De Casablanca à Riyad, la Palestine sous surveillance des palais

2 juin 2026
9 min de lecture|1 669 mots

Le convoi voulait aller vers Gaza. Il portait des ambulances, de l’aide, des médecins, des militants, des volontaires venus de plusieurs pays, et surtout une idée simple : lorsqu’un peuple est affamé, bombardé, enfermé derrière des frontières transformées en murs de mort, la solidarité ne doit pas rester un slogan. Elle doit prendre la route. Elle doit forcer les barrages de l’indifférence. Elle doit rappeler aux puissants que la Palestine n’est pas une cause de musée, mais une plaie ouverte dans le corps du monde arabe.

Mais le convoi Global Sumud n’a pas seulement rencontré des difficultés logistiques. Il a heurté quelque chose de plus profond, de plus honteux : l’architecture régionale de la peur. À l’est de la Libye, dans les territoires contrôlés par Khalifa Haftar, des militants en route vers Gaza ont été bloqués, dispersés, arrêtés. Le vocabulaire officiel a parlé de souveraineté, de procédures, de sécurité. Comme toujours. Car les régimes autoritaires n’avouent jamais qu’ils répriment la solidarité. Ils disent qu’ils régulent les frontières. Ils ne disent pas qu’ils protègent leur ordre. Ils ne disent pas qu’ils tremblent devant une ambulance plus que devant un char.

Ce qui s’est joué en Libye n’est pas un accident isolé. C’est un symptôme. De Casablanca à Riyad, du Caire à Abou Dhabi, d’Alger à Amman, les pouvoirs arabes ont appris à administrer la colère populaire comme on administre une matière dangereuse. La Palestine est autorisée, mais à demi-mot. Elle est permise dans les discours, interdite dans l’action. Elle peut être chantée, mais pas organisée. Elle peut être pleurée, mais pas politiquement traduite. Elle peut apparaître sur une affiche, mais pas dans la rue au-delà du périmètre toléré par la police.

Ces régimes veulent une Palestine décorative : une Palestine de communiqués officiels, de sommets arabes stériles, de drapeaux levés sous contrôle, de minutes de silence, de dons humanitaires filtrés, de sermons neutralisés. Ils ne veulent pas d’une Palestine populaire, vivante, indisciplinée, capable de faire descendre des foules, de questionner les alliances, de dénoncer les bases militaires étrangères, les normalisations honteuses, les relations sécuritaires secrètes, les complicités diplomatiques et économiques.

Le peuple arabe, lui, sait. Il n’a pas besoin de think tanks pour comprendre. Il voit Gaza mourir sous ses yeux. Il voit les enfants extraits des décombres. Il voit la famine organisée. Il voit les hôpitaux détruits, les journalistes assassinés, les familles rayées des registres civils. Il voit aussi, en parallèle, les sourires glacés des palais, les poignées de main discrètes, les avions qui décollent, les ports qui fonctionnent, les renseignements qui coopèrent, les marchandises qui circulent, les alliances qui se réajustent. Il voit que les régimes qui se prétendent protecteurs de la nation arabe sont souvent les gardiens les plus efficaces de l’impuissance arabe.

Il faut nommer cette trahison. Non par goût de l’insulte, mais par exigence de vérité. Les potentats arabes ne sont pas seulement passifs. Beaucoup sont devenus les sous-traitants de l’ordre colonial régional. Ils n’ont peut-être pas tous signé les mêmes accords, ni affiché les mêmes relations avec Israël, mais ils participent à une même mécanique : contenir leurs peuples pour ne pas déranger l’équilibre voulu par Washington, Tel-Aviv et les capitales de la contre-révolution arabe. Leur obsession n’est pas la libération de la Palestine ; c’est la survie de leur trône, de leur junte, de leur dynastie, de leur appareil sécuritaire.

Haftar, dans cette tragédie, n’est qu’un nom parmi d’autres. Un chef militaire, un homme de milices, un pouvoir de fait, soutenu par des parrains régionaux, qui administre une partie de la Libye comme une caserne ouverte. Que des militants pro-palestiniens y soient arrêtés ou empêchés de poursuivre leur route vers Gaza révèle une évidence : partout où règne l’autoritarisme, la solidarité devient suspecte. Pourquoi ? Parce qu’un convoi civil qui avance vers Gaza rappelle aux peuples qu’ils peuvent encore agir. Et cela, les tyrans ne le supportent pas. Ils préfèrent mille fois une population triste à une population organisée.

