À Gaza, Israël ne tue pas seulement les vivants : il assassine aussi la mémoire

3 juin 2026
7 min de lecture|1 399 mots

Sous les gravats de Gaza, il n’y a pas seulement des corps. Il y a des livres éventrés, des manuscrits rongés par l’humidité, des bibliothèques réduites à des carcasses, des archives dispersées comme des ossements. Il y a des pages qui se décomposent dans les mains de femmes palestiniennes qui tentent, avec des brosses dérisoires et des chiffons pauvres, de sauver ce qui peut encore l’être. Pendant que le monde compte les morts, Gaza compte aussi ses témoins silencieux : ses livres, ses registres, ses cartes, ses récits, ses traités, ses mémoires. Et ces témoins, Israël les a visés comme on vise une preuve.

La Grande Mosquée Omari de Gaza n’était pas seulement un lieu de prière. Elle était une stratification vivante de l’histoire palestinienne et méditerranéenne. Son site portait les traces de civilisations anciennes, de temples, d’églises, de mosquées, de siècles superposés. Sa bibliothèque, l’une des plus importantes de Palestine, contenait des milliers d’ouvrages et des manuscrits rares. Elle racontait la jurisprudence, la géographie, la vie sociale, la langue, les territoires, les habitudes, les savoirs, les lignées intellectuelles d’un peuple que la propagande coloniale voudrait présenter comme accidentel, provisoire, sans profondeur historique.

Voilà pourquoi la destruction des livres n’est jamais neutre. Quand une armée bombarde une bibliothèque, elle ne détruit pas seulement du papier. Elle attaque la continuité d’un peuple. Elle frappe sa capacité à prouver, à transmettre, à enseigner, à se souvenir. Elle veut que les enfants ne reçoivent plus d’héritage, mais seulement des traumatismes. Elle veut que la génération suivante trouve des ruines à la place des archives, des silences à la place des récits, des fosses à la place des écoles.

À Gaza, cette guerre contre la mémoire accompagne la guerre contre les corps. Les maisons sont détruites, les universités pulvérisées, les écoles transformées en abris puis bombardées, les hôpitaux assiégés, les cimetières profanés, les journalistes tués, les professeurs déplacés, les artistes ensevelis, les bibliothèques incendiées. C’est une offensive totale contre la possibilité même d’une société. Le but n’est pas seulement de vaincre militairement. Le but est de rendre la vie palestinienne irreconnaissable, invivable, intransmissible.

Dans ce paysage d’apocalypse, des femmes palestiniennes accomplissent un geste immense. Elles entrent dans les ruines non pour chercher des armes, mais pour chercher des livres. Elles ramassent des volumes couverts de poussière, retirent les pierres, nettoient les pages, isolent les ouvrages les moins abîmés, tentent d’empêcher l’eau, les moisissures et le vent de finir le travail commencé par les bombes. Elles n’ont presque rien : pas de laboratoire de restauration, pas d’alcool de conservation, pas d’étagères adaptées, pas de bâtiment sûr, pas de transport garanti, parfois même pas de maison où rentrer. Et pourtant elles continuent.

Ce geste est d’une puissance politique immense. Car sauver un manuscrit à Gaza aujourd’hui, c’est refuser la logique du néant. C’est dire à l’occupant : vous pouvez détruire les murs, mais vous ne déciderez pas de ce qui mérite d’être souvenu. Vous pouvez brûler les bibliothèques, mais vous ne pourrez pas faire croire que nous n’avons jamais écrit. Vous pouvez réduire les mosquées en ruines, mais vous ne pourrez pas effacer les siècles qui parlent encore à travers ces pages.

