L’emprisonnement récurrent de gestionnaires, ministres et hauts officiels en Algérie, depuis les années 1990, n’est pas seulement l’aboutissement de dossiers anticorruption, mais une technique de gouvernement. Le pénal devient un instrument de contrôle intra-élitaire et social, un outil de mise au pas qui, par accumulation, affaiblit les capacités de l’État et fragmente la nation. Cette lecture n’absout ni les crimes commis ni la nécessité de poursuites ; elle affirme simplement que, dans un régime où l’appareil sécuritaire structure le pouvoir, la justice s’articule fréquemment à des objectifs politiques qui la dépassent.
Constatons d’abord une chronologie qui fait système. Dans les années 1990, au cœur de la violence politique, le pénal devient un langage de l’État. Il sert à la fois la conduite de la guerre intérieure et la gestion du champ civil. Dans les années 2000, les affaires impliquant ministères, entreprises publiques et groupes privés révèlent la consolidation de passerelles politico-administratives autour de rentes. Puis, à partir de 2019, au moment où une mobilisation civique reconfigure le rapport gouvernants-gouvernés, surviennent des vagues d’arrestations visant anciens Premiers ministres, ministres sectoriels, walis, PDG et oligarques. Les charges sont parfois lourdes et crédibles, mais leur sélection, leur tempo et leurs usages symboliques donnent à voir une orchestration qui dépasse l’office judiciaire.
Pour comprendre cette mécanique, il faut remonter au moment constituant. En 1962, l’alliance de l’armée des frontières et du Bureau politique impose la tutelle de la légitimité armée sur la légalité populaire. Le coup de 1965 ne rompt pas cet axe, il le clarifie : la souveraineté réelle s’exerce depuis l’appareil sécuritaire ; le champ civil se contente d’homologuer. La Sécurité militaire, matrice des structures ultérieures, codifie un mode d’État où surveiller, neutraliser et organiser les élites devient la condition de la stabilité. Cette grammaire de pouvoir s’incruste dans l’administration, l’économie et les médiations sociales, jusqu’à devenir réflexe institutionnel.
La décennie 1990 recentre radicalement le système. L’interruption du processus électoral et la guerre intérieure consacrent la primauté du secret d’État. L’exception devient norme ; l’infiltration, la fragmentation des adversaires et la monopolisation de l’information dessinent un État recentré sur un noyau sécuritaire. Le pénal sert simultanément à conduire la guerre et à gouverner la politique. De cette période naît un réflexe durable : la stabilité se fabrique moins par des contre-pouvoirs institutionnalisés que par la gestion préventive des menaces et des ambitions au sein même de l’appareil.
Dans ce long continuum, Abdelaziz Bouteflika tente un rééquilibrage. Arrivé en 1999, il comprend que toute souveraineté civile suppose de limiter la marge de manœuvre du complexe renseignement-sécurité. Ses gestes sont réels : marginalisation de figures jugées trop autonomes, recentrage organique du renseignement sous l’autorité présidentielle, rationalisation de chaînes de commandement, puis dissolution formelle du DRS en 2016 et création d’un dispositif rebaptisé. Cette séquence ne démantèle pas la tutelle ; elle la reconfigure. La présidence gagne une autonomie, doublons se résorbent, le monopole du secret paraît reculé. Mais la capacité de sélectionner les cibles, de fixer le tempo des révélations et d’imposer la dramaturgie pénale demeure. Bouteflika aura réduit la latitude d’un service, non l’architecture d’ensemble ; la tutelle change de centre de gravité, elle ne disparaît pas.
Après 2019, le balancier repart. Au moment où la rue impose un horizon de refondation, la scène judiciaire rejoue la pédagogie de la punition. Procès médiatisés, peines exemplaires, images d’hommes puissants menottés : les signaux disciplinaires sont adressés à deux publics. À l’opinion, on dit « la maison se nettoie ». Aux appareils, on rappelle « nul n’est intouchable ». Le rôle des services redevient central, non comme acteurs visibles, mais comme metteurs en scène : collecte et hiérarchisation des informations, constitution et calibration des dossiers, séquençage des inculpations, gestion des fuites et des silences. La justice tranche, mais l’architecture de la peur fixe le cadre, et l’incertitude fonctionnalise la loyauté.
