Quand la barbarie se drape du nom de Dieu
15 avril 2026 — Trois ans de guerre. Des millions de morts, de déplacés, de destins brisés.
Alors que Berlin tente d’éveiller une conscience internationale anesthésiée, au Soudan continue, dans l’indifférence quasi totale du monde, l’une des pires tragédies humanitaires du XXIe siècle. Une guerre d’une brutalité insondable, alimentée par des mercenaires et des puissances avides, trahie par une Union africaine fantôme. Un enfer.
Au nom d’Allah, ils violent, pillent et tuent
Il y a quelque chose d’obscène dans le spectacle de ces deux généraux qui s’affrontent depuis trois ans dans les rues de Khartoum, dans les sables du Darfour, dans les villages du Kordofan. Abdel Fattah Al-Burhan, chef des Forces Armées Soudanaises (FAS), et Mohamed Hamdan Dagalo — “Hemedti” —, patron des Forces de Soutien Rapide (FSR) : deux hommes qui se réclament de l’islam, deux hommes qui ont juré sur le Coran, deux hommes dont les armées commettent depuis trois ans des crimes qui révulsent l’humanité.
Ne nous laissons pas abuser par les drapeaux et les discours. Ce n’est pas une guerre sainte. Ce n’est pas une guerre pour Dieu. C’est une guerre pour le pouvoir, pour l’or, pour la survie de deux cliques militaires qui n’ont rien à offrir au peuple soudanais sinon la mort et la honte.
« Le Soudan est un laboratoire des atrocités », a déclaré le chef de l’aide humanitaire de l’ONU devant la conférence de Berlin. Un laboratoire. Comme si la souffrance humaine était une expérience scientifique.
Les FSR — les milices d’Hemedti, héritières directes des Janjawid qui firent le massacre du Darfour au début des années 2000 — ont commis des viols collectifs systématiques érigés en arme de guerre. Des femmes, des jeunes filles, des enfants. Selon les Nations Unies et Amnesty International, ces actes ne sont pas des débordements : ils sont une stratégie délibérée, documentée, méthodique. Le viol comme instrument de terreur et de destruction sociale.
Les FAS, de leur côté, ne sont pas en reste. Leurs bombardements aveugles sur des quartiers civils de Khartoum, leurs blocus qui affament des populations entières, leurs entraves systématiques à l’aide humanitaire : autant de crimes de guerre reconnus par les rapports onusiens. Deux armées, deux ensembles de crimes. Et entre les deux, des millions de civils qui n’avaient demandé qu’à vivre.
En avril 2025, lors d’une attaque d’une sauvagerie inouïe contre le camp de déplacés de Zamzam — où s’entassaient des dizaines de milliers de réfugiés déjà affamés —, les FSR et leurs alliés ont délibérément tué des civils, pillé les maigres provisions, détruit les abris et les infrastructures médicales. Des enfants mourant de faim ont été achevés. Des humanitaires ont été visés. C’est cela, l’islam selon Hemedti.
L’islam, cette religion qui honore le respect de la vie, la protection des faibles, la solidarité entre croyants — « quiconque tue une âme innocente, c’est comme s’il avait tué l’humanité tout entière » (Coran 5:32) — bafoué, souillé, piétiné par ces généraux sanguinaires qui en font l’étendard de leur pouvoir criminel. Il faut le dire et le répéter : ce que commettent les FAS et les FSR au Soudan n’a rien à voir avec l’islam. C’est de la barbarie habillée en kaki et décorée de versets.
5 millions d’enfants déplacés. 160 enfants tués ou mutilés en trois mois début 2026. 4,2 millions d’enfants menacés de malnutrition aiguë cette année. C’est ça, la guerre au nom de Dieu ?
Pendant ce temps, à Berlin, les diplomates promettent des milliards d’euros d’aide. De l’argent qui arrivera peut-être, partiellement, après avoir franchi les barrages des deux armées qui font de l’obstruction humanitaire leur arme supplémentaire. Kafkaïen. Tragique. Révoltant.
Les Émirats arabes unis : l’appétit insatiable d’un prédateur doré
Derrière Hemedti et ses FSR, il y a une main invisible mais bien documentée : celle d’Abou Dhabi. Les Émirats arabes unis — ce micro-État du Golfe qui se présente au monde comme un hub de modernité, de tolérance et de commerce — financent, arment et soutiennent diplomatiquement les Forces de Soutien Rapide depuis des années. Ce n’est pas une accusation. C’est une réalité établie par de multiples enquêtes journalistiques, rapports d’experts de l’ONU et analyses des services de renseignement occidentaux.