Les femmes de l’Institut Eyes on Heritage ne font pas seulement de la conservation patrimoniale. Elles mènent une bataille contre l’effacement. Elles savent que l’histoire palestinienne est constamment contestée, niée, fragmentée, confisquée. Elles savent que chaque document sauvé est une pièce de résistance. Une archive peut sembler fragile, mais elle peut survivre aux empires. Une page peut trembler dans la main, mais elle peut contenir plus de vérité qu’un discours d’État. Un manuscrit moisi peut valoir davantage, moralement, que tous les communiqués diplomatiques de ceux qui regardent Gaza mourir avec prudence.

L’horreur est que ces femmes doivent choisir entre les urgences. Comment demander à un peuple affamé de sauver des livres quand il cherche de la farine ? Comment parler de manuscrits quand les enfants n’ont pas d’eau potable ? Comment préserver des archives quand les tentes s’inondent, quand les routes sont coupées, quand chaque déplacement peut coûter la vie ? C’est précisément là que se révèle la profondeur du crime. Israël a fabriqué une situation où les Palestiniens doivent défendre simultanément leur survie biologique et leur survie historique. Manger ou préserver. Fuir ou archiver. Enterrer les morts ou sauver les livres. Aucun peuple ne devrait être placé devant un tel choix.

Et pourtant, il faut refuser le piège qui oppose la vie à la culture. Pour un peuple colonisé, la culture n’est pas un luxe. Elle est une preuve d’existence. Elle est un abri symbolique quand tous les abris matériels s’effondrent. Elle est ce qui permet à un enfant de comprendre qu’il ne descend pas seulement de victimes, mais aussi de savants, de poètes, de juristes, d’artisans, de lecteurs, de bâtisseurs. Elle lui dit : tu n’es pas né dans les ruines, tu viens d’une histoire que l’on tente de ruiner.

C’est pourquoi la destruction des bibliothèques de Gaza doit être nommée pour ce qu’elle est : un mémoricide. Un assassinat organisé de la mémoire. Un bibliocide. Une tentative de couper un peuple de ses preuves, de ses repères et de sa continuité. Ceux qui bombardent les archives savent très bien ce qu’ils font. Ils savent qu’un peuple sans documents devient plus vulnérable au mensonge. Ils savent qu’un territoire sans traces devient plus facile à voler. Ils savent que la colonisation commence souvent par une phrase : « Ils n’étaient pas vraiment là. » Les livres détruits de Gaza répondaient : « Nous étions là, nous avons écrit, nous avons transmis, nous avons pensé, nous avons vécu. »

La responsabilité internationale est immense. Les institutions culturelles, les universités, les bibliothèques nationales, l’Unesco, les grandes fondations, les musées du monde ne peuvent pas se contenter de publier des déclarations endeuillées. Il faut des moyens, des équipes, du matériel, des programmes de numérisation, des fonds d’urgence, des réseaux de sauvegarde, une protection juridique des archives palestiniennes. Sauver les livres de Gaza n’est pas un supplément humanitaire. C’est une obligation morale.

Mais le premier hommage revient à ces femmes qui, dans une ville martyrisée, refusent que la mort soit la seule lecture possible. Elles travaillent au milieu des gravats pour que les enfants de Gaza aient un jour autre chose à lire que les bilans de massacres. Elles sauvent des livres pour sauver une promesse : celle qu’après les bombes, il restera encore des mots ; qu’après la faim, il restera encore des récits ; qu’après la tentative d’effacement, il restera encore une mémoire debout.

Israël peut transformer une bibliothèque en ruine. Il peut brûler des pages, disperser des manuscrits, faire tomber les pierres d’une mosquée ancienne. Mais il ne peut pas abolir la vérité que ces femmes incarnent : un peuple qui sauve ses livres sous les bombes est un peuple qui refuse de disparaître.

Et peut-être est-ce cela qui terrifie le plus les destructeurs. Non pas seulement la résistance armée, non pas seulement les slogans, non pas seulement les manifestations. Mais cette obstination calme d’une femme qui ramasse un livre dans la poussière et le dépose dans un coin plus sûr, comme on sauve un enfant, comme on protège un témoin, comme on prépare déjà le procès de l’histoire.

Khaled Boulaziz


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