Le Monde : La mort frappe chaque coin de la capitale dévastée, Khartoum
La fumée et les flammes enveloppent le ciel de Khartoum, où l’armée soudanaise et les Forces de Soutien Rapide (FSR) s’affrontent dans un conflit qui a sombré dans la folie, transformant la guerre en une fin en soi.
Dix-huit mois après le début des hostilités, la guerre au Soudan atteint sa phase la plus dangereuse. Les deux camps ont rejeté catégoriquement les pourparlers de paix, se réarmant et se redéployant avec un objectif unique et fanatique : l’anéantissement total de l’ennemi. L’armée soudanaise proclame être prête à combattre « cent ans », tandis que les FSR se vantent de former une armée d’ »un million d’hommes ». Dans ce conflit, la victoire n’est plus un moyen, mais une fin en soi.
Pourtant, le Soudan n’est pas destiné à être un champ de bataille. Cette guerre a été imposée à une nation dont le peuple aspirait à la paix et à la prospérité. Pays riche en terres fertiles et en ressources abondantes, le Soudan aurait pu devenir le grenier de l’Afrique. Mais aujourd’hui, ses citoyens pacifiques sont pris au piège d’un conflit insensé, leurs espoirs d’un avenir meilleur enterrés sous les décombres et les cendres.
Un cimetière de rêves
Dans un reportage signé Elliott Brachet, Le Monde commence son périple au cimetière Ahmed Sharfi, à Omdourman, près de Khartoum. Les tombes s’étendent à perte de vue, et un fossoyeur travaille sans relâche dans un espace où les enfants jouaient autrefois au football. En seulement 18 mois, la guerre a transformé chaque espace ouvert en cimetière.
Parmi les funérailles figure celle de Mohamed Adam, tué par un obus alors qu’il se reposait dans sa cour. Sa fille, Iman, préparait le café lorsque l’explosion a détruit leur quotidien. Avec l’aide d’un voisin, elle a rassemblé les restes de son père. Quelques heures plus tard, le corps de Mohamed, enveloppé dans un linceul, était porté par une poignée d’hommes vers sa dernière demeure, enterré à la hâte sans ablutions, les rites de la vie et de la mort réduits à de simples formalités.
Une nation consumée par la folie
Le mois d’octobre a été l’un des plus meurtriers depuis le début du conflit, les FSR bombardant aveuglément les zones contrôlées par l’armée. Chaque jour, des obus s’abattent sur des maisons, des terrains de football et des écoles abritant des familles déplacées. L’armée répond par des frappes aériennes incessantes, tuant des dizaines de civils. Selon Le Monde, plus de 700 civils ont été tués en seulement quatre semaines.
Le journal estime que plus de 150 000 civils ont déjà perdu la vie, bien au-delà des 20 000 morts officiellement rapportés par l’ONU. Les civils ne sont pas de simples dommages collatéraux : ils sont les principales victimes d’une guerre qui a depuis longtemps perdu toute justification. Bombardements, massacres, famine et maladies sont devenus des horreurs quotidiennes, effaçant des communautés entières.
La folie d’une guerre sans fin
Avant que le corps de Mohamed Adam ne disparaisse sous la froide terre soudanaise, les personnes présentes se dispersent en silence. La mort est devenue une routine, un sombre rituel quotidien. Alors que les vivants retournent à leurs luttes, les fossoyeurs poursuivent leur travail implacable, creusant toujours plus de tombes pour les prochaines victimes de cette folie. Non loin de là, deux familles attendent pour enterrer leurs proches, tués par un obus de mortier près d’une station-service.
Le Soudan, avec ses terres fertiles, pourrait nourrir des millions de personnes à travers le continent. Son peuple, autrefois plein d’espoir, fait désormais face à l’une des pires crises humanitaires au monde. La tragédie du Soudan ne réside pas seulement dans la guerre, mais aussi dans ce qu’il aurait pu être : une terre d’abondance et de paix, aujourd’hui dévorée par un conflit qui ne sert plus d’autre but que sa propre perpétuation.
Khaled Boulaziz