Un livre de plus pour la bibliothèque de l’ancien empire

5 juin 2026
16 min de lecture|3 019 mots

L’Algérie n’entre jamais innocemment dans une bibliothèque française. Elle y arrive chargée de morts, d’archives, de silences, de nostalgies honteuses, de repentirs calculés et de vieilles certitudes coloniales qui refusent de mourir. Chaque nouveau livre qui prétend la raconter doit donc répondre à une question préalable : parle-t-il enfin de l’Algérie comme d’une nation souveraine, ou continue-t-il de la traiter comme une énigme française, une blessure française, une affaire française ?

L’Algérie 1830-2026 appartient à cette seconde famille. Sous l’apparence d’un ouvrage de synthèse, construit en vingt-sept questions, il propose moins une histoire de l’Algérie qu’une nouvelle variation sur l’Algérie comme problème de l’ancien empire. Tout y semble ordonné autour d’une inquiétude persistante : pourquoi ce pays, conquis, administré, peuplé, perdu, regretté, redouté, demeure-t-il si difficile à faire entrer dans la bibliothèque raisonnable de l’ancienne métropole ?

Le livre a l’ambition de couvrir près de deux siècles : la conquête de 1830, Abd el-Kader, Napoléon III, le Sahara, les juifs d’Algérie, Sétif, le FLN, de Gaulle, Évian, les harkis, la décennie noire, Bouteflika, l’immigration, la Kabylie, l’armée, le Hirak, la mémoire, les crises diplomatiques récentes. Le programme est vaste. Trop vaste peut-être. Car sous la forme séduisante de la question, l’ouvrage installe souvent une réponse avant même d’ouvrir le débat. La question n’est pas toujours un instrument de recherche ; elle devient parfois une méthode de cadrage. Elle choisit le terrain, l’angle, la hiérarchie des faits et le tribunal invisible devant lequel l’Algérie est convoquée.

C’est là son premier problème : ce livre regarde l’Algérie depuis le balcon de l’ancien empire. Non pas nécessairement avec l’arrogance brutale des vieux manuels coloniaux, mais avec cette certitude tranquille de ceux qui croient encore que l’histoire du colonisé devient intelligible lorsqu’elle passe par les catégories du colonisateur. L’Algérie est décrite, expliquée, interrogée, diagnostiquée. Elle est rarement laissée maîtresse de sa propre narration. Le peuple algérien y apparaît souvent comme décor tragique, masse blessée, nation mémorielle, société obsédée, État opaque. Il peine pourtant à apparaître comme sujet historique autonome, producteur de sens, de résistance, de culture et de souveraineté.

Dans une lecture inspirée par Edward Said, le défaut fondamental du livre n’est donc pas seulement factuel. Il est épistémologique. Il tient au rapport entre savoir et pouvoir. Qui écrit ? Depuis quelle archive ? Avec quelles catégories ? Pour quel public ? Et surtout : qui est autorisé à nommer l’histoire ? L’orientalisme, chez Said, n’est pas seulement une collection de clichés exotiques. C’est une structure savante par laquelle l’Occident se donne le droit d’expliquer l’autre, de le classer, de le juger, puis de se réconcilier avec lui-même à travers cette explication. Ici, l’Algérie est souvent moins un pays qu’un miroir tendu à la France. Elle sert à examiner la conscience française, les fautes françaises, les remords français, les intérêts français, les peurs françaises. L’ancien colonisé reste assigné à une fonction : faire parler l’ancien colonisateur.

La colonisation, dans cette perspective, devient fréquemment une question mémorielle avant d’être un système matériel. Or la colonisation de l’Algérie ne fut pas d’abord une controverse de vocabulaire. Elle fut une entreprise de conquête, de destruction, de dépossession foncière, de hiérarchisation raciale, d’humiliation administrative, de domination militaire et d’exploitation économique. Elle fut le Code de l’indigénat, les terres prises, les villages soumis, les révoltes écrasées, les famines, les enfumades, les déportations, les massacres, l’exclusion politique et la fabrication d’une population indigène dans son propre pays. Réduire ce désastre à un débat sur la juste qualification morale ou juridique, c’est risquer de déplacer le centre du crime vers le commentaire du crime.

