Ghazi Hidouci, ou la mémoire inquiète d’un siècle algérien (I)

2 juin 2026
11 min de lecture|2 035 mots

La parole de Ghazi Hidouci n’appartient pas seulement au registre du témoignage. Elle vient d’un lieu plus rare : celui d’un homme qui a traversé l’histoire algérienne non comme spectateur, mais comme acteur, témoin et, souvent, dissident de l’intérieur. Dans l’entretien diffusé par Algeria-Watch sous le titre Un Algérien dans le siècle, l’ancien haut fonctionnaire et ancien ministre ne livre pas une simple autobiographie. Il déroule, par touches successives, une histoire politique de l’Algérie, depuis les prémisses de la guerre de Libération jusqu’aux impasses contemporaines.

Nous reprenons ici, en trois articles, les éléments clés de cet entretien. Non pour en faire un compte rendu linéaire, encore moins une célébration convenue d’un parcours individuel, mais pour en dégager ce qui, dans cette parole, éclaire les ressorts profonds de la crise algérienne : la confiscation de la souveraineté populaire, la construction autoritaire de l’État, l’échec des réformes, la permanence des réseaux de rente et l’impossibilité, jusqu’ici, d’un débat national réellement libre.

Dans cette première partie, Ghazi Hidouci revient d’abord sur un siècle algérien marqué par la promesse d’émancipation et la répétition des empêchements. Son récit part d’un constat implicite : l’Algérie n’a jamais manqué d’énergie historique, de courage collectif ni de ressources humaines. Ce qui lui a manqué, en revanche, c’est la possibilité durable de convertir cette énergie en institutions légitimes, en économie productive, en liberté politique et en souveraineté citoyenne.


Une mémoire contre l’amnésie officielle

Ce qui frappe d’emblée dans l’entretien, c’est le refus de la mémoire décorative. Ghazi Hidouci ne parle pas de l’histoire comme d’un musée de dates glorieuses, mais comme d’un champ de bataille encore ouvert. Pour lui, le passé n’est pas passé. Il continue de structurer les comportements du pouvoir, les réflexes de l’administration, les formes de la peur et les limites imposées à la société.

La guerre de Libération, dans cette lecture, demeure un moment fondateur, mais aussi un moment confisqué. Fondatrice, parce qu’elle a arraché le peuple algérien à l’ordre colonial. Confisquée, parce que l’État né de l’indépendance n’a pas toujours su — ou voulu — restituer cette souveraineté à ceux au nom desquels la guerre avait été menée. Là se situe l’une des lignes de force de l’entretien : la révolution algérienne a libéré un territoire, mais elle n’a pas entièrement libéré le politique.

Cette distinction est capitale. Elle permet de comprendre pourquoi l’Algérie indépendante a pu très tôt se réclamer du peuple tout en l’éloignant des lieux réels de décision. Elle explique aussi pourquoi le langage de la légitimité révolutionnaire a souvent servi à étouffer la légitimité démocratique. Au lieu d’ouvrir l’espace public, l’indépendance a parfois reconduit, sous d’autres formes, la verticalité, le secret et la dépossession.

L’État, entre promesse nationale et machine de contrôle

Ghazi Hidouci parle en homme qui a vu l’État de l’intérieur. Il en connaît les rouages, les routines, les grandeurs affichées et les misères cachées. Cette expérience donne à son propos une gravité particulière. Il ne dénonce pas l’État depuis l’extérieur ; il décrit la manière dont l’État, en Algérie, a été progressivement capturé par des logiques de contrôle, d’allégeance et de rente.

L’administration, qui aurait pu devenir l’instrument de la reconstruction nationale, a souvent été transformée en appareil d’obéissance. Les compétences y existaient, les volontés aussi, mais elles se heurtaient à un système où la décision remontait rarement du terrain vers le sommet. Elle descendait du sommet vers la société, enveloppée dans le vocabulaire de la modernisation, du développement ou de l’intérêt national.

C’est l’un des paradoxes centraux de l’Algérie postcoloniale : un État bâti au nom de la souveraineté s’est parfois retourné contre l’autonomie de la société. La planification, la bureaucratie, les grands récits économiques et les slogans de mobilisation ont longtemps masqué une réalité plus rude : l’absence de contre-pouvoirs, la faiblesse du contrôle public, la centralisation excessive et la dépendance croissante à la rente.

Dans cette première partie de l’entretien, Hidouci semble ainsi replacer la crise actuelle dans une généalogie longue. Le blocage politique algérien n’est pas un accident récent. Il est le produit d’une accumulation : choix autoritaires, faux compromis, privilèges protégés, réformes différées, débats interdits, mémoire surveillée.

Le témoin d’une libération inachevée

L’entretien prend une résonance particulière lorsqu’on le met en regard du parcours de Ghazi Hidouci lui-même. Haut fonctionnaire, acteur des politiques économiques, conseiller au sommet de l’État, puis ministre au moment des réformes de la fin des années 1980, il appartient à cette génération qui a cru possible de transformer le système depuis ses propres interstices.

C’est précisément ce qui rend son témoignage précieux. Il ne se réduit ni au discours de l’opposition extérieure ni à l’autojustification d’un ancien responsable. Il porte la marque d’un homme qui a connu les illusions de la réforme interne, les résistances des appareils, la puissance des intérêts constitués et la difficulté presque tragique de faire bouger une machine conçue pour survivre à tout changement véritable.

