des événements. On peut discuter des termes, des procédures, des seuils, des tribunaux. Mais lorsqu’un écrivain utilise son prestige pour refuser d’appeler l’horreur par son nom, lorsqu’il intervient non pour défendre les victimes mais pour contester la gravité du crime, il ne fait plus œuvre de pensée. Il produit de l’excuse. Il fabrique de la propagande morale.

Erri De Luca peut continuer à écrire. Il peut continuer à publier, à voyager, à parler de littérature, de Bible, de montagne, de mémoire et de dignité. Mais il ne peut plus sérieusement se présenter comme un humaniste universel.

Un humaniste ne hiérarchise pas les larmes.
Un humaniste ne relativise pas les charniers.
Un humaniste ne demande pas aux victimes d’attendre que les puissants acceptent enfin le mot juste.
Un humaniste ne regarde pas Gaza et ne répond pas : « ce n’est pas un génocide ».

Aujourd’hui, Erri De Luca est ce qu’il a choisi d’être : non pas la conscience libre qu’il prétendait incarner, mais un faux humaniste et un vrai sioniste. Son passé militant ne le sauve pas. Sa littérature ne l’absout pas. Son prestige ne protège pas sa parole de la honte.

Car au moment où il fallait témoigner, il a nié.
Au moment où il fallait nommer, il a esquivé.
Au moment où il fallait se tenir du côté des victimes, il a choisi Israël.

Et cette trahison restera.

Khaled Boulaziz

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Erri_De_Luca

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