En Algérie : un pouvoir sans politique

22 juillet 2026
12 min de lecture|2 350 mots

Après avoir imposé l’élection présidentielle de décembre 2019 malgré le rejet du mouvement populaire, les autorités algériennes ont progressivement refermé l’espace public. La marginalisation des partis, des associations, des syndicats et de la presse indépendante a certes permis de contenir la contestation. Elle a aussi privé l’Etat de relais capables de mesurer les tensions qui traversent la société. Le débat sur la déchéance de nationalité marque une nouvelle étape dans cette logique de mise au pas.

Le calme revenu dans les rues algériennes pourrait donner l’image d’un pouvoir ayant surmonté la crise ouverte par le Hirak en février 2019. Les grandes manifestations hebdomadaires ont disparu, les organisations qui animaient la contestation ont été affaiblies et la vie politique institutionnelle a repris son cours. Elections, remaniements et annonces économiques se succèdent désormais sans provoquer les mobilisations massives qui avaient contraint Abdelaziz Bouteflika à renoncer à un cinquième mandat.

Cette apparente normalisation ne signifie pourtant pas que la crise politique a été résolue. Elle traduit d’abord la victoire d’une stratégie de fermeture : empêcher le mouvement populaire de se transformer en force politique organisée, réduire les espaces d’expression autonome et replacer la société sous le contrôle de l’appareil administratif et sécuritaire.

Le pouvoir a maîtrisé le Hirak. Il n’a pas répondu aux questions que celui-ci avait posées : qui gouverne réellement l’Algérie ? Comment les dirigeants sont-ils choisis ? Devant quelles institutions rendent-ils des comptes ? Et de quels moyens disposent les citoyens pour provoquer une alternance pacifique ?

En supprimant progressivement les lieux où ces interrogations pouvaient être formulées, le régime a peut-être consolidé sa survie immédiate. Il a aussi affaibli sa propre capacité à comprendre le pays.

Le scrutin de décembre 2019 comme acte de fermeture

Le tournant se situe dans la séquence qui a suivi la démission d’Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril 2019. Le Hirak ne réclamait déjà plus seulement le départ du président malade. Il contestait le système de désignation des gouvernants, l’influence politique de l’armée et l’absence de contrôle démocratique sur les institutions.

La présidentielle du 12 décembre 2019 fut maintenue malgré l’opposition du mouvement, qui considérait que les conditions d’un scrutin libre n’étaient pas réunies. Abdelmadjid Tebboune fut déclaré élu au terme d’une élection marquée par une participation officielle particulièrement faible et par un boycott massif dans plusieurs régions.

Le vote permit de rétablir une présidence dotée d’une légitimité constitutionnelle. Il ne permit pas de refermer la crise de confiance.

Pour une grande partie du Hirak, cette élection apparaissait moins comme l’aboutissement d’une transition que comme un moyen de reproduire le système sous une nouvelle direction. Le pouvoir, de son côté, la présenta comme la seule voie institutionnelle possible et refusa d’envisager un processus constituant ou une négociation politique avec le mouvement.

Deux légitimités se faisaient alors face : celle des institutions existantes et celle d’une mobilisation populaire réclamant une refondation. Le rapport de force fut tranché en faveur de la première, non par un compromis, mais par la reprise progressive du contrôle de l’espace public.

La pandémie, puis la reprise en main

L’épidémie de Covid-19 interrompit les manifestations au printemps 2020. Cette suspension, initialement motivée par la situation sanitaire, donna aux autorités le temps de réorganiser leur réponse.

Lorsque les marches reprirent en 2021, les arrestations, les poursuites et les restrictions se multiplièrent. L’accès aux centres-villes fut contrôlé, les rassemblements empêchés et les militants régulièrement interpellés. Le coût personnel de l’engagement devint de plus en plus lourd.

La répression ne visa pas seulement les manifestants. Elle toucha les structures susceptibles d’assurer une continuité politique au mouvement : associations, collectifs, partis, syndicats autonomes et médias indépendants.

Le Rassemblement Actions Jeunesse, très présent pendant le Hirak, fut dissous. Des formations politiques furent soumises à des pressions administratives ou judiciaires. Des journalistes et des responsables de médias critiques furent poursuivis. Des citoyens furent condamnés pour des publications sur les réseaux sociaux ou pour des déclarations jugées attentatoires aux intérêts de l’Etat.