À travers son récit, c’est toute une question qui revient : pourquoi les occasions de réforme ont-elles été si souvent perdues ? Pourquoi l’Algérie, qui disposait d’une mémoire révolutionnaire, d’une jeunesse nombreuse, de ressources naturelles considérables et de cadres formés, n’a-t-elle pas réussi à fonder un État réellement redevable devant sa société ?

La réponse, chez Hidouci, n’est jamais simpliste. Elle ne tient pas seulement à tel homme, tel clan ou telle conjoncture. Elle renvoie à une architecture du pouvoir : un système qui préfère la loyauté à la compétence, le secret à la transparence, le contrôle à la participation, la rente à la production, la conservation à l’invention.

L’économie comme révélateur du politique

Même lorsque Ghazi Hidouci évoque l’économie, il parle en réalité du politique. Car l’économie algérienne n’est pas seulement une affaire de chiffres, de finances publiques ou de commerce extérieur. Elle est le miroir d’un mode de gouvernement.

La rente, dans son analyse, n’est pas uniquement une ressource. Elle devient une culture politique. Elle permet d’acheter la paix sociale sans ouvrir la décision publique. Elle fabrique des clientèles. Elle protège les médiocrités. Elle dispense l’État de négocier réellement avec les citoyens, les producteurs, les travailleurs et les territoires. Elle entretient l’illusion qu’un pays peut être administré d’en haut, distribué par morceaux, contenu par la peur et calmé par la dépense.

C’est là que le propos de Hidouci rejoint l’actualité la plus brûlante. Car l’Algérie continue de se débattre avec les mêmes questions : comment sortir d’une économie de dépendance ? Comment libérer l’initiative sans livrer le pays aux prédateurs ? Comment construire des institutions capables de contrôler la richesse nationale ? Comment passer d’un État propriétaire à un État arbitre, stratège et responsable ?

À ces interrogations, l’entretien n’apporte pas de recette miracle. Il rappelle plutôt une évidence longtemps piétinée : aucune réforme économique sérieuse ne peut réussir sans réforme politique. On ne modernise pas durablement une économie dans un système opaque. On ne produit pas de confiance avec des institutions verrouillées. On ne bâtit pas un avenir en maintenant la société dans le soupçon, l’humiliation ou l’exil intérieur.

Le blocage algérien, ou la peur de la société

Au fond, ce que raconte cette première partie de l’entretien, c’est la peur persistante du pouvoir algérien face à sa propre société. Peur de sa parole, peur de ses contradictions, peur de ses colères, peur de son intelligence collective. Depuis l’indépendance, chaque moment où la société a tenté de reprendre la main a été perçu moins comme une chance politique que comme une menace existentielle.

Cette peur explique beaucoup : la fermeture des espaces démocratiques, la criminalisation de la contestation, la surveillance de la mémoire, la méfiance envers les élites autonomes, la marginalisation des forces sociales capables de produire une alternative. Elle explique aussi l’échec répété des sorties de crise. Car on ne sort pas d’un blocage en neutralisant ceux qui peuvent contribuer à le résoudre.

Ghazi Hidouci ne parle donc pas seulement du passé. Il pose, à travers son itinéraire, une question adressée au présent : l’Algérie peut-elle encore se réconcilier avec sa société ? Peut-elle accepter que la souveraineté ne soit pas un mot prononcé au sommet, mais une pratique vécue par les citoyens ? Peut-elle admettre que la stabilité sans liberté n’est qu’une immobilité sous surveillance ?

Une parole pour rouvrir le débat national

L’intérêt de cet entretien tient enfin à sa fonction politique immédiate. Dans un pays où l’histoire est souvent fragmentée, censurée ou instrumentalisée, écouter Ghazi Hidouci revient à rouvrir un dossier que le pouvoir voudrait refermer sans jugement : celui de la construction réelle de l’État algérien, de ses promesses trahies et de ses possibles encore enfouis.

Sa parole dérange parce qu’elle relie ce que l’on préfère séparer. Elle relie la guerre de Libération à la confiscation postcoloniale. Elle relie l’économie à la souveraineté. Elle relie la rente à l’autoritarisme. Elle relie l’échec des réformes à la peur du pluralisme. Elle relie enfin le blocage actuel à une longue histoire de décisions prises contre la société ou sans elle.

C’est pourquoi cette première vidéo ne doit pas être reçue comme un simple document d’archive. Elle est un rappel à l’ordre historique. Elle dit que l’Algérie ne manque pas de mémoire, mais qu’elle manque d’un espace où cette mémoire puisse devenir débat, puis projet. Elle dit que la crise algérienne n’est pas seulement institutionnelle, économique ou générationnelle. Elle est d’abord une crise de vérité.

Et c’est peut-être là, dans cette exigence de vérité, que réside la portée la plus forte de la parole de Ghazi Hidouci. Car un pays ne se réforme pas seulement par des lois, des budgets ou des élections. Il se réforme aussi lorsqu’il ose regarder en face ce qui l’a empêché de devenir ce qu’il promettait d’être.

L’Algérie, dans ce témoignage, apparaît ainsi comme une libération interrompue. Non pas vaincue, mais suspendue. Non pas achevée, mais toujours disputée. Et c’est dans cet intervalle, entre la promesse de Novembre et les blocages du présent, que la parole de Ghazi Hidouci retrouve toute sa nécessité.

Khaled Boulaziz


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