Quand Alger s’embrase, la France médiatique voit encore des “ultras”

8 juin 2026
9 min de lecture|1 774 mots

Alger n’a pas seulement fêté un titre. Alger a rallumé une mémoire. Lorsque les fumigènes rouges et verts ont déchiré le ciel de Bab El Oued, lorsque les terrasses, les balcons, les ruelles et les visages se sont confondus dans une même clameur, ce n’était pas une simple nuit de football. C’était une capitale qui reprenait possession de son imaginaire. C’était un peuple qui disait, une fois encore, que certains clubs ne se comptent pas seulement en trophées, mais en battements de cœur.

Le Mouloudia Club d’Alger vient d’ajouter un dixième sacre à son histoire. Mais réduire cette victoire à une ligne de palmarès serait trahir ce qu’est le MCA. Le Doyen n’est pas seulement un club champion. Il est une archive vivante de la nation algérienne, une mémoire populaire, un chant qui traverse les générations, un symbole qui précède même plusieurs formes organisées du nationalisme politique algérien moderne.

Et voilà que, de l’autre côté de la Méditerranée, certains regards médiatiques persistent à plaquer sur cette ferveur un mot froid, commode, importé du vocabulaire sécuritaire du football européen : « ultras ». Le mot paraît banal. Il sonne moderne, spectaculaire, presque journalistique. Mais dans l’histoire franco-algérienne, les mots ne sont jamais neutres. Ils portent des traces, des classements, des blessures. Ils ont déjà servi à réduire les Algériens à des catégories de peur : indigènes, rebelles, fellaghas, agitateurs, fanatiques. Chaque époque a son lexique pour ne pas voir le peuple.

Qualifier les jeunes supporters du Mouloudia d’« ultras », sans précaution, sans mémoire et sans profondeur, c’est manquer l’essentiel. Ce ne sont pas des ombres menaçantes sorties d’un stade. Ce sont les enfants d’une ville qui a connu l’humiliation coloniale, la guerre, les trahisons, les confiscations et les promesses inachevées. Ce ne sont pas des figurants d’un spectacle exotique offert aux caméras françaises. Ce sont les héritiers d’une ferveur populaire née dans les quartiers, transmise par les familles, les cafés, les tribunes, les chants, les récits et les larmes.

Le spectacle pyrotechnique qui a illuminé Alger n’était pas une scène de désordre. C’était une écriture de feu. Les fumigènes n’ont pas seulement coloré la nuit ; ils ont inscrit dans le ciel une phrase que tout Algérien comprend sans traduction : le Mouloudia appartient au peuple. Le rouge et le vert n’étaient pas seulement les couleurs d’un club ; ils étaient les couleurs d’une fidélité. Bab El Oued n’a pas été « embrasée » par une foule incontrôlable. Bab El Oued a chanté, et dans son chant il y avait plus d’histoire que dans bien des éditoriaux pressés.

Il faut rappeler ce que certains préfèrent oublier : le Mouloudia est fondé en 1921, dans l’Algérie colonisée. À cette époque, l’Algérien musulman est étranger chez lui. Il vit sous un ordre qui l’administre, le surveille, le rabaisse, l’exclut de la pleine citoyenneté et l’oblige à se battre pour chaque espace d’existence. Créer un club musulman algérois dans ce contexte n’était pas un simple acte sportif. C’était une affirmation d’identité. C’était dire : nous sommes là, nous avons un nom, une jeunesse, une discipline, une mémoire, une dignité.

Le Mouloudia précède l’Étoile nord-africaine de Messali Hadj. Ce rappel n’a rien d’anecdotique. Il signifie que le terrain de football fut, lui aussi, un lieu de gestation nationale. Avant que la parole politique ne se structure pleinement, avant que les grandes organisations ne portent ouvertement la revendication d’indépendance, des Algériens se reconnaissaient déjà dans des formes populaires d’appartenance. Le sport, le quartier, le maillot, le chant, le stade : tout cela formait une grammaire de la nation à venir.

Le nom même du Mouloudia renvoie à une profondeur culturelle et spirituelle. Il évoque le Mouloud, la naissance, la fête, le lien intime entre le peuple, la tradition et la ville. Le MCA n’est donc pas né comme une simple association de loisirs. Il est né comme un signe. Dans une Algérie où l’ordre colonial voulait invisibiliser les Algériens, le Mouloudia leur offrait un visage. Dans une société où l’on voulait réduire les colonisés au silence, le Mouloudia leur donnait une voix collective. Dans une ville où les hiérarchies coloniales séparaient les corps et les espaces, le Mouloudia rassemblait.

Voilà pourquoi les mots employés contre ses supporters doivent être interrogés. Dans l’histoire de l’Algérie française, le mot « ultra » ne flotte pas dans le vide. Il renvoie aussi aux jusqu’au-boutistes de l’ordre colonial, aux partisans fanatiques de l’Algérie française, à ceux qui refusèrent l’indépendance, à ceux qui préférèrent la violence, la terreur et le putsch plutôt que d’accepter la souveraineté du peuple algérien. Retourner aujourd’hui ce mot contre la jeunesse populaire d’Alger, c’est produire un contresens mémoriel violent. Les enfants du Mouloudia ne défendent pas une domination coloniale ; ils célèbrent une appartenance nationale. Ils ne refusent pas la liberté d’un peuple ; ils chantent l’Algérie.