La réforme de la législation antiterroriste élargit parallèlement le champ des infractions pouvant être invoquées contre des activités politiques. Des notions telles que l’atteinte à l’unité nationale, la subversion ou la menace contre les institutions furent dénoncées par les organisations de défense des droits humains pour leur caractère extensible.

Peu à peu, le désaccord politique fut déplacé vers le terrain sécuritaire.

Un vide plutôt qu’une stabilisation

Cette stratégie a produit des résultats visibles. Le Hirak n’occupe plus la rue. Aucun mouvement organisé ne semble aujourd’hui en mesure d’imposer une négociation au pouvoir. Les élections se déroulent sans perturbation majeure et le discours officiel présente l’Algérie comme un pays revenu à la stabilité.

Mais le recul de la contestation ne s’est pas accompagné d’un renouvellement de la représentation politique.

Les partis autorisés peinent à mobiliser. Le Parlement exerce une influence limitée sur les grandes orientations. Les organisations officielles disposent de peu d’autonomie. Les associations indépendantes évoluent dans un environnement juridique incertain, tandis que la presse critique se trouve fragilisée économiquement et judiciairement.

Le pouvoir n’a donc pas remplacé le Hirak par une nouvelle architecture politique. Il a remplacé le conflit visible par un vide.

Or la politique ne se résume pas à la compétition pour le pouvoir. Elle constitue aussi un système d’information. Les partis, les syndicats, les associations, les élus locaux et les médias transmettent les attentes de la société, rendent visibles les intérêts contradictoires et obligent l’administration à justifier ses choix.

En les affaiblissant, les autorités se privent de mécanismes d’alerte.

Un syndicat autonome peut signaler une dégradation des conditions de travail avant qu’elle ne se transforme en conflit. Une association locale peut documenter l’abandon d’un territoire. Un journal indépendant peut révéler une défaillance administrative avant qu’elle ne provoque une catastrophe. Une opposition parlementaire peut obliger un ministre à répondre publiquement d’une politique inefficace.

Lorsque ces médiations disparaissent, les informations qui remontent vers le sommet sont de plus en plus filtrées par les hiérarchies administratives et sécuritaires.

Une administration condamnée à réagir

L’Etat algérien conserve des fonctionnaires expérimentés et des capacités administratives importantes. Mais la concentration de la décision encourage la prudence, l’attentisme et la remontée sélective de l’information.

Les responsables locaux hésitent à prendre des initiatives sans couverture politique. Les administrations centrales attendent l’arbitrage de la présidence. Les ministères privilégient souvent l’annonce de mesures immédiates à la construction de politiques durables.

Une pénurie entraîne une restriction des importations ou un programme d’achat urgent. Une hausse des prix provoque des campagnes contre la spéculation. Un accident conduit à l’arrestation de plusieurs exécutants. Une catastrophe dans un établissement public est suivie d’une commission d’enquête et de suspensions administratives.

Ces réponses peuvent être nécessaires. Elles évitent cependant fréquemment d’interroger les défaillances structurelles : la qualité du contrôle, l’utilisation des budgets, la responsabilité des directions centrales ou l’efficacité des politiques publiques.

Le pouvoir traite les crises lorsqu’elles deviennent visibles. Il peine à les anticiper, faute de débats contradictoires et d’institutions capables de faire remonter les signaux faibles.

La surveillance ne corrige pas cette faiblesse. Un service de sécurité peut repérer une mobilisation ou identifier des militants. Il ne peut pas se substituer à une organisation sociale représentative, conduire une négociation légitime ou élaborer une politique économique.

En assimilant la connaissance de la société à sa surveillance, le régime risque de confondre chaque mécontentement avec une menace contre l’ordre public.

De l’opposant au citoyen suspect

La discussion autour de la déchéance de nationalité illustre ce déplacement.

Le principe avait déjà été envisagé en 2021 avant d’être abandonné après une vive controverse. Son retour dans le débat parlementaire, à travers un texte visant notamment certains binationaux accusés d’atteinte aux intérêts fondamentaux de l’Etat, a suscité de nouvelles inquiétudes.

La lutte contre l’espionnage, le terrorisme ou la collaboration avec une puissance étrangère relève naturellement de la protection légitime de l’Etat. Elle doit toutefois reposer sur des infractions précisément définies, des preuves examinées contradictoirement et des décisions rendues par une justice indépendante.

Le risque apparaît lorsque des notions aussi larges que l’unité nationale, la loyauté envers l’Etat ou l’appartenance à une organisation subversive peuvent être interprétées dans un environnement où la critique politique est déjà régulièrement présentée comme une entreprise de déstabilisation.

