L’histoire contemporaine de l’Algérie indépendante est marquée par une contradiction majeure entre les idéaux qui ont fondé la lutte de libération nationale et le régime qui en a découlé. La promesse initiale d’une souveraineté populaire, d’un État civil, d’une justice sociale et d’une république démocratique s’est très tôt heurtée à une confiscation du pouvoir par une élite issue de l’appareil militaire. Cette élite, souvent désignée sous le nom de « caste militariste », s’est arrogé une légitimité exclusive fondée non sur le droit ou le consentement populaire, mais sur la violence armée et la mémoire sacralisée de la guerre d’indépendance.
Cette légitimité ne repose ni sur des institutions transparentes ni sur des principes juridiques clairement établis. Elle s’enracine dans un récit historique fermé, qui présente la conquête du pouvoir par les armes en 1962 comme l’aboutissement logique du combat anticolonial, et non comme un détournement autoritaire de la révolution. Dès lors, toute contestation est renvoyée à une prétendue trahison de la mémoire des martyrs, et toute alternative politique est disqualifiée comme illégitime, voire contre-révolutionnaire.
Il ne s’agit donc pas ici d’un simple dysfonctionnement institutionnel ou d’un déficit démocratique : c’est un mode spécifique de domination qui s’est institué, fondé sur l’invocation permanente de la guerre, l’usage de la force comme fondement du droit, et l’effacement de toute pluralité historique. Le pouvoir militaire ne gouverne pas uniquement par les armes : il gouverne au nom des armes, c’est-à-dire en se présentant comme l’unique héritier de la révolution, comme le gardien du sacrifice et comme le dépositaire exclusif de la souveraineté nationale.
Cette forme de domination se reproduit par plusieurs mécanismes : la réécriture de l’histoire, l’effacement de certaines mémoires révolutionnaires (comme celle de l’ALN de l’intérieur, des négociateurs des Accords d’Évian, ou des réseaux civils de la Zone autonome d’Alger), la criminalisation de toute opposition politique structurée, et l’usage systématique des services de sécurité pour contrôler la société. L’État algérien fonctionne ainsi comme un appareil de pouvoir non civil, où les élections sont encadrées, les lois vidées de substance, et le droit réduit à une technique de gestion de la soumission.
Dans ce contexte, le droit ne joue plus son rôle fondateur. Il n’est ni la garantie des libertés, ni le langage d’une souveraineté populaire, ni le cadre dans lequel les conflits sociaux peuvent être traités pacifiquement. Il devient au contraire un instrument parmi d’autres au service du pouvoir en place, destiné à donner une façade légale à des décisions prises en dehors de toute légitimité démocratique. Le droit cesse d’être une norme de justice ; il devient un décor, un écran derrière lequel s’exerce une domination brutale et cynique.
Mais cette situation n’est pas inéluctable. Car le droit peut être réinvesti, retourné contre la domination qu’il prétend couvrir. Il peut devenir un outil de désobéissance civique, un espace de contestation structurée, un langage commun à tous ceux qui refusent d’être gouvernés au nom d’une guerre qu’on instrumentalise contre eux.
Cela suppose un déplacement radical : il faut cesser de croire que la légitimité est éternelle lorsqu’elle est née dans le sang. La guerre de libération nationale, aussi héroïque et nécessaire fût-elle, n’autorise pas une caste à régner indéfiniment. Ce n’est pas l’usage des armes en 1956 qui donne le droit de décider en 2025. La mémoire ne fonde pas le droit ; le droit commence là où la guerre s’arrête.
Dès lors, il faut replacer la souveraineté dans les mains des citoyens, non par les armes, mais par l’action juridique : actions en justice contre les abus de pouvoir, dénonciation des violations constitutionnelles, mobilisation pour une refondation du droit fondée sur l’égalité, la justice et la vérité historique. Le citoyen devient ainsi sujet de droit au moment même où il refuse d’être gouverné par un pouvoir qui se prétend au-dessus du droit.
Ce geste est profondément politique. Il ne s’agit pas seulement d’exiger des réformes ou de meilleures institutions. Il s’agit de renverser un principe de légitimité toxique, qui considère que la force armée fonde la souveraineté. Il faut proclamer, au contraire, que la souveraineté appartient au peuple, et qu’elle s’exprime dans des institutions civiles, dans un débat libre, dans une pluralité de mémoires, et dans un droit vivant.
Ce combat n’est pas abstrait. Il prend corps dans des luttes concrètes : celle des familles des disparus de la décennie noire qui exigent justice ; celle des avocats qui dénoncent la détention arbitraire des militants ; celle des historiens qui refusent de plier devant le récit officiel ; celle des journalistes qui révèlent les abus de l’appareil sécuritaire. Tous ces actes, qu’ils soient juridiques, intellectuels ou militants, participent d’une même dynamique : rétablir le droit contre la violence des armes.
On pourrait dire, en reprenant une formule ancienne, que la lutte pour le droit est une lutte contre la servitude. Mais ici, il s’agit d’une servitude particulière : celle qui se dissimule derrière le drapeau, les slogans révolutionnaires, les décorations militaires et les discours creux sur la souveraineté nationale. Cette servitude est d’autant plus dangereuse qu’elle ne se présente pas comme telle : elle se donne l’apparence de la fidélité à l’histoire, alors qu’elle en est une trahison cynique.
Il faut donc, avec lucidité, démystifier le discours de légitimité militaire. Ce discours repose sur une confusion volontaire entre trois registres : la guerre d’indépendance (qui relève de l’histoire), la légitimité révolutionnaire (qui relève de l’idéal), et la domination militariste (qui relève du présent). En amalgamant les trois, la caste au pouvoir crée une illusion d’autorité qui dissimule en réalité un régime de confiscation, de peur, et d’impunité.
À cette illusion, il faut opposer un travail patient, méthodique, de réappropriation du droit par les citoyens. Cela commence par la désacralisation de la violence fondatrice. Il ne s’agit pas de nier la guerre d’indépendance, mais de refuser qu’elle serve de justification permanente à l’autoritarisme. La mémoire des martyrs n’appartient pas à une caste : elle appartient à tout un peuple. Et ce peuple a le droit d’écrire son avenir en dehors de la tutelle des armes.
Il faut aussi restaurer la fonction critique du droit. Le droit n’est pas neutre. Il peut être un outil de domination, mais il peut aussi être un levier d’émancipation. Tout dépend de qui le manie, et à quelles fins. Lorsqu’il est réinvesti par ceux qui refusent la domination, le droit devient un espace d’insubordination réfléchie : il permet de dire non, de contester, de revendiquer, de transformer.
Enfin, il faut redonner au droit une fonction constituante. Non pas simplement pour modifier quelques articles dans une Constitution décrédibilisée, mais pour refonder l’ordre politique sur des bases claires : primauté du civil sur le militaire, justice indépendante, égalité des mémoires, pluralisme politique réel. Cette refondation ne viendra pas d’en haut. Elle ne viendra pas d’un compromis entre clans. Elle viendra de la capacité collective à opposer au pouvoir des armes la volonté des citoyens de ne plus être gouvernés ainsi.
En somme, la véritable rupture révolutionnaire aujourd’hui en Algérie ne consiste pas à célébrer la guerre passée, mais à refuser la guerre présente comme mode de gouvernement. Elle consiste à affirmer que la liberté ne naît pas des armes, mais du droit, et que le peuple n’est libre que lorsqu’il se constitue en sujet de droit, contre tous les pouvoirs qui prétendent parler en son nom.
Khaled Boulaziz