La presse française devrait le savoir mieux que quiconque : l’Algérie ne se décrit pas avec des mots paresseux. Chaque mot jeté sur elle réveille une histoire. Quand une foule algérienne se rassemble, chante, invente, colore la ville, il faut se méfier du vieux réflexe colonial qui consiste à voir d’abord l’excès, jamais la culture ; la menace, jamais la communion ; la foule, jamais le peuple. Ce réflexe n’a pas disparu. Il se modernise, il change d’habits, il emprunte parfois le langage du sport, mais il conserve le même angle mort : l’incapacité à reconnaître la dignité politique d’une émotion populaire algérienne.

Or, les chants des supporters du Mouloudia n’ont jamais été de simples refrains de stade. Ils ont toujours été au cœur du combat symbolique de la nation algérienne. Durant l’occupation française, lorsque la parole politique algérienne était surveillée, interdite ou réprimée, les espaces populaires devinrent des lieux de résistance indirecte. Le stade fut l’un de ces lieux où l’on pouvait dire, par le chant, ce que l’ordre colonial voulait étouffer. Derrière les encouragements, il y avait l’appartenance. Derrière les mélodies, il y avait la dignité. Derrière les couleurs du club, il y avait déjà l’idée d’une Algérie qui ne voulait plus être administrée par d’autres.

Après l’indépendance, lorsque les rêves de Novembre furent confisqués par la mainmise d’une caste militaro-bureaucratique, les tribunes du Mouloudia continuèrent d’être une chambre d’écho de la société algérienne. Elles ont chanté la liberté, dénoncé l’injustice, moqué les puissants, pleuré les humiliations et rappelé que la nation ne se confisque pas. Dans ces chants, on entend l’ironie des quartiers populaires, la douleur des générations trahies, mais aussi l’espérance obstinée d’un peuple qui refuse que son histoire soit confisquée par des appareils, des uniformes, des clientèles ou des bureaux.

Le Mouloudia n’est donc pas seulement un club que l’on encourage. Il est une voix collective. Il est une poésie politique sortie des gradins. Il est l’un de ces rares lieux où l’Algérie populaire parle sans permission. Les chants du MCA disent ce que beaucoup pensent en silence. Ils portent la mémoire de la colonisation, la blessure de l’indépendance inachevée, la fierté d’Alger, la colère contre les injustices, mais aussi l’amour d’un pays que les Algériens ne veulent abandonner ni aux anciennes puissances coloniales ni aux nouvelles castes de confiscation.

Bien sûr, toute fête populaire exige responsabilité, organisation et sécurité. Mais encadrer n’autorise pas à salir. Prévenir les risques ne donne pas le droit de mépriser l’élan. Ce que les supporters du Mouloudia ont offert à Alger, c’est une scène de joie collective rare, une chorégraphie urbaine puissante, une déclaration d’amour à un club centenaire. Ceux qui n’y voient qu’un phénomène d’« ultras » n’ont pas regardé Alger. Ils ont regardé leur propre cliché.

Le dixième titre du MCA n’est pas seulement une victoire sportive. C’est une étoile ajoutée au firmament d’une mémoire. Le Mouloudia vit dans les tribunes, mais aussi dans les maisons, les cafés, les ruelles, les récits familiaux, les départs en cortège, les retours de match, les chansons reprises par des enfants qui n’ont pas connu les anciennes blessures mais qui en portent encore l’écho. Le club appartient à Bab El Oued, à Alger, mais aussi à toute l’Algérie. Il est le Doyen, non par ancienneté administrative seulement, mais parce qu’il a vieilli avec le peuple, souffert avec lui, chanté avec lui, espéré avec lui.

Alors oui, il faut répondre avec force : les supporters du Mouloudia ne sont pas une bande d’« ultras » à ranger dans le vocabulaire froid des rédactions françaises. Ils sont les gardiens passionnés d’un héritage national. Ils sont parfois excessifs, bruyants, indisciplinés comme toute jeunesse ardente, mais ils portent une mémoire que nul commentaire extérieur ne peut effacer. Leurs chants ne sont pas du bruit. Leurs fumigènes ne sont pas seulement de la fumée. Leur ferveur n’est pas une menace. Elle est un rappel.

Alger n’a pas brûlé. Alger a parlé. Et ce qu’elle a dit, dans la lumière rouge et verte de Bab El Oued, c’est que le Mouloudia ne vit pas d’abord dans les classements, les plateaux télévisés ou les colonnes des journaux. Il vit dans le cœur et dans l’imaginaire de la nation algérienne. Voilà pourquoi il mérite mieux qu’une étiquette. Il mérite son vrai nom : le club du peuple, le chant d’Alger, la mémoire debout de l’Algérie.

Khaled Boulaziz

Partager cet article

FacebookWhatsAppX / Twitter