Le 15 octobre 2026 marquera le centenaire de la naissance de Michel Foucault, l’un des penseurs français les plus importants du XXᵉ siècle. Né à Poitiers en 1926 et disparu en 1984, Foucault continue d’occuper une place singulière dans la pensée contemporaine. Son œuvre, exigeante mais profondément vivante, n’appartient pas seulement aux bibliothèques universitaires. Elle continue d’éclairer notre époque, ses violences, ses discours, ses pouvoirs visibles et invisibles.
À l’occasion de ce centenaire, la série Foucault au présent, composée de dix livres, propose une démarche à la fois ambitieuse et nécessaire : ne pas célébrer Foucault comme une statue, mais utiliser ses instruments pour comprendre le monde actuel. C’est là une manière juste de rendre hommage à un grand penseur. Car Foucault n’a jamais voulu produire une pensée immobile. Il a toujours cherché à montrer comment les vérités se fabriquent, comment les institutions disciplinent, comment les pouvoirs classent, surveillent, punissent, excluent et gouvernent.
Lire Foucault aujourd’hui, c’est donc refuser la facilité de la commémoration purement académique. C’est poser à nouveau ses questions essentielles : qui parle ? Au nom de quel savoir ? Avec quel pouvoir ? Qui décide de ce qui est vrai, normal, légitime ou dangereux ? Qui trace la frontière entre ce qui peut exister politiquement et ce qui doit être interdit ? Ces questions, Foucault les a posées à propos de la prison, de l’hôpital, de la folie, de la sexualité, de l’État moderne et des formes de gouvernement. Elles restent d’une étonnante actualité.
La force de cette série tient à son choix central : appliquer Foucault au présent. Le philosophe est mort en 1984. Il n’a pas connu l’ère numérique, les guerres algorithmiques, l’omniprésence des écrans, la surveillance de masse, ni les nouvelles formes de domination géopolitique. Il n’a pas vu non plus les grandes tragédies contemporaines qui bouleversent le Moyen-Orient et le monde. Pourtant, ses concepts permettent encore de nommer ce qui se joue sous nos yeux. Ils aident à comprendre comment un discours officiel devient une vérité imposée, comment un État peut désigner un ennemi, comment une population peut être réduite à une menace, comment la violence peut être justifiée par des mots apparemment neutres.
Cette série ne cherche pas à répéter Foucault. Elle cherche à le prolonger. C’est ce qui la rend précieuse. Elle ne se contente pas de commenter un philosophe célèbre ; elle prend au sérieux sa méthode. Foucault nous a appris que la pensée doit aller là où le pouvoir se cache. Elle doit observer les mécanismes, les procédures, les catégories, les mots. Elle doit montrer que ce que l’on présente comme naturel est souvent le résultat d’une histoire, d’un rapport de force, d’une décision politique.
Écrite depuis Alger, cette série porte aussi une dimension importante : elle assume une sensibilité anticoloniale. Ce point n’est pas secondaire. Penser depuis Alger, ce n’est pas seulement changer de lieu géographique. C’est changer de point de vue. C’est regarder le monde depuis une histoire marquée par la colonisation, la dépossession, la guerre de libération, la souveraineté reconquise et la mémoire des résistances. Cette position donne à la lecture de Foucault une intensité particulière. Elle rappelle que la pensée n’est jamais totalement séparée de l’endroit d’où elle parle.
Pour les lecteurs algériens, l’un des livres les plus importants de cette série est sans doute Le coup d’État permanent. Le titre parle immédiatement à une mémoire politique nationale. L’Algérie sait, par son histoire et son expérience, que le pouvoir ne se limite pas toujours à un événement spectaculaire, à une rupture visible ou à une prise de palais. Le coup d’État peut aussi devenir une méthode durable, une manière de gouverner, une confiscation progressive de la parole populaire, une dépossession de l’élan révolutionnaire. Dans cette perspective, le livre interroge ce moment où une révolution cesse d’appartenir pleinement à ceux qui l’ont portée, où les institutions parlent au nom du peuple tout en l’éloignant du centre réel de la décision. Pour les Algériens, cette réflexion touche à une question sensible et essentielle : comment préserver l’esprit d’une libération lorsque l’État, les appareils et les récits officiels tendent à en devenir les seuls propriétaires ? C’est ici que Foucault devient particulièrement utile. Il permet de penser non seulement la répression directe, mais aussi les formes plus discrètes de confiscation, de normalisation et de contrôle.
La série accorde également une place importante à la question du Moyen-Orient et à l’expérience de Foucault face à la révolution iranienne. En 1978, Foucault avait perçu dans les rues de Téhéran quelque chose que beaucoup de ses contemporains ne savaient pas nommer : une force politique qui ne se réduisait ni aux catégories classiques de la gauche européenne, ni au langage ordinaire de la modernité occidentale. Il avait parlé de « spiritualité politique ». Cette formule a été discutée, critiquée, parfois mal comprise. Mais elle demeure l’une des intuitions les plus originales de sa pensée politique. Elle dit que certaines résistances ne peuvent être comprises que si l’on accepte de les regarder dans leurs propres termes.
Cette idée est particulièrement importante pour les sociétés du Sud. Elle refuse de faire du Moyen-Orient un simple objet d’analyse extérieure. Elle rappelle que les peuples de cette région ne sont pas seulement des terrains de crise, des dossiers diplomatiques ou des images de télévision. Ils sont des sujets historiques. Ils pensent, résistent, se soulèvent, se divisent, inventent leurs propres formes politiques. Les comprendre exige autre chose que des catégories importées toutes faites. Cela exige une véritable attention.
Les dix livres de Foucault au présent forment ainsi une architecture intellectuelle cohérente. Certains volumes observent : Foucault à Téhéran, la guerre comme dispositif biopolitique, le regard occidental sur l’Orient, l’islam comme forme de spiritualité politique. D’autres analysent plus directement les mécanismes du pouvoir : le savoir comme instrument de domination, la nécropolitique, le biopouvoir, l’échec des promesses modernes de paix. D’autres enfin prennent position depuis une perspective algérienne, en interrogeant la dépossession révolutionnaire, la résistance, le flux, la mort et la souveraineté.
L’ensemble défend une conviction forte : comprendre est déjà une forme de résistance. Cette phrase pourrait résumer l’esprit de la série. Comprendre ne signifie pas justifier. Comprendre ne veut pas dire excuser. Comprendre, c’est refuser les explications faciles, les mots imposés, les récits dominants. C’est rendre visibles les forces qui agissent derrière les discours. C’est retrouver, dans le désordre du présent, les lignes de pouvoir qui organisent le monde.
À l’approche du centenaire de Michel Foucault, Foucault au présent apparaît donc comme une contribution importante. Elle rappelle qu’un grand penseur ne meurt pas avec son époque. Sa pensée continue de circuler, de déranger, d’éclairer. Foucault reste actuel parce qu’il nous aide à poser les bonnes questions au moment où tant de discours cherchent à les empêcher.
Cette série de dix livres a le mérite de ne pas enfermer Foucault dans le passé. Elle le ramène là où il est le plus nécessaire : au cœur des conflits, des dominations, des vérités imposées et des résistances du présent. Elle invite à lire Foucault non comme un monument français, mais comme un instrument critique universel, capable d’aider les peuples à mieux voir ce qui les gouverne, ce qui les enferme, et ce qui peut encore les libérer.
Khaled Boulaziz
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