La déchéance de nationalité ne constituerait alors plus seulement une sanction exceptionnelle. Elle introduirait l’idée que l’appartenance à la communauté nationale peut dépendre du jugement porté par le pouvoir sur les opinions ou les engagements d’un citoyen.

Le message serait particulièrement lourd pour la diaspora, déjà confrontée, selon plusieurs organisations, à la crainte de poursuites au retour en Algérie, d’interdictions de déplacement ou de difficultés administratives.

La confusion entre la nation et le régime

Cette évolution repose sur une confusion ancienne : celle de l’Algérie, de l’Etat et du pouvoir qui dirige momentanément ses institutions.

Dans une démocratie, la critique du gouvernement appartient à l’exercice normal de la citoyenneté. Elle ne remet pas en cause l’appartenance nationale de son auteur.

Dans un système autoritaire, la distinction tend à disparaître. Contester le président revient à fragiliser l’Etat ; critiquer l’armée à menacer la nation ; dénoncer une politique publique à servir des intérêts étrangers.

Le pouvoir peut alors se présenter comme le dépositaire exclusif du patriotisme et distribuer les certificats de loyauté. L’opposant n’est plus seulement un concurrent politique : il devient un suspect dont l’attachement au pays doit être prouvé.

Cette logique avait déjà été mobilisée contre le Hirak, parfois accusé d’être infiltré ou manipulé malgré le caractère largement pacifique et national de ses revendications.

Elle se prolonge aujourd’hui dans le traitement de la diaspora critique et dans l’idée que certains citoyens pourraient être juridiquement exclus de la nation.

Le silence comme faux indicateur

La principale erreur du pouvoir consiste à interpréter le silence comme une adhésion.

L’absence de manifestations peut indiquer l’efficacité de la répression, la fatigue des militants ou la conviction que toute mobilisation est devenue inutile. Elle ne signifie pas nécessairement que les citoyens font confiance aux institutions.

La crise peut prendre des formes moins visibles : abstention, émigration des jeunes, fuite des compétences, développement de l’économie informelle, désengagement associatif ou retrait de toute participation politique.

Ces comportements ne menacent pas immédiatement l’ordre public. Ils affaiblissent cependant durablement l’Etat.

Une administration peut continuer à fonctionner sans soutien populaire actif. Elle gouverne plus difficilement lorsque les citoyens ne croient plus aux élections, doutent de la justice et considèrent que les décisions essentielles sont prises hors de leur portée.

Le régime algérien a réduit l’expression publique de la crise de légitimité. Il n’en a pas supprimé les causes.

Un pouvoir privé de mécanismes de correction

L’étouffement de la politique présente enfin un risque pour le régime lui-même.

Un système fermé reçoit moins d’informations fiables. Les responsables intermédiaires apprennent à transmettre ce que le sommet souhaite entendre. Les médias publics transforment les annonces en réalisations et les difficultés en phénomènes temporaires. Les échecs sont attribués aux exécutants, aux spéculateurs, aux circonstances internationales ou à des forces hostiles.

La mauvaise nouvelle ne parvient alors au centre qu’au moment où elle ne peut plus être dissimulée.

C’est le paradoxe de l’autoritarisme : plus le pouvoir concentre les décisions, plus il réduit sa capacité à corriger ses propres erreurs. Plus il neutralise les interlocuteurs autonomes, moins il dispose de partenaires avec lesquels négocier lorsqu’une crise éclate.

Après 2019, les autorités algériennes ont choisi de restaurer l’ordre sans reconstruire la légitimité. Elles ont contenu le Hirak, imposé une continuité institutionnelle et réduit les espaces de contestation.

Cette stratégie leur a permis de gagner du temps. Elle a aussi créé une administration sans politique, un Parlement sans véritable contrôle et une société dont les tensions s’expriment de moins en moins par des canaux institutionnels.

Le débat sur la déchéance de nationalité constitue, dans ce contexte, moins une mesure isolée que l’aboutissement d’une logique : après avoir limité la capacité des Algériens à choisir leurs gouvernants, le pouvoir revendique la possibilité de déterminer quels Algériens mériteraient encore d’appartenir à la nation.

Aucun système ne peut durablement remplacer la représentation par la surveillance, la négociation par la contrainte et la légitimité par le silence.

Le pouvoir algérien a peut-être réussi à faire disparaître la politique de la rue. Il n’a pas fait disparaître la société.

Khaled Boulaziz

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