Il faut donc lire ces vagues non comme une politique publique autonome, mais comme une technologie de pouvoir. Elle remplit au moins quatre fonctions. Premièrement, arbitrer les clans : neutraliser des baronnies, redistribuer rentes et postes, punir l’autonomie, récompenser la loyauté. Deuxièmement, discipliner par l’incertitude : installer une peur froide — la convocation possible, l’enquête dormante — qui stérilise l’initiative et rend dociles les appareils. Troisièmement, communiquer : en période de crise de légitimité, l’anticorruption spectaculaire fournit un récit mobilisateur, peu coûteux symboliquement. Quatrièmement, récemmentraliser l’État : empêcher la cristallisation, dans l’économie et les médias, de pôles capables de financer une offre politique alternative.
Les dégâts collatéraux, eux, deviennent structurels. D’abord, la paralysie administrative : chaque signature expose ; mieux vaut sur-procéduraliser, différer, renvoyer. Les projets ralentissent, les calendriers dérivent, l’investissement perd en efficacité, et l’État se prive d’agilité. Ensuite, la décapitalisation humaine : rotations hâtives, évictions préventives, exil des compétences ; la mémoire organisationnelle se délite, l’expertise se déprécie, l’innovation s’étiole. Troisièmement, la sélectivité de la règle : quand la loi s’applique à géométrie variable, elle cesse d’être la grammaire commune et devient instrument ; la confiance civique s’érode, le contrat social se fissure. Enfin, un rentisme durci : dans la peur et l’arbitraire, la valeur réseau prime la valeur travail ; le privé s’aligne sur la protection, non sur la productivité, et la concurrence est remplacée par l’intercession.
On peut éprouver empiriquement cette hypothèse sans procès d’intention. Un protocole rigoureux suffit. Dater précisément les vagues et les mettre en série avec des bifurcations de coalition et des chocs de rente. Cartographier les liens de patronage des personnes poursuivies et estimer si la probabilité d’incrimination dépend davantage des alignements politiques que des faits allégués. Comparer les incriminations, peines, révisions et libérations, afin d’identifier des asymétries. Mesurer les effets sur la capacité étatique par ministère et par secteur, en croisant taux d’exécution budgétaire, délais de passation et retards d’infrastructures. Enfin, situer le cas algérien dans des comparaisons régionales où la justice sélective sert de régulation de coalitions.
Des contre-arguments sérieux existent et doivent être intégrés. La corruption systémique a prospéré ; poursuivre pénalement est légitime et attendu. Une partie de l’opinion réclame ces purges et y voit un espoir de normalisation ; ignorer cette demande serait une erreur analytique. L’ambivalence de certaines trajectoires — remises de peine, acquittements, libérations — peut refléter des garanties procédurales retrouvées, pas uniquement des réalignements de clans. L’Algérie n’est ni un bloc monolithique ni un théâtre entièrement scénarisé ; c’est un champ en tension où s’affrontent des rationalités concurrentes.
Reste la conclusion, qui tient en trois propositions. Premièrement, la tutelle militaro-sécuritaire n’est pas un accident mais une structure héritée de 1962, clarifiée en 1965, radicalisée dans les années 1990 et remise en scène depuis 2019. Deuxièmement, la tentative de Bouteflika n’a pas été un trompe-l’œil : elle a réellement réduit, un temps, la latitude du complexe sécuritaire en la repliant vers la présidence ; mais elle n’a pas aboli l’architecture, elle l’a reconduite autrement. Troisièmement, la sortie par le haut exige une anticorruption dépolitisée, un État de droit prévisible, des contre-pouvoirs effectifs, traçabilité des marchés, protection des lanceurs d’alerte et contrôle parlementaire du renseignement. Tant que ces verrous n’existent pas, l’outil pénal demeurera un régulateur de coalitions : efficace à court terme pour neutraliser, corrosif à long terme pour la cohésion nationale.
Khaled Boulaziz