La question est simple : pourquoi ? La réponse l’est tout autant : l’or. Le Soudan possède des réserves aurifères considérables. Depuis des années, les FSR contrôlent une part importante des mines d’or soudanaises, dont l’exploitation alimente directement les caisses d’Hemedti — et, via des circuits de raffinage aux Émirats, les coffres d’Abou Dhabi. C’est un pillage industriel organisé, maquillé en soutien à un “partenaire régional”.
Pendant que les enfants du Darfour meurent de faim, l’or soudanais arrive raffiné aux Émirats. L’appétit d’Abou Dhabi pour les ressources africaines n’a pas de fond moral.
Mais l’or n’est pas le seul enjeu. Les Émirats mènent depuis une décennie une stratégie d’influence méthodique sur le continent africain : bases militaires en Érythrée, en Somalie, à Djibouti, investissements portuaires stratégiques, soutien à des hommes forts taillables et corvéables à merci. Le Soudan s’inscrit dans cette stratégie d’hégémonie régionale où les populations africaines ne sont que des variables d’ajustement dans un grand jeu géopolitique.
Ce qui rend la posture émiratie particulièrement révoltante, c’est son cynisme affiché. À Berlin hier, les Émirats ont participé aux discussions diplomatiques sur la paix au Soudan — tout en continuant, selon les experts, à approvisionner les FSR en armes et en soutien logistique. Promettre la paix d’une main, nourrir la guerre de l’autre : le double visage d’une diplomatie sans scrupules.
L’Afrique, continent qui regorge de richesses naturelles — or, pétrole, terres agricoles, minerais critiques — est devenue le théâtre d’une nouvelle forme de prédation que l’on pourrait appeler le néo-colonialisme du Golfe. Les Émirats, mais aussi l’Arabie Saoudite, le Qatar, ont compris que le XXIe siècle africain se joue maintenant, et ils se positionnent avec une avidité que les puissances occidentales jadis coloniales reconnaîtraient sans mal. Sauf qu’eux, au moins, n’avaient pas la prétention d’apporter la “civilisation”.
L’Afrique n’est pas un marché. Ses peuples ne sont pas des ressources humaines corvéables. Ses richesses ne sont pas à vendre contre le silence des capitales du Golfe.
La communauté internationale — qui a imposé des sanctions à la Russie pour l’Ukraine, qui surveille chaque livraison d’armes vers des zones de conflit en Europe — se montre remarquablement discrète sur les flux d’armement vers les FSR. Parce que les Émirats sont des partenaires économiques précieux. Parce que Dubaï est une plaque tournante financière mondiale. Parce que l’hypocrisie est la monnaie courante de la diplomatie internationale quand des intérêts économiques sont en jeu. Et les Soudanais le paient de leur sang.
L’Union africaine : le silence coupable d’une institution fantôme
Il y a une ironie amère dans le fait que ce soit Berlin — une capitale européenne — qui ait organisé hier la troisième grande conférence internationale sur le Soudan. Pas Addis-Abeba. Pas Dakar. Pas Le Caire. Berlin. Comme si le continent africain était incapable de prendre en charge la tragédie qui se déroule en son sein. Ou plutôt — et c’est infiniment plus préoccupant — comme s’il avait choisi de ne pas le faire.
L’Union africaine, créée précisément pour être le garant de la paix, de la sécurité et du développement sur le continent, affiche dans la crise soudanaise son impuissance la plus affligeante. Trois ans de guerre. Le plus grand exode de réfugiés au monde. Des famines officiellement déclarées. Des crimes de guerre documentés. Et l’UA ? Des communiqués. Des appels au cessez-le-feu. Des sommets sans lendemain. Une paralysie institutionnelle qui ressemble de plus en plus à une complicité passive.
L’Union africaine a suspendu le Soudan de ses instances après le coup d’État de 2021. Mais quand la guerre éclate en 2023, elle est incapable d’imposer quoi que ce soit. À quoi sert une organisation qui ne peut protéger ses propres membres ?
