L’Algérie officielle adore les rituels. Elle convoque le corps électoral, imprime les bulletins, ouvre les bureaux, mobilise les walis, aligne les chiffres, rassure les antennes publiques et appelle cela une séquence démocratique. Tout paraît en ordre : une date, le 2 juillet ; une administration en état d’alerte ; une Autorité nationale indépendante des élections chargée de donner une façade procédurale ; une armée de candidats sommés de présenter des programmes. Mais derrière cette mécanique bien huilée, une question simple suffit à faire tomber le décor : pourquoi demander à des candidats de présenter des programmes à un Parlement qui ne gouverne pas, ne fait pas tomber le gouvernement, ne produit pas l’alternance et ne détient même pas l’initiative réelle du pouvoir ?
La question n’est pas polémique. Elle est institutionnelle. Dans un système parlementaire vivant, les élections servent à départager des projets, à former une majorité, à désigner un gouvernement, à contrôler l’exécutif et, le cas échéant, à le sanctionner. En Algérie, l’élection législative ressemble davantage à une cérémonie d’homologation. Elle ne fabrique pas le pouvoir ; elle lui offre un arrière-plan. Elle ne tranche pas entre des visions ; elle reconduit une architecture. Elle ne donne pas naissance à une majorité politique ; elle distribue des sièges dans une institution dont le centre de gravité se situe ailleurs.
Le président, lui, conserve l’essentiel. Il peut légiférer par ordonnances, nommer un gouvernement qui ne procède pas nécessairement d’une majorité parlementaire, dissoudre l’Assemblée, peser sur la seconde chambre par le tiers présidentiel et imposer le tempo institutionnel. Le Parlement devient alors moins une autorité qu’un espace d’accompagnement. On y parle, on y vote, on y applaudit, parfois on s’y indigne, mais rarement on y décide. La politique véritable se déroule avant le débat, au-dessus du débat, parfois en dehors de toute scène visible.
C’est dans ce contexte que le ministère de l’Intérieur annonce une facture électorale lourde : 23 milliards et 493 millions de dinars pour financer les législatives du 2 juillet. La somme est présentée comme nécessaire, répartie entre les services centraux et les wilayas, destinée à couvrir l’ensemble des étapes depuis la convocation du corps électoral. Officiellement, il s’agit d’assurer la logistique, de garantir le bon fonctionnement, de faire participer les nouvelles wilayas comme entités de plein exercice. Le langage administratif est précis, presque apaisant. Il parle de moyens, de coordination, d’organisation, de transparence.
Mais le problème n’est pas seulement la dépense. Une démocratie coûte de l’argent, et nul ne peut reprocher à un État de financer correctement un scrutin si celui-ci permet réellement au peuple de choisir une orientation. La question est celle du rendement politique de cette dépense. Que produit-on exactement avec ces milliards ? Une représentation ? Une majorité ? Un contrôle ? Une responsabilité ? Ou seulement l’image coûteuse d’une normalité institutionnelle ?
Le peuple algérien regarde cette facture à l’aune de son quotidien. Il la compare aux salaires rongés par l’inflation, aux hôpitaux fatigués, aux écoles saturées, aux communes dépendantes des subventions, aux jeunes condamnés à attendre un poste ou à rêver d’exil. On lui explique que des centaines de milliards de dinars sont consacrés au développement local et que la stratégie nationale vise à libérer les communes de la tutelle financière centrale. Très bien. Mais alors pourquoi cette même République, qui affirme vouloir libérer la commune, continue-t-elle de tenir la nation entière sous tutelle politique ?
Le retour du volet logistique électoral vers le ministère de l’Intérieur, permis par la loi organique n° 26-05 d’avril 2026, est présenté comme une correction technique après quatre années d’« anomalies » constatées depuis la Constitution de 2020. Le mot est révélateur. Dans les démocraties fragiles, tout ce qui est politique est souvent requalifié en technique. On ne parle pas de contrôle, mais de logistique. On ne parle pas de pouvoir, mais de moyens. On ne parle pas de verrouillage, mais d’efficacité. Ainsi, l’élection devient une opération administrative avant d’être un moment souverain.
Le plus étrange, dans cette affaire, reste la comédie des programmes. Les candidats promettent l’emploi, la dignité, le logement, la justice sociale, la moralisation de la vie publique, la défense de la jeunesse, la réforme de l’école, la relance de l’économie. Certains le font avec sincérité, d’autres avec opportunisme, beaucoup avec les mots usés d’un système qui a vidé le langage politique de sa substance. Mais à quoi sert un programme parlementaire lorsque le Parlement n’a pas les moyens institutionnels de l’imposer ? À quoi sert une promesse législative si le gouvernement peut naître ailleurs que dans la majorité ? À quoi sert de demander au peuple de choisir entre des textes si les décisions essentielles ne dépendent pas de ceux qui les portent ?
