Algérie : l’économie confisquée, ou l’impossible décollage d’un pays sous tutelle

13 juin 2026
8 min de lecture|1 471 mots

Le décollage économique n’est jamais un simple phénomène comptable. Il ne se mesure pas seulement à la hausse d’un PIB, à l’ouverture d’une usine, à la signature d’un accord d’investissement ou au volume d’exportations annoncé dans un communiqué officiel. Un véritable décollage économique signifie autre chose : l’apparition d’acteurs autonomes, la constitution d’une classe moyenne productive, la circulation du capital hors des cercles fermés, la naissance d’entrepreneurs capables d’investir, d’embaucher, d’innover et, tôt ou tard, de réclamer des droits. C’est précisément cela que redoute le système algérien.

Car une économie qui décolle crée mécaniquement du pouvoir social. Et du pouvoir social finit toujours par produire du pouvoir politique. Celui qui possède une usine, finance une chaîne de valeur, emploie des milliers de salariés, exporte, investit, forme des cadres, contrôle des flux et conquiert des marchés, ne reste pas éternellement un sujet docile. Il devient un acteur. Il exige de la sécurité juridique, de la transparence bancaire, une justice prévisible, des institutions stables, un État arbitre et non prédateur. Autrement dit, il réclame tout ce que la caste militaro-sécuritaire ne veut pas offrir.

L’Algérie n’est pas pauvre. Elle est tenue. Elle n’est pas dépourvue de ressources. Elle est confisquée. Elle possède du gaz, du pétrole, du soleil, des terres, une position méditerranéenne stratégique, une jeunesse nombreuse, une diaspora compétente, un marché intérieur considérable. Pourtant, elle demeure enfermée dans une économie de rente, d’importation, de licences, d’autorisations, de guichets, de clientèles et de peur. Ce paradoxe n’est pas une erreur de gestion. C’est une architecture politique.

Depuis des décennies, le pouvoir réel a compris qu’une économie libre serait dangereuse pour lui. La rente hydrocarbure permet de gouverner sans rendre de comptes. Elle alimente le budget, finance les subventions, achète la paix sociale, entretient l’appareil bureaucratique et distribue des privilèges à des réseaux choisis. Elle permet au régime de dire au peuple : nous vous nourrissons, donc taisez-vous. Mais elle permet surtout de maintenir l’économie dans un état de dépendance permanente. Tant que la richesse vient du sous-sol et non de la société, le citoyen reste dépendant de l’État. Tant que l’entrepreneur dépend d’une autorisation, d’un crédit public, d’un accès au foncier, d’un marché administratif ou d’un feu vert invisible, il ne devient jamais pleinement libre.

Voilà le cœur du blocage algérien : le pouvoir ne veut pas seulement contrôler la politique ; il veut contrôler les conditions matérielles d’apparition de toute force politique future. Il ne suffit donc pas de verrouiller les partis, les médias, les syndicats ou les élections. Il faut aussi verrouiller la richesse. Il faut empêcher qu’une bourgeoisie nationale autonome se constitue. Il faut empêcher qu’une classe moyenne indépendante prenne confiance en elle-même. Il faut empêcher qu’un secteur privé productif puisse dire : nous existons sans vous.

C’est ici que l’économie rejoint directement la question du pouvoir. Dans un pays normal, la création de richesse est une promesse collective. En Algérie, elle devient une menace pour le centre opaque qui tient l’État. Un entrepreneur qui réussit trop devient suspect. Un groupe privé qui grandit trop devient vulnérable. Une fortune qui échappe aux circuits de protection devient exposée. Une entreprise qui n’a pas de parrain puissant peut être broyée par un contrôle fiscal, une décision bancaire, un blocage douanier, un litige foncier, une procédure judiciaire ou une campagne de presse.

