Seul le peuple, défendra la mémoire nationale

23 mai 2026

Après des années de tergiversations, la montagne a accouché d’une souris. La promulgation de la loi incriminant la colonisation française est présentée comme un événement historique majeur. Elle ne constitue pourtant, dans sa forme actuelle, qu’un acte tardif, minimal et politiquement insuffisant face à l’immensité du crime colonial.

Il aura donc fallu plus de six décennies d’indépendance pour que l’État algérien consacre juridiquement une évidence historique : la colonisation française en Algérie fut un crime d’État. Non une parenthèse, non une « présence », non une rencontre malheureuse entre deux peuples, mais un système organisé de dépossession, d’extermination, de domination raciale, de pillage économique et d’effacement culturel.

Que cette vérité soit enfin inscrite dans la loi ne saurait être considéré comme une audace. C’est le strict minimum. Et encore : un minimum obtenu après des hésitations prolongées, des prudences diplomatiques, des silences calculés et des reports qui disent moins la force de l’État que sa difficulté à assumer pleinement la radicalité de la question coloniale.

Car la mémoire nationale n’a jamais attendu les décrets. Elle n’a jamais dépendu des publications du Journal officiel. Elle a survécu dans les familles, dans les villages, dans les cimetières anonymes, dans les récits des anciens, dans la douleur transmise de génération en génération. Elle a survécu là où l’État, trop souvent, l’a administrée, domestiquée, ritualisée, parfois même confisquée.

La question centrale est donc la suivante : qui défendra réellement cette mémoire ? Le peuple, ou la caste ? Les héritiers de la souffrance historique, ou les gestionnaires institutionnels du souvenir ? Ceux qui portent la blessure dans leur chair, ou ceux qui l’utilisent comme capital symbolique dans les rapports de pouvoir ?

La loi n° 26-10 affirme que la colonisation française constitue un crime d’État imprescriptible. Mais l’imprescriptibilité proclamée n’a de sens que si elle produit des conséquences juridiques, politiques, diplomatiques et matérielles. Une mémoire sans stratégie devient une cérémonie. Une condamnation sans mécanisme devient une posture. Une loi sans instruments effectifs devient un texte décoratif.

Or, à ce stade, le dispositif paraît davantage déclaratif que coercitif. Il nomme le crime, mais ne précise pas suffisamment les conditions concrètes de la contrainte. Il évoque les réparations, les archives, les restes mortuaires, les biens spoliés, les essais nucléaires et les mines coloniales, mais demeure encore prisonnier d’une logique d’annonce. Comme souvent, l’État proclame ; le peuple attend les actes.

Le peuple attend la restitution intégrale des archives. Il attend l’inventaire rigoureux des biens volés. Il attend la reconnaissance internationale des massacres. Il attend la réparation effective des victimes des essais nucléaires au Sahara. Il attend la dépollution des zones minées. Il attend le retour digne des crânes, des ossements et des restes des résistants. Il attend que les noms des martyrs cessent d’être convoqués uniquement lors des cérémonies officielles.

La colonisation française ne fut pas seulement une occupation militaire. Elle fut une entreprise totale. Elle a détruit des structures sociales, confisqué les terres, brisé des lignées, organisé la famine, installé un ordre racial, humilié les indigènes, criminalisé la résistance et tenté de fabriquer un peuple amputé de lui-même. L’Algérie colonisée n’était pas seulement dominée : elle était méthodiquement niée.

C’est pourquoi l’usage du terme « crime d’État » ne doit pas être réduit à une formule de souveraineté interne. Il doit ouvrir une bataille historique, juridique et diplomatique. Sinon, la loi ne sera qu’un supplément rhétorique ajouté à la longue liste des textes qui donnent l’illusion de la rupture sans jamais produire la rupture elle-même.

Le risque est grand de voir cette loi devenir un instrument de monopolisation mémorielle. Car la caste politique aime parler au nom du peuple, surtout lorsque le peuple n’est pas invité à parler lui-même. Elle aime invoquer les martyrs, mais elle redoute souvent les citoyens libres. Elle aime sanctuariser la mémoire, mais elle supporte mal que cette mémoire échappe à son contrôle.

