Parmi les penseurs européens du XIXe siècle, Friedrich Nietzsche occupe une place absolument unique : il est le seul à avoir exprimé une admiration profonde, constante et presque dépourvue de réserves envers l’islam. Là où Ernest Renan, Gobineau, les wagnériens ou les théoriciens raciaux de son temps dénoncent une religion fanatique, décadente ou « sémitique inférieure », Nietzsche voit au contraire dans l’islam la seule grande religion historique qui aurait pu – et aurait dû – triompher du christianisme qu’il abhorre.
1. Une religion « oui-disante », à la vie
Dans L’Antéchrist (§ 59-60), le contraste est brutal :« Le christianisme nous a frustrés de la récolte de la civilisation antique ; plus tard, il nous a encore frustrés de celle de la civilisation islamique. La merveilleuse culture maure d’Espagne, au fond plus proche de nous, parlant plus à nos sens et à notre goût que Rome et la Grèce, fut foulée aux pieds (…) parce qu’elle disait oui à la vie, même à la vie rare et raffinée des Maures ! »L’islam est pour lui une religion « jasagende » (disant-oui) : affirmation de la vie, de la sensualité, de la hiérarchie, du destin, de la guerre noble. Le christianisme est « neinsagend » (disant-non) : négation du corps, invention du péché, culte de la faiblesse.
2. Le grand regret historique : l’Europe aurait dû devenir musulmane
Le passage le plus célèbre reste L’Antéchrist (§ 60) :« Si l’islam méprise le christianisme, il a mille fois raison : l’islam a pour présupposé des hommes… »Nietzsche écrit à Franz Overbeck en 1884 : « L’Europe aurait dû devenir mahométane – cela aurait été un malheur moindre. »
Il admire passionnément Frédéric II de Hohenstaufen, « ce grand esprit libre, ce génie parmi les empereurs allemands », qui avait compris la vraie alternative à Rome : « Guerre à mort contre Rome ! Paix et amitié avec l’islam ! » (L’Antéchrist § 60).
3. Le Coran, un chef-d’œuvre de style souverain
Nietzsche place le Coran très au-dessus du Nouveau Testament et même de larges parties de l’Ancien. Lettre à Peter Gast (juillet 1881) :« J’ai lu le Coran (…) : sentiment d’être en présence d’un maître, d’un homme souverain qui commande. Le style est sévère, grandiose, terrible – jamais je n’ai lu quelque chose d’approchant dans aucune langue. »Il oppose cette virilité stylistique à la « littérature de domestiques » du Nouveau Testament.
4. Mahomet, génie psychologique et législateur
Mahomet n’est jamais moqué. Au contraire : Nietzsche le considère comme un « génie psychologique » qui a fondé une religion complète, cohérente et masculine sans avoir besoin du pathos de la croix ni de la dialectique du péché. Fragment de 1887 :« Mahomet n’a pas eu besoin de crucifixion : il avait l’épée et la conviction. »
5. L’islam comme antidote possible à la décadence européenne
Dans plusieurs fragments posthumes de 1887-1888, Nietzsche rêve qu’une nouvelle vague islamique – ou du moins une religion de type islamique, guerrière et aristocratique – pourrait guérir l’Europe du nihilisme chrétien et démocratique :« Une religion comme l’islam, qui croit à elle-même et qui commande, vaudrait mieux que cette mollesse chrétienne qui ne croit plus à rien. »
6. Admiration pour les peuples de l’islam
L’éloge ne se limite pas à la doctrine. Nietzsche admire les Arabes, les Bédouins, les Turcs ottomans. Il parle avec enthousiasme de la « noblesse naturelle » des cavaliers du désert et voit dans l’Empire ottoman une forme de grandeur impériale encore intacte, supérieure à la chrétienté fatiguée.
7. Aucune trace de racisme anti-arabe ou anti-turc
À une époque saturée de clichés sur le « fanatisme musulman » ou la « paresse orientale », Nietzsche refuse totalement ce discours. Il n’y a chez lui aucune essentialisation raciale négative des peuples musulmans – au contraire, il leur prête des « instincts de domination » et une santé vitale intacte.
Conclusion
Nietzsche est, dans l’histoire de la pensée occidentale moderne, une exception radicale : il fait l’éloge inconditionnel de l’islam comme religion de force, de beauté, de grandeur et d’affirmation de la vie, et le pose en seule alternative historique sérieuse au christianisme. Cet éloge n’est ni tactique ni ironique ; il est au cœur de sa philosophie du « grand style », de la volonté de puissance et du surhumain.
L’islam représente, aux yeux de Nietzsche, la chance historique que l’Europe a manquée : rester fidèle à la vie au lieu de s’agenouiller devant un Dieu crucifié.
Khaled Boulaziz
Références principales
L’Antéchrist (§ 18, 59-60), 1888
Lettres à Peter Gast (juillet 1881) et à Franz Overbeck (1884)
Nachlass 1887-1888 (KSA 12, 9[107] ; KSA 13, 11[372], 14[195], etc.)
Édition Colli-Montinari, Kritische Gesamtausgabe