De la Révolution confisquée à la guerre civile – l’Algérie prise en otage

« On dit que la révolution a été celle du peuple. En fait l’expression n’est pas très juste. La révolution a été le fait d’un groupe de militants qui ont dirigé ce peuple. »
Cette confession de Lakhdar Bentobale, l’un des chefs historiques du FLN, résonne aujourd’hui comme une condamnation posthume. Elle dévoile le péché originel de l’indépendance algérienne : une révolution qui se prétendait populaire, mais dont la direction fut confisquée dès le départ par une poignée de professionnels de la clandestinité, qui ont substitué leur volonté à celle des masses. L’indépendance a donc enfanté un État occupé de l’intérieur, un État pris en otage par ceux qui se sont autoproclamés ses gardiens.

Au lendemain de 1962, ce furent les colonnes de l’Armée des frontières qui descendirent sur Alger, écrasant l’ALN de l’intérieur et muselant les aspirations populaires. L’histoire de l’Algérie indépendante commence donc non pas par l’ivresse d’une souveraineté retrouvée, mais par une confiscation brutale. Le peuple, proclamé “maître de son destin”, fut immédiatement réduit au silence. Et ce silence dura des décennies, maquillé en unanimisme, étouffé par un appareil militaro-partisan qui se drapait dans la légitimité révolutionnaire pour justifier sa prédation.

L’ouverture de 1989, après les émeutes d’octobre, laissait croire à un sursaut démocratique. Le pluralisme naissant, les débats publics, les urnes enfin ouvertes donnaient un souffle inédit à une société asphyxiée. Mais très vite, l’appareil militariste retrouva ses vieux réflexes : nier le peuple, étouffer ses choix, confisquer ses voix. La victoire électorale du FIS, qu’on peut contester sur le plan idéologique, fut pourtant une expression claire et nette de la souveraineté populaire. Et c’est précisément cette souveraineté que les généraux refusèrent de tolérer.

Alors, comme en 1962, l’argument du peuple “immature” refit surface. Cette fois-ci, il trouva ses porte-voix en la personne du général Mohamed Touati, “cerveau gris” du Haut Conseil de Sécurité, et de Redha Malek, ancien diplomate recyclé en chef de gouvernement docile. Tous deux reprirent en chœur le slogan éculé : le peuple algérien n’est pas prêt pour la démocratie, seule une main de fer peut préserver l’État. Derrière cette rhétorique jacobine de pacotille, se dissimulait en réalité la volonté nue de la caste militariste de garder le pouvoir et les rentes.

Touati et Malek n’étaient pas des Robespierre. Robespierre, avec toute son intransigeance, avait au moins la cohérence d’aller à l’échafaud pour ses convictions. Eux n’ont risqué ni leur confort ni leur vie. Ils ont simplement habillé la dictature d’un vernis “républicain” pour couvrir le vacarme des chars et le claquement des bottes. Ils ont transformé la peur en doctrine et le déni du suffrage universel en vertu politique.

Le résultat fut effroyable : une guerre civile larvée, maquillée en “décennie noire”, qui fit plus de 250 000 assassinés. Derrière les statistiques, il y a les villages rasés, les familles décimées, les disparus engloutis dans le néant administratif. Cette hécatombe n’était pas une fatalité : elle fut le produit d’une décision consciente, assumée, théorisée par des hommes qui osaient parler au nom de la “raison d’État”. Touati et Malek, chacun dans son registre, furent les scribes de cette tragédie. L’un, en uniforme, fixant les grandes lignes de l’éradication. L’autre, en costume-cravate, légitimant auprès des chancelleries occidentales le récit officiel : il fallait tuer pour sauver la République.

Mais quelle République sauve-t-on en massacrant son peuple ? Quelle modernité préserve-t-on en annulant les urnes ? La réponse est claire : on ne sauve pas l’Algérie, on sauve une caste. On ne préserve pas la nation, on préserve une clientèle prédatrice qui a fait main basse sur l’économie, l’administration, la diplomatie. Ceux qui se proclament les “sauveurs” sont en réalité les fossoyeurs. Ils ont pris la place du colonisateur, imposant la peur et le silence comme horizon.

Aujourd’hui encore, plus de trente ans après, le refrain continue. À chaque revendication populaire, à chaque hirak, les mêmes phrases ressurgissent : le peuple n’est pas prêt, le chaos est à nos portes, il faut une poigne ferme. Mais cette poigne ne ferme que sur la gorge des Algériens, jamais sur les prédateurs qui dilapident les richesses. L’Algérie, riche de son pétrole et de son gaz, reste pauvre de ses libertés, parce qu’une poignée d’hommes a décidé que l’Histoire devait toujours se répéter : une révolution confisquée, un peuple réduit au rôle de spectateur, un pouvoir militarisé qui s’impose par effraction.

Bentobale l’avait dit sans détour : la Révolution ne fut pas celle du peuple, mais l’œuvre d’un petit groupe. Ce groupe a changé de visage, de costume, d’époque, mais il n’a jamais lâché prise. Hier FLN, aujourd’hui “pouvoir”, demain peut-être un autre sigle : peu importe. La logique reste la même : déposséder le peuple de sa souveraineté et gouverner en son nom, contre lui.

Il est temps d’arracher le masque. Touati, Malek et leurs semblables n’étaient pas des gardiens de la République : ils furent les théoriciens d’une contre-révolution permanente, celle qui transforme l’indépendance en prison à ciel ouvert. Leur héritage est celui d’une Algérie mutilée, endeuillée, empêchée de rêver.

Tant que cette logique persiste, tant que la voix populaire est confisquée au nom d’une prétendue “immaturité”, l’Algérie restera prise en otage. Et tant que les assassins de la souveraineté se feront passer pour des protecteurs, les 250 000 morts de la décennie noire continueront de hanter notre mémoire collective.

Le peuple n’a pas besoin de tuteurs. Il n’a pas besoin de généraux théoriciens ou de diplomates recyclés en pédagogues de la répression. Il a besoin de retrouver ce qui lui a toujours été refusé depuis 1962 : le droit d’être le véritable maître de son destin.

Khaled Boulaziz