L’ouvrage semble parfois fasciné par la prudence du mot exact. La colonisation fut-elle un « crime contre l’humanité » ? La question mérite d’être discutée juridiquement. Mais lorsqu’elle occupe le devant de la scène, elle peut devenir un piège. Car le colonisé n’a pas besoin d’attendre la validation d’une catégorie pénale moderne pour savoir ce qu’il a subi. L’histoire n’a pas commencé au moment où l’Europe a inventé les termes par lesquels elle accepte de reconnaître ses propres violences. Un peuple spolié n’a pas besoin que son malheur soit labellisé par la jurisprudence pour accéder à la dignité du vrai.

Le même problème se retrouve dans la manière d’aborder 1830. Demander si la France voulait vraiment conquérir l’Algérie peut sembler une interrogation d’historien. Mais la formulation contient déjà une tentation d’acquittement. Elle suggère que l’intention initiale pourrait atténuer la réalité finale. Or l’histoire coloniale ne se juge pas seulement par les hésitations de départ. Elle se juge par ce qui fut fait, consolidé, administré, légalisé et transmis. La conquête peut avoir commencé dans la confusion diplomatique, la dette, l’incident, l’opportunisme politique ou la diversion intérieure ; elle devint très vite un système. Et c’est le système qui compte.

La figure d’Abd el-Kader illustre une autre faiblesse. L’émir y apparaît volontiers comme l’adversaire noble, presque idéal, celui que la France peut admirer parce qu’il lui permet de se voir généreuse dans la reconnaissance de la grandeur ennemie. Mais Abd el-Kader n’a pas besoin de l’admiration française pour être grand. Sa stature n’est pas celle d’un adversaire parfait pour la mémoire coloniale ; elle est celle d’un fondateur politique, d’un chef de résistance, d’un homme d’État musulman, d’un organisateur de souveraineté. Le transformer en miroir chevaleresque de la France revient à neutraliser sa puissance anticoloniale.

Le chapitre sur le « royaume arabe » de Napoléon III appelle la même réserve. Présenter ce projet comme une occasion manquée peut, subtilement, réhabiliter un paternalisme impérial. Certes, Napoléon III n’est pas Bugeaud. Certes, son projet contenait des intuitions différentes de celles des colons les plus brutaux. Mais une domination plus respectueuse demeure une domination. Un empire qui administre mieux n’est pas une liberté. La vraie question n’est pas de savoir si l’Algérie aurait pu être gouvernée plus intelligemment par la France ; elle est de savoir pourquoi elle aurait dû être gouvernée par la France.

L’ouvrage s’expose aussi à un glissement civilisationnel lorsqu’il interroge l’héritage chrétien de l’Algérie. Oui, l’Algérie fut antique, chrétienne, juive, amazighe, islamique, ottomane, méditerranéenne, africaine. Oui, saint Augustin appartient à cette profondeur. Oui, le pluralisme historique du territoire mérite d’être reconnu. Mais il faut se méfier d’une archéologie identitaire qui chercherait dans le passé chrétien une Algérie plus recevable, plus ancienne ou plus compatible avec le regard européen que l’Algérie musulmane contemporaine. L’histoire profonde ne doit pas devenir une arme contre la souveraineté culturelle présente.

La question saharienne est encore plus délicate. Rappeler que les frontières modernes sont en partie des constructions coloniales est nécessaire. Mais affirmer ou suggérer que le Sahara n’a pas toujours été algérien, sans infinie prudence politique et historique, peut réactiver une cartographie impériale où les frontières postcoloniales deviennent soudain suspectes dès qu’elles dérangent les intérêts ou les imaginaires de l’ancien centre. La France a découpé, administré, rattaché, exploité. Mais elle n’a pas reçu pour autant le droit éternel de certifier la légitimité des territoires nés de la décolonisation.

Le traitement des juifs d’Algérie exige également une vigilance extrême. Leur exil fut une tragédie. Leur disparition presque totale du paysage algérien est une perte immense. Mais cette histoire ne peut être racontée sans replacer au centre le décret Crémieux, la séparation coloniale entre juifs citoyens et musulmans indigènes, Vichy, l’antisémitisme européen, les violences de la guerre, l’OAS, la peur, les choix impossibles et les fractures fabriquées par l’ordre colonial. Si l’on raconte le départ des juifs uniquement comme conséquence de l’indépendance, on oublie que la colonisation avait déjà séparé les communautés avant que la guerre ne les arrache les unes aux autres.

