L’Algérie prise en otage : quand la caste militariste relègue le peuple au dernier rang

1) Thèse

Depuis des décennies, une caste militariste — ses relais civils, ses réseaux d’affaires et ses clientèles — tient l’Algérie en otage. Elle oriente l’économie, l’État et les priorités publiques à son seul profit, reléguant le peuple au dernier rang de ses préoccupations. Le pays a été structuré non pas pour produire de la richesse collective et de la dignité sociale, mais pour garantir l’accumulation privée en devises fortes d’une minorité. Tout est ainsi « orienté et déformé » pour servir ceux qui amassent des milliards sur le dos de millions de zawali.

2) Une économie calibrée pour l’importation et la rente

Le cœur du modèle est simple : une politique d’importer sans exporter, c’est-à-dire sans contrepartie productive nationale — à l’exception de l’énergie, des minerais et de quelques matières premières à faible valeur ajoutée. Ce dispositif n’est pas un accident de parcours, mais un choix politique : l’importation a été dirigée pour fabriquer une couche de très riches qui gouverne, contrôle l’État et oriente les politiques publiques.
Subventions généralisées (notamment énergétiques), facilités financières, passe-droits : ces instruments, au lieu d’alimenter un développement endogène, ont servi à créer un marché intérieur captif des produits importés. Résultat : l’industrie nationale a été étouffée, une base productive autonome n’a pas émergé, l’investissement étranger utile a été dissuadé, et la dépendance extérieure s’est consolidée.

3) Quand « produire local » ne change rien à qui décide et pour qui

Dans les moments où le pouvoir annonce la « substitution des importations » par la production locale, la hiérarchie des priorités demeure inchangée : les intérêts de la caste passent avant ceux du pays. La logique de l’accumulation privée l’emporte sur la planification nationale et les besoins sociaux. La question de fond n’est donc pas technique (que produire ? à quel coût ?) mais politique : qui décide et au bénéfice de qui ?

4) Trois vitrines d’un ordre dévoyé

a) Transport. L’investissement privilégie la voiture individuelle — énergivore, coûteuse pour les ménages, destructrice pour l’environnement — plutôt que les systèmes de transport collectif. On érige l’automobile en « besoin social » et en signe d’ascension, alors qu’elle accroît la dépendance pétrolière, la congestion urbaine et les inégalités d’accès à la mobilité.
b) Agriculture. On pousse des filières agroalimentaires orientées vers l’exportation, accaparant de vastes surfaces, pompant des volumes d’eau colossaux, au détriment de l’autosuffisance en céréales et en protéines animales — des secteurs stratégiques pour la souveraineté. Le voisin marocain illustre le coût de cette trajectoire : l’extraversion agricole expose à une vulnérabilité structurelle.
c) Santé et industrie pharmaceutique. Des sociétés émergent « comme des champignons », mais selon une mentalité de marché à profit rapide. Pendant ce temps, des malades, notamment du cancer, subissent pénuries et retards qui transforment leur vie en calvaire. Ici, la démonstration est implacable : le rendement financier prime sur la vie.

Dans un système où la caste militariste prime le profit sur la vie, l’accident n’est pas un hasard : c’est la conséquence logique.
Qu’il s’agisse d’un effondrement d’infrastructures, d’un incendie, d’un déraillement ou d’une rupture d’approvisionnement vital, l’« accident » n’est plus une anomalie : il découle mécaniquement d’un ordre qui sacrifie l’entretien, la prévention, la compétence et le service public au court-termisme rentier.

5) Le piège de la « transition » : de l’importation sauvage à l’exportation sauvage ?

La crise des devises et la contraction des marges rendent le régime d’importation sauvage plus difficile à poursuivre. Deux voies s’ouvrent :

  • Exporter sauvagement les ressources (le code minier en donne un avant-goût), brader le sous-sol pour satisfaire la demande externe et reconstituer la rente de la même oligarchie ;
  • Changer de paradigme, c’est-à-dire engager une politique de développement orientée par les besoins des citoyens : stimuler la demande intérieure, élever qualitativement et quantitativement le niveau de vie, approfondir le marché national, diversifier les débouchés extérieurs, et construire un espace maghrébin et africain intégré afin de réduire la dépendance aux cycles impérialistes.