L’affaire Aissiou, quelles que soient les responsabilités individuelles que la justice devra établir, illustre cette fragilité structurelle. On parle d’un groupe qui, selon le récit transmis, avait bâti en deux décennies un ensemble multisectoriel : industrie, agroalimentaire, agriculture, automobile, pharmacie, immobilier, médias, services. Dix-neuf sociétés, treize unités industrielles, des milliers d’emplois directs. Puis, soudain, la machine se grippe : procédures, saisies, fermetures, blocages administratifs, arrêt des usines, salariés plongés dans l’incertitude. Pour les autorités, il s’agit d’un dossier d’infractions économiques et financières. Pour les proches de la famille, il s’agit d’un dossier à forte dimension politique. Mais au-delà des versions opposées, une question demeure : comment un groupe privé d’une telle taille peut-il disparaître aussi brutalement sans que le pays tout entier ne s’interroge sur la sécurité de l’investissement ?

C’est moins le nom Aissiou qui importe ici que le signal envoyé à tous les autres. Qui investira dans un pays où la protection de l’entreprise dépend moins du droit que du rapport de force ? Qui construira des usines si l’outil de travail peut être paralysé du jour au lendemain ? Qui prendra le risque d’employer des milliers de personnes si la réussite devient un motif de surveillance ? Une économie ne décolle pas seulement grâce au capital. Elle décolle grâce à la confiance. Or la confiance est précisément ce que l’arbitraire détruit.

La caste militaro-sécuritaire peut tolérer des hommes d’affaires riches, à condition qu’ils restent dépendants. Elle peut accepter des fortunes, à condition qu’elles ne deviennent jamais des pouvoirs. Elle peut encourager des importateurs, des concessionnaires, des bénéficiaires de marchés publics, des intermédiaires et des clients, parce que ces acteurs vivent de la proximité avec l’État. Mais elle se méfie de l’industriel véritable, de l’agriculteur moderne, du patron exportateur, du banquier indépendant, du média autonome, du groupe capable d’organiser autour de lui une société réelle. Ce n’est pas la richesse qui est interdite ; c’est l’autonomie.

Ainsi se fabrique une économie de plafond bas. On autorise l’activité, mais on empêche la puissance. On parle de diversification, mais on maintient les circuits d’importation. On célèbre les start-up, mais on laisse le crédit, le foncier, la commande publique et la réglementation sous contrôle politique. On annonce des réformes, mais on conserve l’opacité. On promet l’ouverture, mais on conserve la peur. Le résultat est connu : fuite des cerveaux, découragement des investisseurs, dépendance alimentaire, faiblesse industrielle, bureaucratie hypertrophiée, banques publiques frileuses, justice imprévisible, jeunesse humiliée par l’absence d’horizon.

L’Algérie officielle aime parler de souveraineté. Mais quelle souveraineté y a-t-il dans un pays qui exporte ses hydrocarbures et importe une grande partie de ce qu’il consomme ? Quelle souveraineté y a-t-il lorsque les talents fuient, lorsque les entrepreneurs hésitent, lorsque les capitaux dorment hors du circuit productif, lorsque l’administration devient une frontière intérieure ? La souveraineté n’est pas un slogan militaire. C’est la capacité d’un peuple à produire, décider, créer, transformer et contrôler démocratiquement ses richesses.

Le vrai décollage algérien supposerait donc une rupture politique avant d’être économique. Il faudrait un État de droit où l’entreprise n’est pas prise en otage par les luttes de clans. Il faudrait une justice indépendante, des banques ouvertes au risque productif, une fiscalité lisible, un foncier transparent, une presse libre, des syndicats autonomes, des contre-pouvoirs réels. Il faudrait surtout que l’armée retourne à sa mission républicaine : défendre les frontières, non gérer la société ; protéger l’État, non confisquer la nation.

Tant que l’économie restera un domaine réservé, l’Algérie restera un géant empêché. Elle continuera d’accumuler des plans, des annonces, des salons, des slogans, des chiffres présentés comme des victoires, sans jamais franchir le seuil décisif : celui où la richesse cesse d’être une rente contrôlée par le sommet pour devenir une puissance distribuée dans la société.

Le drame algérien n’est pas l’absence de potentiel. C’est l’organisation méthodique de son étouffement. Le pays ne manque ni d’intelligence, ni de travailleurs, ni d’idées, ni de ressources. Il manque d’un pouvoir qui accepte de ne plus posséder l’avenir. Car le jour où l’économie décollera vraiment, une autre Algérie apparaîtra : plus libre, plus exigeante, plus consciente de sa force. Et c’est précisément cette Algérie-là que la caste redoute.

Khaled Boulaziz

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