Le plus terrible est là : Gaza n’effraie pas seulement Israël. Gaza effraie les régimes arabes eux-mêmes. Car Gaza pose une question que tous veulent étouffer : à quoi servent ces États, ces armées, ces services, ces frontières, ces budgets militaires, si un peuple arabe peut être exterminé sous les yeux du monde sans que rien de décisif ne soit fait ? À quoi sert une Ligue arabe qui produit des textes pendant que les enfants meurent de faim ? À quoi servent les discours sur la dignité nationale quand les manifestations sont encerclées, les militants surveillés, les campagnes de boycott intimidées, les collectes contrôlées ?

Les palais savent que la Palestine est un miroir. Elle révèle leur nudité morale. Elle montre que beaucoup de régimes arabes ne sont puissants que contre leurs propres peuples. Ils savent arrêter un étudiant, censurer un journaliste, disperser une marche, emprisonner un imam, neutraliser une association, interdire une conférence, mais deviennent subitement prudents, réalistes, diplomates, impuissants lorsqu’il s’agit d’affronter l’arrogance israélienne. Leur courage s’arrête à leurs frontières intérieures.

Il ne s’agit pas ici d’accuser les peuples. Les peuples, eux, ont parlé chaque fois qu’on leur a laissé une brèche. Au Maroc, en Jordanie, en Tunisie, en Égypte, en Algérie, au Yémen, en Mauritanie, au Liban, dans les diasporas, des millions de voix ont porté Gaza. Même sous surveillance, même sous menace, même dans la fatigue, une conscience demeure. La Palestine continue de traverser les générations parce qu’elle ne relève pas seulement de la géopolitique : elle relève de la justice élémentaire. On ne peut pas voir un peuple enfermé, affamé, bombardé, puis prétendre que la neutralité serait une sagesse.

Ce sont les régimes qui ont peur. Peur que le mot Palestine devienne le mot liberté. Peur que le refus de la normalisation devienne le refus de la tyrannie. Peur que les peuples fassent le lien entre Gaza assiégée et leurs propres sociétés enfermées. Peur que l’on découvre que les mêmes appareils qui interdisent la solidarité avec les Palestiniens sont ceux qui confisquent les élections, torturent les opposants, pillent les richesses, vendent la souveraineté et transforment les pays en propriétés privées.

C’est pourquoi la route vers Gaza est toujours plus qu’une route. Elle traverse les frontières visibles, mais aussi les frontières invisibles de la soumission. Elle révèle qui laisse passer et qui bloque. Qui parle et qui agit. Qui pleure en public et négocie en secret. Qui invoque la Palestine pour légitimer son pouvoir et qui réprime les citoyens lorsqu’ils veulent réellement soutenir les Palestiniens.

On nous dira qu’il faut être prudent. Que la région est complexe. Que les États ont leurs contraintes. Que les frontières ne s’ouvrent pas ainsi. Que la diplomatie demande de la patience. C’est le vocabulaire éternel de ceux qui veulent gagner du temps pendant que les autres perdent leurs enfants. Bien sûr que la politique est complexe. Mais la complexité ne peut pas devenir un alibi pour l’indécence. Quand une population est affamée, la neutralité organisée devient complicité. Quand un convoi humanitaire est traité comme une menace, le masque tombe.

La vérité est brutale : une grande partie de l’ordre arabe officiel ne veut pas libérer la Palestine, il veut neutraliser la Palestine. Il veut la réduire à une cause abstraite, sans peuple en mouvement, sans pression de rue, sans rupture diplomatique, sans coût économique, sans risque pour les alliances. Il veut que Gaza reste une tragédie télévisée, non un soulèvement moral.

Mais les peuples n’oublieront pas. Ils n’oublieront pas ceux qui ont bloqué les routes. Ceux qui ont fermé les passages. Ceux qui ont interdit les marches. Ceux qui ont poursuivi les militants. Ceux qui ont normalisé pendant que Gaza brûlait. Ceux qui ont parlé de souveraineté pour empêcher l’aide et de stabilité pour justifier la lâcheté.

De Casablanca à Riyad, de Benghazi au Caire, le message doit être clair : la Palestine n’appartient pas aux palais. Elle n’appartient ni aux juntes, ni aux rois, ni aux émirs, ni aux généraux. Elle appartient aux peuples, aux consciences libres, aux mères qui refusent que les enfants de Gaza meurent seuls, aux militants qui prennent la route malgré les barrages, aux voix qui refusent l’humiliation organisée.

Et lorsque les régimes autoritaires interdisent aux peuples de soutenir Gaza autrement qu’à voix basse, ils ne protègent pas la sécurité nationale. Ils protègent leur propre peur. Ils ne défendent pas la souveraineté. Ils défendent leur dépendance. Ils ne sauvent pas l’État. Ils sauvent leur trône.

La Palestine survivra aux bombes. Elle survivra aussi aux lâchetés arabes. Mais l’histoire, elle, gardera les noms de ceux qui ont choisi le camp des frontières fermées lorsque Gaza appelait au secours.


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