Sous le regard de l’Histoire, la grandeur spirituelle d’un homme éclaire l’indignité d’un régime en treillis

Il est des figures qui traversent les siècles en imposant le respect même à leurs anciens ennemis. L’émir Abdelkader est de celles-là. Guerrier mystique, penseur stratège, héros de l’éthique et de la foi, il fut reconnu comme un prince de la dignité humaine bien au-delà des frontières de l’Algérie.

Aux États-Unis, au XIXe siècle, alors que le monde arabe était encore perçu comme une entité exotique ou menaçante, Abdelkader apparaissait déjà comme une incarnation de la vertu musulmane la plus élevée. En 1865, Abraham Lincoln en personne le salue, impressionné par l’homme qui, cinq ans plus tôt à Damas, avait sauvé des milliers de chrétiens de la fureur sectaire.

Quelle puissance morale faut-il déployer pour que le président des États-Unis, alors absorbé par la guerre de Sécession, prenne le temps de remercier un leader musulman, ancien ennemi de la France, pour son courage humanitaire ? Lincoln, homme de principes, offre à Abdelkader deux pistolets Colt gravés. Ce geste était politique. Il consacrait l’émir comme un véritable acteur de la paix dans un monde déchiré par l’impérialisme et les préjugés.

Votre noble conduite à Damas honore non seulement votre foi, mais toute l’humanité. Vous avez démontré que la vraie grandeur d’un homme réside dans sa capacité à protéger les innocents, quelle que soit leur religion. — Abraham Lincoln

À Elkader, petite ville fondée dans l’Iowa en son honneur, les pionniers américains lui rendaient hommage dès les années 1840. Oui, l’Amérique démocratique reconnaissait la grandeur algérienne là où la France coloniale ne voyait qu’un révolté.

Abdelkader était plus qu’un chef de guerre : un philosophe en armes, un soufi républicain avant l’heure. Sa plume, aussi fine que son sabre était tranchant, portait une vision d’un islam tolérant, lettré, profondément spirituel. Sa captivité l’a grandie. Sa retraite à Damas l’a placé au cœur de l’Histoire. Les souverains d’Europe, le Pape, tous s’inclinèrent devant sa noblesse d’âme.

Son geste de 1860, lorsqu’il sauva plus de douze mille chrétiens de Damas en les protégeant dans ses propres quartiers, fut salué par toutes les chancelleries. Il est alors comparé à Saladin. Le Tsar, la Reine Victoria, Napoléon III, Pie IX… tous lui rendent hommage. Mais c’est Lincoln, le plus éloigné géographiquement et le plus proche moralement, qui lui adresse le mot le plus juste. Il voit en Abdelkader un héros de la civilisation universelle.

Et pourtant, que reste-t-il aujourd’hui de cette mémoire ? En Algérie, sa tombe repose sous la surveillance de ceux qui ont trahi son héritage. La République des casernes, où l’uniforme remplace la pensée et la discipline remplace la justice, a effacé l’idéal d’Abdelkader pour imposer une caricature grotesque de souveraineté. Ce ne sont plus les lettrés qui guident la nation, mais des généraux sans culture, fossilisés dans une médiévité paranoïaque. La caserne a étouffé la mosquée, le sabre a confisqué la parole.

La grandeur de l’émir Abdelkader nous rappelle que l’Algérie fut autre chose qu’un champ de manœuvres militaires. Elle fut le berceau d’une civilisation politique, spirituelle et savante que la junte militaire, dans sa dérive autocratique, tente de faire oublier. Qu’ils le veuillent ou non, les généraux de l’ombre sont les fossoyeurs d’une nation qui aurait pu briller. Qu’ils sachent que l’histoire n’oubliera pas : Abdelkader fut salué par Lincoln. Eux ne seront même pas nommés dans les notes de bas de page de l’infamie.

Khaled Boulaziz