La fonction du programme devient décorative. Il meuble la campagne. Il occupe les affiches. Il donne aux candidats l’apparence d’acteurs politiques, alors qu’ils sont souvent réduits au rôle de figurants dans une pièce écrite ailleurs. Le régime ne demande pas au citoyen de choisir une direction ; il lui demande de valider une mise en scène. Et cette mise en scène coûte cher.
Plus cher encore, peut-être, est le prix invisible de cette représentation. Car le député algérien n’est pas seulement élu pour siéger dans une institution affaiblie. Il entre dans un univers de privilèges, d’indemnités, de réseaux, de protections symboliques et matérielles. Pendant que les citoyens ordinaires affrontent la précarité, la bureaucratie et l’angoisse du lendemain, l’élu bénéficie d’un statut qui l’éloigne très vite de ceux qu’il prétend représenter. La distance n’est pas seulement sociale. Elle devient morale.
Les révélations récurrentes sur les rémunérations et les pensions des responsables publics nourrissent cette colère. Lorsqu’un ancien parlementaire peut prétendre à une pension mensuelle à vie, lorsque des chiffres évoquent des millions de centimes versés durablement à des élus dont l’impact politique demeure, pour beaucoup de citoyens, invisible, le ressentiment n’est pas de la jalousie. C’est une demande de justice. Comment justifier qu’un député, parfois absent, rarement décisif, souvent silencieux, puisse sortir d’un mandat avec des garanties que le travailleur ordinaire n’obtiendra jamais après des décennies d’effort ? Comment expliquer à un jeune chômeur que l’État n’a pas les moyens de lui ouvrir un avenir, mais qu’il trouve les moyens de financer des institutions sans pouvoir et des carrières sans comptes à rendre ?
Le scandale n’est pas que les représentants soient rémunérés. Dans une démocratie normale, il est légitime qu’un élu dispose de moyens pour exercer son mandat dignement, sans dépendre des puissances d’argent. Le scandale commence lorsque la rémunération n’est plus liée à une responsabilité effective. Le scandale commence lorsque la pension devient rente, lorsque le mandat devient passage vers le confort, lorsque la représentation populaire se transforme en ascenseur social réservé à ceux qui savent entrer dans le cercle.
Les législatives du 2 juillet ne sont donc pas un simple rendez-vous électoral. Elles sont un miroir. Elles montrent une République qui dépense des milliards pour maintenir l’apparence d’une représentation, tout en refusant les conditions qui donneraient à cette représentation un sens réel. Elles montrent un État qui parle de proximité locale, mais centralise la décision politique. Elles montrent un système qui promet la modernisation administrative, mais redoute la souveraineté citoyenne. Elles montrent, enfin, une classe politique invitée à jouer la démocratie sans toucher au pouvoir.
Le citoyen algérien n’est pas dupe. Il sait que l’urne, seule, ne suffit pas à faire une démocratie. Il sait qu’un Parlement sans capacité de contrôle n’est qu’un décor constitutionnel. Il sait qu’un programme sans pouvoir d’exécution n’est qu’un tract. Il sait qu’une campagne sans liberté réelle n’est qu’un calendrier. Et il sait surtout que la souveraineté populaire ne se mesure pas au nombre de bureaux de vote ouverts, mais à la possibilité concrète de sanctionner ceux qui gouvernent.
Voilà pourquoi la facture des élections ne se résume pas à 23 milliards et 493 millions de dinars. La vraie facture est plus profonde. Elle se paie en confiance perdue, en abstention, en cynisme, en jeunesse désabusée, en institutions vidées de leur sens. Elle se paie chaque fois qu’un citoyen regarde un candidat promettre ce qu’il ne pourra jamais imposer. Elle se paie chaque fois qu’un député siège sans peser, touche sans répondre, parle sans décider.
L’Algérie n’a pas besoin d’un Parlement plus coûteux. Elle a besoin d’un Parlement vivant. Pas d’une chambre chargée d’accompagner le pouvoir, mais d’une institution capable de le contrôler. Pas d’élus à vie dans les privilèges, mais de mandataires responsables devant les citoyens. Pas d’une logistique électorale parfaite pour une démocratie absente, mais d’un vrai contrat politique où le peuple choisit, sanctionne et gouverne par ses représentants.
Le 2 juillet, l’État organisera donc une nouvelle élection. Il alignera les chiffres, les urnes, les communiqués et les discours. Mais la question demeurera entière, têtue, insolente : à quoi sert un Parlement qui ne peut ni faire naître le gouvernement, ni le renverser, ni écrire seul la loi ? Tant que cette question restera sans réponse, chaque scrutin ne sera qu’un spectacle de plus, financé par ceux-là mêmes à qui l’on refuse le pouvoir.
Khaled Boulaziz