6) Recentrer l’État sur l’intérêt public : six chantiers

  1. Gouvernance et redevabilité. Dé-militariser la décision économique, publier les données budgétaires et de contrats, instaurer des autorités indépendantes (marchés publics, concurrence, régulation des secteurs stratégiques), protéger les lanceurs d’alerte.
  2. Réindustrialisation sélective. Cibler des chaînes où l’Algérie peut monter en gamme (mécanique, composants électriques, matériaux, transformation agro-alimentaire sobre en eau). Conditionner subventions et crédits à des objectifs mesurables : contenu local, productivité, exportations nettes, R&D, formation.
  3. Sécurité alimentaire. Prioriser céréales, légumineuses, filières animales adaptées à la ressource hydrique ; moderniser l’irrigation, sécuriser le foncier, développer les silos et la logistique du froid, soutenir les coopératives de producteurs.
  4. Santé publique comme infrastructure de souveraineté. Garantir la disponibilité continue des médicaments essentiels, adosser la fabrication locale à des partenariats technologiques sérieux, réguler strictement les prix et les marges, financer la prévention (cancers, maladies cardiovasculaires) comme priorité budgétaire.
  5. Mobilités collectives. Plan ferroviaire et bus rapides (BRT) dans les grandes aires urbaines, renouvellement des flottes, maintenance centralisée, billets sociaux ciblés. Moins de véhicules individuels ≠ moins de mobilité : mieux de mobilité.
  6. Intégration régionale. Relancer un marché maghrébin fonctionnel (énergie, interconnexions, normes partagées) et des corridors avec l’Afrique de l’Ouest et centrale ; diversifier les partenaires pour éviter la capture par une seule sphère d’influence.

7) Ré-ordonner les prix et les subventions sans écraser les ménages

Les subventions aveugles ont nourri la rente et la contrebande. La solution n’est pas la « cure d’austérité » antisociale, mais une réforme graduelle :

  • cibler l’aide sur les ménages modestes via des transferts directs compensant l’ajustement des prix ;
  • sanctionner les gaspillages et détournements (énergie, blé, médicaments) ;
  • indexer certains tarifs publics à des objectifs de service (qualité, entretien, accessibilité), afin de lier prix, performance et confiance.

8) Financer autrement : de la rente à l’investissement productif

La rente ne peut plus être le socle. Il faut :

  • réorienter le crédit vers l’investissement productif (et non pas la spéculation foncière et l’import-revente) ;
  • créer des fonds sectoriels cofinancés par l’État et le privé, gouvernés par des règles anti-conflits d’intérêts ;
  • mobiliser l’épargne nationale (diaspora incluse) via des instruments transparents, indexés sur des projets identifiés ;
  • adosser chaque dinar public à des retombées : emploi qualifié, capacité exportable, substitution d’importations prouvée.

9) Refonder le contrat social : droits, compétences, dignité

Aucun plan économique ne réussira sans un contrat social qui protège les droits, rémunère la compétence, et redonne sens au service public :

  • libertés syndicales et de presse ;
  • concours et carrières fondés sur le mérite ;
  • revalorisation des métiers d’ingénierie, de santé, d’enseignement ;
  • lutte contre la corruption par la procédure (audit, traçabilité, appels d’offres) et non par le coup d’éclat.

10) Changer le centre de gravité : du clan au citoyen

Le point nodal demeure : qui est au centre ? Tant que la caste militariste garde la main sur l’État et le capital, la trajectoire restera extractive, précaire et inégalitaire. Inversement, replacer le citoyen au centre — dans la définition des besoins, l’évaluation des politiques, la reddition des comptes — transforme la boussole de l’action publique. On passe de l’obsession de la rente à la recherche de la valeur sociale : santé, éducation, sécurité alimentaire, mobilité, emploi qualifié.

11) Conclusion : rompre avec l’ordre existant

L’Algérie n’a pas un « problème d’importations » à corriger à la marge ; elle a un problème de pouvoir. La dépendance, la désindustrialisation, la vulnérabilité sanitaire, la fragilité des infrastructures et la répétition des « accidents » sont les effets systématiques d’un ordre qui sacralise l’accumulation privée et méprise l’intérêt public.
Rompre signifie : dé-militariser la décision économique, instituer la redevabilité, planifier la montée en gamme productive, sécuriser l’alimentation et la santé, choisir la mobilité collective, s’enraciner dans la région. Cela suppose une rupture démocratique-sociale réelle — un système souverain, qui traite le peuple non comme un coût à minimiser mais comme la finalité de l’État.
Alors seulement, l’« accident » redeviendra ce qu’il doit être dans une République digne : une rare exception, et non l’issue prévisible d’un ordre détourné de sa raison d’être.

Khaled Boulaziz