Le même danger guette le récit de Sétif. Dire que la guerre d’Algérie commence en 1945 peut être juste politiquement, tant Sétif, Guelma et Kherrata furent un basculement. Mais il serait faux moralement de faire de 1945 un commencement absolu. Avant Sétif, un siècle de violences, d’expropriations, d’écrasements, de statuts d’exception et d’humiliations avait déjà labouré la société algérienne. Sétif n’a pas inventé la question algérienne ; il a déchiré le voile. Il a rendu impossible le mensonge d’une colonisation pacifiée.

Quant au FLN, le livre semble parfois tenté de le lire d’abord par la tragédie de ses chefs, ses purges, ses assassinats, ses luttes internes. Ces faits sont réels et doivent être affrontés. Mais il faut refuser le procédé qui consiste à faire de la violence postcoloniale une preuve rétrospective contre la légitimité anticoloniale. La révolution algérienne fut violente parce qu’elle naquit dans un monde violent, contre un ordre violent, sous une répression violente. La critique nécessaire du FLN ne doit jamais servir à blanchir la violence première : celle de la colonisation.

L’un des symptômes les plus frappants de cette bibliothèque de l’ancien empire est la place donnée aux intellectuels français. Sartre, Camus, Mauriac, les porteurs de valises, les consciences chrétiennes, les journalistes courageux, les officiers dissidents : tous méritent leur place. Mais pourquoi reviennent-ils si souvent au centre ? Pourquoi faut-il encore que la guerre d’Algérie devienne un drame moral français avant d’être une lutte algérienne pour l’existence ? Où sont les intellectuels algériens, les oulémas, les syndicalistes, les militants anonymes, les femmes combattantes, les paysans spoliés, les ouvriers immigrés, les poètes, les instituteurs, les prisonniers, les mères de disparus ?

Cette centralité française produit une illusion dangereuse : l’indépendance apparaîtrait presque comme une décision française éclairée, notamment à travers de Gaulle. Or l’indépendance n’a pas été accordée ; elle a été arrachée. De Gaulle a compris un rapport de force, non offert une liberté. Le peuple algérien, les combattants, les maquis, les réseaux diplomatiques du FLN, Bandung, l’ONU, les solidarités afro-asiatiques, l’épuisement militaire et moral de la France : voilà la matière réelle de l’indépendance. Toute lecture qui surdimensionne la lucidité gaullienne réduit mécaniquement l’action des colonisés.

Le livre devient plus problématique encore lorsqu’il aborde la période postcoloniale. Sa critique du système algérien peut être juste, parfois même nécessaire. Oui, l’armée a confisqué une part du politique. Oui, la rente a corrompu l’État. Oui, Bouteflika a incarné une séquence de verrouillage, de clientélisme et de décomposition. Oui, le Hirak a révélé l’épuisement du régime. Mais venant d’un regard diplomatique français, cette critique doit être interrogée. Car l’ancien empire adore parfois dénoncer les échecs postcoloniaux pour oublier les conditions historiques dans lesquelles ces États ont été produits, mutilés, militarisés, dépendants, obsédés par leur sécurité et piégés par des élites formées dans le traumatisme de la guerre.

C’est ici que le livre court le risque le plus grave : transformer l’échec des régimes postcoloniaux en revanche intellectuelle de la colonisation. Comme si la corruption d’Alger, l’autoritarisme du FLN, la décennie noire ou l’exil de la jeunesse pouvaient, même indirectement, donner raison à ceux qui doutaient de la capacité des colonisés à se gouverner. Une critique humaniste doit tenir ensemble deux vérités : l’indépendance fut une libération historique incontestable ; cette libération fut ensuite confisquée par des appareils autoritaires. La seconde vérité ne doit jamais salir la première.

