Certains prisonniers entrent dans l’histoire parce que leur souffrance révèle l’injustice d’un système. D’autres y entrent parce que leur cas devient utile. Boualem Sansal appartient désormais à cette seconde catégorie : non pas celle des hommes dont la détention éclaire soudain la condition de tous les opprimés, mais celle des figures que l’on extrait du réel pour en faire une marchandise morale, un étendard commode, une cause présentable dans les salons, les plateaux et les éditoriaux.
Son nouveau livre, La Légende, porte en lui toute l’indécence de cette opération. Le titre dit presque tout. Il ne s’agit plus seulement de raconter une détention, encore moins de donner voix à tous ceux que l’arbitraire écrase dans le silence. Il s’agit de consacrer une figure. De transformer une affaire personnelle en destin historique. De faire d’un épisode carcéral, certes condamnable, le socle d’une mythologie de soi.
La France médiatique adore ce genre de dissident. Il lui ressemble assez pour la rassurer, il déteste assez l’Algérie officielle pour être utile, il parle la langue attendue, il confirme les obsessions convenues, il fournit à la bonne conscience française le miroir flatteur dont elle raffole. Avec Sansal, nul besoin de penser l’Algérie dans sa complexité, dans ses contradictions, dans ses luttes internes, dans ses jeunesses broyées, dans ses militants anonymes, dans ses femmes et ses hommes qui paient le prix réel du refus. Il suffit d’un nom, d’un visage, d’une formule, d’un écrivain estampillé, et la machine compassionnelle peut tourner.
Pendant des mois, la France politique et médiatique a fait de Sansal une affaire nationale. Une de ces grandes indignations sélectives où le malheur d’un homme devient spectacle permanent. Sa prison a eu droit aux unes, aux tribunes, aux pétitions, aux interventions, aux grands mots, aux solennités parlementaires. Puis, ironie cruelle, sa libération n’est même pas venue de cette agitation française qui prétendait parler au nom de l’universel. Elle est venue par l’Allemagne, par l’intervention du président Frank-Walter Steinmeier, c’est-à-dire par une médiation étrangère plus discrète, plus efficace, moins théâtrale. La France a eu le vacarme ; l’Allemagne a obtenu le résultat.
Mais la question la plus grave est ailleurs. Pendant que Sansal occupait le devant de la scène, combien de jeunes Algériens et Algériennes croupissaient dans les prisons, sans visage pour Paris, sans chronique pour les grands journaux, sans comité de soutien prestigieux, sans écrivains consacrés pour les parrainer ? Combien de militants du Hirak, d’internautes, de journalistes, d’étudiants, d’anonymes, de poètes, de citoyens ordinaires ont été arrêtés, poursuivis, brisés pour avoir simplement dit non ? Ceux-là ne bénéficient pas du même marché de la compassion. Ils n’ont pas la bonne trajectoire, pas le bon usage idéologique, pas la bonne valeur médiatique.
La liberté d’expression, dans cette affaire, n’a donc pas été défendue comme un principe. Elle a été distribuée comme un privilège symbolique. On n’a pas défendu tous les prisonniers d’opinion avec la même ardeur ; on a choisi celui dont l’histoire pouvait être intégrée à une vieille dramaturgie française : l’écrivain solitaire contre le pouvoir algérien, la conscience éclairée contre la masse obscure, le francophone persécuté contre le pays supposément ingrat.
C’est ici que le cas Sansal devient politiquement obscène. Non parce qu’il aurait fallu se réjouir de son emprisonnement — nul emprisonnement pour opinion ne mérite approbation — mais parce que l’immense mise en scène autour de lui a invisibilisé les autres. Elle a transformé la lutte pour les libertés en culte d’une personnalité littéraire. Elle a fait d’un homme controversé le représentant abusif d’un combat qu’il n’a jamais réellement porté dans toute son ampleur.
Car qu’a apporté Boualem Sansal au combat démocratique algérien ? La question mérite d’être posée froidement, sans intimidation morale. A-t-il organisé ? A-t-il fédéré ? A-t-il protégé ? A-t-il donné une langue commune aux forces vives du pays ? A-t-il accompagné les jeunes qui se battaient pour la dignité, la justice, la souveraineté populaire ? Ou bien a-t-il surtout bâti une œuvre et une posture sur la déploration de l’Algérie, sur la vindicte, sur la dénonciation générale d’un peuple et de son histoire, sur cette manière si commode de confondre critique du régime et mépris d’une société ?
Le problème n’est pas que Sansal critique le pouvoir algérien. Ce pouvoir mérite la critique, et souvent la plus sévère. Le problème est qu’il semble rarement aimer le peuple au nom duquel il prétend parfois souffrir. Chez lui, l’Algérie apparaît moins comme une communauté blessée à comprendre que comme une matière à condamnation. Le pays devient décor de faillite, réservoir de ressentiment, preuve vivante d’une thèse déjà écrite. Le peuple algérien n’est plus sujet de son histoire : il devient obstacle, masse, erreur, symptôme.
La Légende, dès son titre, prolonge cette pente. Le livre se présente comme reprise de parole après la prison ; il risque surtout d’être la dernière trouvaille d’un écrivain qui sait parfaitement comment rester au centre de l’actualité. Après la polémique, la détention. Après la détention, la libération. Après la libération, le livre. Après le livre, la légende. Tout s’enchaîne avec une efficacité éditoriale presque trop parfaite. La souffrance devient capital symbolique ; la prison devient couverture ; la liberté devient argument de vente.