Les raisons de cette paralysie sont multiples et toutes aussi accablantes. D’abord, les divisions internes : certains États membres de l’UA ont des liens économiques ou politiques avec l’un ou l’autre des belligérants. L’Égypte soutient les FAS. Les Émirats soutiennent les FSR. Et plusieurs pays africains, dépendants financièrement d’Abou Dhabi ou du Caire, ne vont pas mordre la main qui les nourrit. La solidarité africaine s’arrête là où commencent les intérêts particuliers.
Ensuite, la question des ressources. L’UA n’a pas les moyens militaires ou diplomatiques d’une intervention sérieuse. Ses forces de paix — là où elles existent — sont chroniquement sous-financées, mal équipées, dépendantes des contributions de membres eux-mêmes en difficulté. L’écart entre les ambitions proclamées de l’organisation (“Solutions africaines aux problèmes africains”) et sa capacité réelle d’action est abyssal.
Mais au-delà des contraintes matérielles, il y a une question de volonté politique — ou plutôt de son absence. Les dirigeants africains, pour beaucoup, partagent avec les généraux soudanais une méfiance viscérale envers toute ingérence extérieure dans les “affaires internes” d’un État. Ce principe de non-ingérence, hérité d’une époque où il s’agissait de se protéger du colonialisme, est devenu un bouclier commode pour l’impunité.
Quand 13 millions de personnes fuient leur pays, quand la famine est déclarée, quand des viols de masse sont documentés, le principe de souveraineté nationale ne peut plus servir de prétexte à l’abandon.
Le résultat est là, implacable : c’est Berlin qui organise les conférences. C’est l’UE qui promet 811 millions d’euros. C’est l’ONU qui crie au “laboratoire des atrocités”. Et l’Union africaine envoie un représentant, participe aux discussions, signe les communiqués — mais n’impose rien, ne sanctionne rien, ne protège personne.
Les peuples africains méritent mieux que cette institution de façade. Ils méritent une organisation continentale qui, face à un génocide potentiel se déroulant en son sein, soit capable d’autre chose que de l’impuissance bureaucratique. L’UA avait la possibilité historique de démontrer que l’Afrique peut régler ses propres crises. Elle est en train de la gâcher dans un silence qui résonne comme une trahison.
Épilogue : un monde qui regarde ailleurs
À Berlin hier, des ministres des Affaires étrangères de 55 pays ont signé des déclarations solennelles. 1,5 milliard d’euros ont été promis. Des mots forts ont été prononcés. “Le Soudan ne deviendra pas une crise oubliée”, a-t-on juré. Combien de fois ce serment a-t-il été fait pour d’autres crises africaines ?
Le problème du Soudan n’est pas un manque d’argent. C’est un manque de volonté politique pour mettre fin à la guerre — ce qui exigerait de s’en prendre réellement aux soutiens extérieurs des deux camps, à commencer par les Émirats. C’est un manque de courage pour imposer des sanctions réelles aux responsables de crimes de guerre des deux côtés. C’est un manque de pression sur les généraux pour qu’ils acceptent un cessez-le-feu.
L’aide humanitaire est nécessaire. Mais donner de la nourriture d’une main tout en laissant l’autre main alimenter la guerre, c’est du cynisme institutionnalisé. On soigne les blessures que l’on refuse de cesser d’infliger.
Conrad avait appelé cette zone de l’âme humaine où la civilisation s’effondre : le cœur des ténèbres. Il pensait au Congo colonial. En 2026, ce cœur bat au Soudan. Et le monde détourne les yeux.
14 millions de déplacés. 30 millions de personnes qui ont besoin d’aide alimentaire. Des dizaines de milliers de morts. Des femmes violées comme arme de guerre. Des enfants affamés dans des camps attaqués. Une famine que des hommes ont délibérément organisée. Une région entière au bord de l’embrasement.
Cela s’appelle une catastrophe. Cela s’appelle un crime contre l’humanité. Et si le monde ne trouve pas la volonté d’y mettre fin — réellement, pas seulement symboliquement —, cela s’appellera demain un génocide que nous avons choisi de laisser se produire.
L’histoire juge ceux qui agissent. Elle condamne ceux qui regardent sans agir. Pour le Soudan, l’heure du jugement approche.
Khaled Boulaziz
Article rédigé le 16 avril 2026 — Sources : Human Rights Watch, Amnesty International, ONU Info, MSF, UNICEF, Al Jazeera, La Libre Belgique, Le Devoir, AFP

