Il fallait oser. Ferghane Azihari a osé. Issu d’une famille musulmane comorienne, athée revendiqué, chroniqueur au Figaro Magazine — ce détail n’est pas anodin —, il publie aux Presses de la Cité un essai au titre-massue : L’Islam contre la modernité. Un titre commercial, certes. Un titre efficace, indubitablement. Mais un titre qui, à lui seul, révèle la méthode : l’amalgame érigé en système, la charge transformée en thèse, le pamphlet habillé en science.
Prenons-y garde : la critique de l’Islam, comme celle de toute religion ou idéologie, est non seulement légitime, mais nécessaire dans une société qui se revendique de la liberté d’expression. Nul procès en islamophobie ici. Mais entre la critique rigoureuse et le réquisitoire à charge, il y a un gouffre — et Azihari l’enjambe allégrement, sans regarder en bas.
Un Voltaire de pacotille
L’auteur se pose volontiers en héritier de Voltaire. L’ambition est belle. Voltaire, lui, retournait ses armes contre toutes les superstitions, contre tous les fanatismes, avec une rigueur et une universalité que rien ne venait entacher. Azihari, lui, pointe son canon dans une seule direction, avec la régularité d’un métronome et la sélectivité d’un procureur qui aurait trié son dossier avant d’entrer au prétoire.
Car la question qui taraude le lecteur honnête, dès les premières pages, est simple : pourquoi l’Islam seul contre la modernité ? L’Église catholique a-t-elle béni la Révolution française ? L’Inquisition était-elle un festival des Lumières ? Le colonialisme — mené au nom de la civilisation chrétienne — a-t-il répandu la modernité au Congo, en Algérie, aux Indes ? le judaisme sionisé est-il humain avec les palestiniens. Azihari n’y répond pas ? Il esquive. Ce faisant, il démontre moins la singularité pathologique de l’Islam que l’étroitesse de sa propre grille de lecture.
Des chiffres sans contexte, des siècles sans nuance
L’essai se targue d’une documentation impressionnante. Les notes de bas de page sont nombreuses. L’apparence scientifique est soignée. Mais l’architecture intellectuelle repose sur un vice fondamental : la confusion entre corrélation et causalité.
Les sociétés musulmanes sont en retard économique et scientifique sur l’Occident ? Vrai, en grande partie. Mais ce retard précède-t-il ou suit-il des siècles de colonisation, de démantèlement des structures politiques et intellectuelles autochtones, de pillage systématique des ressources ? Azihari pose la religion comme variable indépendante, seule et souveraine, évacuant d’un revers de main l’histoire géopolitique, les rapports de domination, le rôle des puissances extérieures dans l’entretien délibéré du sous-développement.
Il cite Ibn Khaldoun, qui au XIVe siècle analysait déjà la décadence des civilisations avec une finesse que bien des penseurs occidentaux lui envieraient. Il omet de dire qu’Ibn Khaldoun était musulman. Il omet Averroès. Il omet Al-Khawarizmi — dont le nom a donné le mot algorithme. Pratique, quand on construit une démonstration.
La rente intellectuelle de la provocation
Ce qui frappe, en définitive, c’est la familiarité du procédé. Azihari a déjà publié Les Écologistes contre la modernité. Demain, Les Féministes contre la modernité ? Les Syndicats contre la modernité ? La formule est rodée, l’éditeur est le même, le Prix Turgot attend peut-être au tournant. Il y a dans cette mécanique quelque chose qui ressemble moins à une quête de vérité qu’à une marque commerciale — avec ses codes, son public cible, ses relais médiatiques bien identifiés.
Car l’essai parle moins à un monde musulman qu’il ne parle d’ un monde musulman, pour une certaine droite française en mal de confirmation. Le livre n’est pas publié à Alger, ni au Caire, ni à Dakar. Il est publié à Paris. Il est chroniqué dans Le Figaro. Il est applaudi dans les cercles libéraux-conservateurs où l’on pratique la libre pensée à condition qu’elle aille dans le bon sens.
Ce que le livre ne dit pas
Ce que L’Islam contre la modernité ne dit pas est plus révélateur que ce qu’il dit. Il ne dit pas que des millions de musulmans, à travers le monde, revendiquent précisément une réforme, une modernité, une laïcité — et paient ce choix de leur liberté, parfois de leur vie. Il ne dit pas que les régimes qui répriment ces voix réformatrices ont longtemps bénéficié du soutien actif des puissances occidentales — les mêmes dont Azihari semble implicitement solliciter l’approbation.
Il ne dit pas que l’obscurantisme n’a pas de religion, mais qu’il a toujours eu des complices politiques.
Le courage mal placé
Nous reconnaissons à Ferghane Azihari un courage personnel réel. Écrire ce livre, avec son nom et ses origines, n’est pas sans risques. Mais le courage ne suffit pas à faire la vérité. Un procureur courageux qui n’instruit qu’à charge reste un mauvais juge. La modernité — celle que l’auteur prétend défendre — exige davantage : la rigueur, la complexité, et l’honnêteté de se regarder dans le miroir avant de condamner l’autre.
L’Islam contre la modernité est un livre qui se lit vite, qui indigne ou qui conforte selon le camp où l’on se trouve — et qui, au fond, laisse intact le problème qu’il prétend résoudre.
Khaled Boulaziz