Le contraste est d’autant plus violent que Sansal n’a pas connu le sort ordinaire réservé à tant de prisonniers algériens. Des anonymes tombent malades en détention, s’éteignent dans l’indifférence, disparaissent dans les couloirs administratifs, les cellules humides, les convocations judiciaires, les dossiers sans écho. Eux ne deviennent ni légende, ni cause d’État, ni objet de sollicitude diplomatique. Ils s’abîment loin des caméras, loin des chancelleries, loin des maisons d’édition parisiennes.
Sansal, lui, est sorti vivant, visible, transportable, immédiatement réinscriptible dans le grand théâtre médiatique. Sa santé de fer n’est pas ici un bulletin médical : c’est une santé politique. Il est sorti assez vivant pour redevenir un sujet de plateau, assez présentable pour redevenir une couverture, assez entouré pour transformer la prison en événement éditorial. Qu’on ne s’y trompe pas : la caste militariste algérienne avait, dans son cas, tout intérêt à ne pas fabriquer un cadavre. Mort en prison, Boualem Sansal n’aurait plus publié La Légende ; il aurait imposé un autre titre, beaucoup plus dangereux pour le régime : Le Martyr. Sa survie n’était pas seulement une affaire humanitaire. Elle était aussi une affaire de gestion politique du scandale.
C’est peut-être là l’un des aspects les plus cyniques de cette affaire. Le pouvoir algérien sait parfaitement distinguer les prisonniers qu’il peut broyer dans le silence de ceux dont il doit surveiller jusqu’au souffle. Le détenu anonyme peut mourir sans bruit ; l’écrivain international, lui, doit sortir vivant, car sa mort aurait coûté plus cher que sa libération. Voilà la vérité crue que la légende médiatique refuse de regarder : Sansal n’a pas seulement été emprisonné, il a aussi été préservé comme un dossier sensible, comme une marchandise diplomatique, comme une bombe symbolique qu’il fallait désamorcer sans la faire exploser.
Pendant ce temps, les autres prisonniers, ceux qui n’ont ni éditeur puissant, ni comité prestigieux, ni président allemand pour prononcer leur nom, continuent de payer le prix plein de l’arbitraire. Leur santé n’intéresse personne. Leur vieillissement accéléré n’émeut personne. Leur mort, parfois, ne trouble qu’une famille, un quartier, quelques amis, puis le silence reprend ses droits. C’est à eux que devrait revenir la première place dans toute parole sérieuse sur la liberté en Algérie. Non à celui dont la souffrance, à peine terminée, se transforme déjà en événement éditorial.
On objectera que Sansal a été emprisonné, qu’il a subi l’arbitraire, qu’il a connu la solitude carcérale. Sans doute. Mais la prison ne rend pas automatiquement juste. Elle ne transforme pas toute parole en vérité. Elle ne blanchit pas les outrances, les approximations, les rancœurs ni les aveuglements. On peut avoir été injustement détenu et demeurer politiquement discutable. On peut avoir subi l’arbitraire d’un État sans devenir pour autant le porte-parole légitime d’un peuple. On peut être victime d’une injustice sans que cette injustice annule toutes les critiques que l’on peut adresser à une œuvre, à une posture et à l’usage médiatique de soi.
La vraie légende, ici, n’est donc pas celle que Sansal prétend reprendre. C’est celle que la France fabrique autour de lui. La légende d’un écrivain seul contre la barbarie, d’un francophone sauvé des ténèbres, d’une conscience que Paris aurait reconnue avant les autres. Cette légende en dit moins sur l’Algérie que sur le narcissisme français. Elle permet à la France de parler de liberté sans interroger ses propres sélections, ses propres angles morts, ses propres préférences idéologiques. Elle permet de s’émouvoir d’un homme tout en oubliant des centaines d’autres.
Une critique honnête de l’Algérie autoritaire devrait commencer par les anonymes. Par les jeunes emprisonnés. Par les femmes poursuivies. Par les militants sans réseau. Par les journalistes locaux. Par les familles qui attendent devant les tribunaux. Par ceux qui n’ont ni Grasset, ni Académie, ni tribune, ni président allemand pour porter leur nom jusqu’aux chancelleries.
À côté de cela, La Légende apparaît moins comme un acte de liberté que comme un symptôme : celui d’un marché éditorial et médiatique qui préfère les martyrs compatibles aux résistances réelles. Sansal n’est pas le scandale. Le scandale est qu’il soit devenu presque le seul nom audible, alors que tout un peuple de prisonniers demeure sans légende, sans récit, sans lumière.
On peut donc le dire clairement : ce livre n’annonce pas seulement le retour d’un écrivain. Il annonce la poursuite d’une confiscation. Confiscation de la souffrance algérienne par un homme qui la ramène à lui. Confiscation du combat démocratique par une figure qui en épouse rarement la générosité collective. Confiscation de l’indignation par une presse française qui sait si bien pleurer l’Algérie lorsqu’elle peut, au passage, se donner le beau rôle.
La liberté ne porte pas le nom de Boualem Sansal. Elle porte aussi — et peut-être d’abord — les noms que personne ne prononce.
Et c’est précisément pour cela que La Légende mérite d’être lue contre elle-même : non comme le grand récit d’un homme sauvé de l’oubli, mais comme le symptôme d’un monde où certains prisonniers deviennent des mythes pendant que d’autres meurent sans phrase. La tragédie algérienne n’a pas besoin d’une légende de plus. Elle a besoin que l’on regarde enfin ceux que les légendes effacent.
Khaled Boulaziz