Il faut donc le dire clairement : protéger la mémoire nationale ne signifie pas fabriquer une mémoire officielle, disciplinée, neutralisée par le langage administratif. Protéger la mémoire, c’est libérer l’histoire. C’est ouvrir les archives. C’est garantir l’indépendance des chercheurs. C’est permettre le débat. C’est donner aux écoles, aux universités, aux écrivains, aux historiens et aux citoyens les moyens de penser la colonisation comme système, et non comme simple épisode douloureux.

Une mémoire qui ne dérange plus le pouvoir n’est plus une mémoire vivante. C’est une décoration institutionnelle.

L’État algérien ne peut pas prétendre défendre la mémoire nationale tout en la plaçant sous tutelle. Il ne peut pas transformer l’histoire du peuple en propriété d’appareil. Il ne peut pas faire de la colonisation un crime imprescriptible à l’extérieur, tout en réduisant la parole mémorielle à une discipline intérieure. La mémoire des résistants n’appartient ni aux ministères, ni aux commissions, ni aux gestionnaires du récit national. Elle appartient au peuple.

Ce peuple n’a pas attendu la loi pour savoir ce que fut la colonisation. Il sait que la France coloniale n’a pas apporté la civilisation, mais la dépossession. Il sait que les routes, les ports et les administrations furent construits sur l’inégalité, le travail forcé, la ségrégation et le sang. Il sait que l’ordre colonial n’était pas une erreur de l’histoire française, mais l’un de ses dispositifs les plus violents de puissance impériale.

C’est pourquoi la promulgation de cette loi ne doit pas être saluée comme une fin, mais interrogée comme un commencement insuffisant. Elle n’aura de valeur que si elle devient offensive. Offensive dans les tribunaux internationaux. Offensive dans les relations diplomatiques. Offensive dans les programmes scolaires. Offensive dans la recherche historique. Offensive dans la restitution des biens. Offensive dans la réparation des crimes nucléaires et environnementaux.

Sans cela, cette loi restera un monument de papier.

La mémoire nationale exige autre chose qu’un texte publié au Journal officiel. Elle exige une volonté politique, une méthode, un calendrier, des institutions indépendantes, une transparence absolue et une mobilisation populaire. Elle exige que la question coloniale cesse d’être utilisée comme monnaie diplomatique selon les besoins du moment. Elle exige que le rapport à la France sorte enfin de l’ambiguïté, de la gestion prudente et des demi-vérités.

Le peuple algérien n’a pas besoin d’une mémoire sous surveillance. Il a besoin d’une mémoire en lutte. Une mémoire qui nomme, qui accuse, qui documente, qui réclame, qui transmet. Une mémoire qui refuse la réconciliation sans vérité, le pardon sans justice, l’amitié sans reconnaissance, la diplomatie sans réparation.

La caste peut rédiger des lois. Elle peut organiser des cérémonies. Elle peut prononcer des discours. Elle peut multiplier les symboles. Mais elle ne peut pas posséder la mémoire d’un peuple. Elle ne peut pas transformer le sang des ancêtres en capital politique. Elle ne peut pas confisquer la douleur collective pour se donner une légitimité historique.

Seul le peuple défendra la mémoire nationale, parce que seul le peuple en est le dépositaire réel. Les familles des martyrs, les descendants des résistants, les enseignants, les historiens, les jeunes, les écrivains, les paysans dépossédés, les habitants des régions meurtries par les mines et les essais nucléaires : voilà les véritables gardiens de cette mémoire.

La loi peut ouvrir une voie. Mais elle ne suffira pas. Si elle ne débouche pas sur des actes, elle rejoindra le cimetière des proclamations sans lendemain. Si elle n’est qu’un geste symbolique destiné à calmer l’opinion, elle sera une trahison supplémentaire de la mémoire qu’elle prétend honorer.

La colonisation française fut un crime d’État. Cela est désormais écrit. Mais l’écriture ne suffit pas. Il faut la justice. Il faut la réparation. Il faut la restitution. Il faut la vérité entière.

Et si la caste hésite encore, le peuple, lui, n’oubliera pas.

Khaled Boulaziz