Le chapitre sur l’Algérie comme « mauvaise conscience » ou comme pays « obsédé » par la France est peut-être l’un des plus révélateurs. Parler d’obsession, c’est psychologiser le colonisé. C’est faire passer un rapport historique, matériel, migratoire, linguistique, diplomatique et mémoriel pour une névrose nationale. L’Algérie ne pense pas à la France parce qu’elle serait malade de la France. Elle pense la France parce que la France fut en elle, brutalement, pendant cent trente-deux ans ; parce que des millions de familles vivent entre les deux rives ; parce que les archives, les morts, les langues, les visas, les cimetières, les hydrocarbures, les mémoires et les humiliations continuent de circuler.

La question migratoire, elle aussi, peut basculer dans un lexique dangereux lorsqu’elle parle de droits prétendument exorbitants. Ce vocabulaire appartient déjà au théâtre politique français contemporain. Il oublie que l’immigration algérienne n’est pas une anomalie administrative, mais la conséquence d’une histoire impériale, d’une économie française qui a utilisé les corps immigrés, d’une guerre, d’un exil, d’un lien familial et social profond. Présenter l’Algérien immigré comme bénéficiaire d’un privilège revient à effacer le travail, le racisme, les bidonvilles, les usines, les foyers, les discriminations et la dette invisible de la France envers ceux qu’elle a longtemps appelés pour construire sa prospérité.

Il faut aussi s’arrêter sur les questions kabyle et amazighe. Les interroger est légitime. Mais les traiter sans prudence, c’est risquer de ranimer l’un des plus vieux instruments coloniaux : diviser les indigènes, opposer le Kabyle à l’Arabe, le sédentaire au nomade, le laïque supposé au musulman supposé, le civilisable à l’irrécupérable. La Kabylie est une profondeur essentielle de l’Algérie, non une exception utilisable contre l’ensemble national. L’amazighité n’est pas un folklore ni une arme contre l’arabité ; elle est une des matrices constitutives du pays.

Le Hirak, enfin, ne peut être traité comme un leurre. Même si le mouvement n’a pas renversé le système, même s’il fut réprimé, fragmenté, suspendu, il demeure l’un des plus grands moments civiques du monde arabe contemporain. Il a rendu au peuple algérien une image de lui-même que le régime voulait lui confisquer. Il a montré une maturité politique, une discipline pacifique, une créativité populaire et une exigence morale que peu d’États auraient su produire. Un mouvement peut échouer politiquement et réussir historiquement. Le Hirak appartient à cette catégorie.

Au fond, le livre souffre d’une absence majeure : une histoire de la dignité algérienne. Il y a les présidents, les ambassadeurs, les généraux, les accords, les crises, les procès mémoriels, les chapitres bien découpés. Mais il manque souvent la vibration du peuple. Il manque les paysans dépossédés, les femmes de la guerre, les moudjahidate oubliées, les militants assassinés, les familles de disparus, les ouvriers immigrés, les jeunes de Bab El Oued, de Tizi Ouzou, d’Oran, de Constantine, de Ghardaïa, de Ouargla. Il manque cette Algérie qui ne se laisse pas réduire à son État ni à ses crises diplomatiques avec Paris.

Voilà pourquoi ce livre, malgré son intelligence, malgré ses informations, malgré son ambition, reste un livre de plus pour la bibliothèque de l’ancien empire. Il ne s’agit pas d’un pamphlet colonial grossier. Ce serait trop simple. Il s’agit d’un objet plus subtil : un livre qui veut comprendre l’Algérie, mais qui ne renonce jamais entièrement au privilège français de l’expliquer. Un livre qui critique la colonisation, mais reste souvent enfermé dans ses archives mentales. Un livre qui dénonce le système algérien, mais ne mesure pas toujours combien l’ancien système colonial a contribué à fabriquer les blessures dont se nourrit l’autoritarisme contemporain.

La véritable histoire franco-algérienne reste donc à écrire autrement. Non pas contre la France, mais hors de son monopole narratif. Non pas contre les archives françaises, mais en les décentrant. Non pas pour sanctifier les régimes algériens, mais pour rendre au peuple algérien sa place première. L’Algérie n’est pas une énigme française. Elle est une nation blessée, résistante, plurielle, traversée de contradictions, mais propriétaire de son propre destin. L’ancien empire peut encore remplir ses bibliothèques. Il ne retrouvera la vérité que lorsqu’il acceptera de descendre de son balcon.

Khaled Boulaziz


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