Nommons-les, un par un, sans prudence d’alcôve ni anonymat confortable. L’Arabie saoudite orchestre des sommets parfumés d’encens et d’équations pétrolières, bénit la cause palestinienne à l’aube puis calcule à midi couloirs aériens, garanties américaines et prix du baril. Les Émirats arabes unis, alchimistes de verre et d’acier, transforment la compassion en marketing : salons, expositions, protocoles, un théâtre lisse où la Palestine sert d’icône pendant que la normalisation gagne du terrain. Le Qatar souffle le zéphyr humanitaire et le sirocco des deals, fidèle à une diplomatie qui préfère la médiation rentable aux ruptures nettes. Bahreïn et le Koweït bénissent la cause et comptent les marges ; Oman, placide, préfère la neutralité comme on préfère un climat. Tout ce Golfe prêche l’émotion et pratique l’assurance ; il offre des chèques, jamais des cicatrices.
L’Égypte scelle Rafah comme on ferme une paupière trop lourde. On invoque la sécurité, la dette, l’ordre, et l’on transforme la faim d’un voisin en note verbale. La bureaucratie tient lieu de muraille, la frontière de goupille. On contrôle l’oxygène par quotas, les convois par acronymes, la honte par formulaires. La stabilité sans honneur n’est qu’une anesthésie prolongée.
La Jordanie vit sous un traité que l’histoire n’a jamais digéré ; elle gémit entre obligations et voisinage mortel. La Syrie, brisée, troque sa ruine contre cargaisons de survie ; l’Irak, exténué, signe des cessez-le-feu économiques avec tout le monde. Le Liban dissimule sa honte sous éloquence splendide et misère obstinée. Le Yémen, martyr, n’a plus de voix à prêter.
La Turquie brandit la colère comme un étendard impérial, puis la rabat au portique des factures. Un jour on promet l’orage ; le lendemain on encaisse le soleil des transactions. La virilité oratoire n’est pas une stratégie, seulement un capital à liquider.
L’Algérie se proclame rempart mais sa voix tremble d’ennui intérieur. Elle récite la solidarité à l’ONU et coupe le micro sur ses places. On tient la jeunesse à distance et la rente pour sédatif. Le pouvoir se donne l’épopée pour alibi ; la souveraineté sert de scène.
Le Maroc polit ses avenues jusqu’à refléter les illusions d’Europe. On autorise la ferveur sous escorte et l’on normalise en vestibule. Victoire de vitrine, défaite de substance : modernité à crédit.
La Tunisie subsiste entre fatigue et fierté ; elle tonne au micro, puis compte ses devises. La Mauritanie signe des communiqués. Le Soudan, accablé de guerres, monnaye sa survie. La Libye vend des fragments d’elle-même à qui s’en approche avec un reçu. La Somalie, l’Érythrée et Djibouti, chacun à sa manière, jouent l’équilibre et esquivent l’absolu.
Et pourtant, la liste ne suffit pas ; il faut dire le mécanisme. Trois clergés gouvernent la région : la police qui administre la peur ; les marchés qui subventionnent le silence et cotent la dignité ; les prédicateurs d’apparat qui distribuent des absolutions. Les régimes tapissent leurs palais de symboles pendant que la rue se cogne aux vitres. La Palestine agit comme révélateur chimique : elle précipite la vérité de chaque capitale. Qui la brandit sans en payer le prix s’exhibe en procession et se déshonore en coulisse.
Alors parlons coûts. Riyad, Abu Dhabi, Doha, Manama, Koweït, Mascate : fermez une vanne, suspendez un corridor, renoncez à un salon, et la diplomatie changera de ton. Le Caire : ouvrez Rafah sans permission du bourreau, faites passer l’eau, la farine, les malades. Amman : cessez de maquiller Wadi Araba en fatalité, retirez des goupilles symboliques. Ankara : laissez fléchir la balance commerciale au même rythme que l’indignation. Alger : libérez vos rues, réhabilitez la parole. Rabat : si la normalisation est clef, qu’elle ouvre d’abord la porte des consciences, sinon jetez-la.
Beyrouth, Damas, Bagdad, Sanaa : si vous ne pouvez frapper, parlez clair ; si vous ne pouvez parler, cessez la décoration liturgique. Tripoli et Khartoum : arrêtez la mise aux enchères des ruines et nommez la rapine. Nouakchott et Tunis : dites peu, mais agissez juste. Mogadiscio, Asmara, Djibouti : ne convertissez plus la distance en indifférence.
Et vous, Téhéran, qui transformez la résistance en rhétorique géopolitique, faites passer plus que des slogans et des missiles par procuration : envoyez hôpitaux de campagne, ponts aériens, ports ouverts. Islamabad, cessez d’osciller entre piété et prudence ; Jakarta, cessez de diluer la solidarité dans des communiqués océaniques. La distance n’excuse rien lorsque le sang voyage plus vite que les cargos et avions.
On dira : l’État n’a que des intérêts. Soit. Mais l’intérêt bien compris se mesure aussi à la honte évitée. Il est des défaites qui sauvent un visage, des renoncements qui fondent un peuple. On peut perdre un marché et gagner une génération ; rater une photo et réussir une mémoire. La souveraineté n’est pas un uniforme de parade : c’est une discipline, des refus, des coûts, des gestes qui exposent. Le symbole engage ; le simulacre protège et avilit.
Qu’on ne s’y trompe pas : ports profonds, aéroports lisses, métros automatiques ne font pas civilisation si la langue dominante demeure la peur. Les pays qui punissent leurs enfants et serrent la main des bourreaux d’autrui n’écrivent pas l’histoire, ils la sous-traitent. Notre horizon tient en un protocole simple : substituer des preuves aux proclamations. Moins de hashtags ministériels, plus de corridors ouverts ; moins de selfies de sommet, plus de ponts qui laissent passer farine, eau, blessés.
Qu’ils entendent ceci, de Casablanca à Riyad, du Caire à Ankara, d’Alger à Doha : ce que vous proclamez, assumez-le ; ce que vous bénissez, payez-le. Sinon il ne restera que le vacarme des processions et l’obscénité des marchés : nations sous cellophane, drapeaux désossés, hymnes sans souffle. Et la Palestine, encore, comme miroir dressé, mesurera notre honte capitale et notre faillite en plein jour.
Khaled Boulaziz