Le Jour du Débarquement des Maccabées

23 mai 2026

Netanyahu se tenait là, au pied du Mur des Lamentations, une ménorah illuminée en arrière-plan, transformée en décor de mobilisation sacrée. Devant lui, des soldats israéliens, qu’il érigeait en nouveaux Maccabées. « Vous êtes les Maccabées de notre temps », a-t-il lancé, comme si une guerre contemporaine, menée par l’une des armées les plus puissantes de la région, pouvait être repeinte aux couleurs d’une vieille révolte antique.

Le procédé est connu : habiller la violence d’aujourd’hui avec les mythes d’hier. Faire d’une armée moderne, surarmée, soutenue par Washington et protégée diplomatiquement par l’Occident, l’héritière romantique de combattants persécutés. Transformer des bombardements, des sièges, des destructions de quartiers entiers et des déplacements massifs de population en geste héroïque de survie civilisationnelle.

Netanyahu ne parle pas seulement à ses soldats. Il parle à l’Occident. Il lui vend une fable : celle d’Israël comme dernier rempart de la « civilisation judéo-chrétienne » contre la barbarie. Il ne décrit pas la réalité ; il fabrique un récit. Un récit commode, où les Palestiniens disparaissent comme peuple, comme victimes, comme civils, pour ne plus exister que sous la catégorie de menace.

Or cette fable doit être remise à sa place. Le soulèvement des Maccabées fut un épisode historique situé, limité, inscrit dans les luttes de pouvoir de l’époque hellénistique. Ce n’était pas le scénario hollywoodien d’un D-Day biblique sauvant l’humanité. C’était une révolte locale, religieuse et politique, contre une domination impériale. La transformer en matrice morale d’une guerre contemporaine relève moins de l’histoire que de la propagande.

Les « Maccabées » de Netanyahu ne sont pas des insurgés pourchassés dans les collines de Judée. Ils disposent de chars, de drones, d’avions de combat, de bombes guidées, d’un arsenal parmi les plus sophistiqués du Moyen-Orient et d’un soutien américain massif. Face à eux, Gaza : une population enfermée, épuisée par le blocus, les bombardements, les déplacements forcés, la faim, la destruction des hôpitaux, des écoles, des mosquées, des églises, des universités et des infrastructures vitales.

Ce n’est pas de l’héroïsme antique. C’est la guerre totale contre une société déjà assiégée.

À Gaza, les morts se comptent par dizaines de milliers. Des familles entières ont été effacées des registres civils. Des enfants ont été extraits des décombres. Des médecins ont opéré sans anesthésie. Des journalistes ont été tués alors qu’ils documentaient la catastrophe. Des quartiers n’existent plus que comme poussière et gravats. Et pourtant, le langage officiel continue de parler de « légitime défense », comme si cette formule suffisait à recouvrir l’ampleur du désastre.

La légitime défense ne donne pas un chèque en blanc pour affamer une population. Elle ne justifie pas la punition collective. Elle ne transforme pas les civils en cibles. Elle ne permet pas de raser des villes au nom d’une sécurité abstraite. Quand la défense devient destruction méthodique, elle cesse d’être un droit pour devenir une politique.

Le cœur du problème est là : Netanyahu instrumentalise la mémoire, la religion et l’histoire pour donner une apparence sacrée à une entreprise politique. Il ne convoque pas les Maccabées pour éclairer le passé ; il les convoque pour obscurcir le présent. Il ne cherche pas à comprendre l’histoire ; il cherche à enrôler les morts dans la justification des vivants.

Cette rhétorique n’est pas nouvelle. Depuis des décennies, le pouvoir israélien, dans ses tendances les plus dures, présente la colonisation, l’occupation et la dépossession comme des nécessités existentielles. La Nakba de 1948, l’expulsion de centaines de milliers de Palestiniens, la fragmentation de la Cisjordanie, l’étranglement de Gaza, l’expansion continue des colonies : tout cela a été enveloppé dans le vocabulaire de la sécurité, de la promesse historique, du droit biblique ou de la survie nationale.

Mais un peuple ne disparaît pas parce qu’un autre peuple se raconte une épopée. Les Palestiniens ne sont pas une note de bas de page dans le roman national israélien. Ils sont un peuple avec une terre, une mémoire, des morts, des prisonniers, des réfugiés, des villes, des villages, des cimetières, des archives, des droits.

C’est précisément cela que le discours de Netanyahu cherche à effacer. En parlant de Maccabées, il tente de faire passer une guerre contemporaine pour une continuation sacrée de l’Antiquité. En parlant de civilisation, il tente de faire oublier l’occupation. En parlant de barbarie, il tente de faire oublier les enfants sous les ruines.

« Le Jour du Débarquement des Maccabées » n’est donc pas une victoire morale. C’est une opération de communication. Une tentative de maquiller la puissance en résistance, l’occupation en destin, la destruction en miracle. Chaque bombe larguée sur Gaza, chaque famille déplacée, chaque hôpital détruit contredit l’image héroïque que Netanyahu cherche à vendre à ses soldats et à ses alliés.

L’Occident, lui, feint encore trop souvent de croire à cette mise en scène. Il écoute Netanyahu invoquer la civilisation pendant que des civils meurent par milliers. Il parle de valeurs pendant qu’il livre des armes. Il réclame le droit international ailleurs, puis le relativise ici. Il s’indigne sélectivement, sanctionne sélectivement, pleure sélectivement.

Mais le monde voit. Les images circulent. Les récits officiels se fissurent. Les opinions publiques, les étudiants, les juristes, les journalistes, les militants, les survivants et les témoins opposent aux mythes d’État la réalité nue des corps, des ruines et des exils.

L’histoire ne retiendra pas le discours de Netanyahu comme une épopée. Elle le retiendra comme une tentative cynique de transformer une catastrophe politique et humanitaire en légende sacrée. Non pas un miracle de Hanouka, mais une propagande de guerre. Non pas une geste de libération, mais l’effort désespéré d’un dirigeant pour donner un costume antique à une violence bien moderne.

Le vrai miracle, aujourd’hui, n’est pas que Netanyahu invoque les Maccabées.

Le vrai miracle serait que quelqu’un le croie encore.

Khaled Boulaziz