L’Algérie officielle traverse l’une de ces séquences où les vieux réflexes du pouvoir redeviennent visibles à l’œil nu. Chaque crise intérieure, chaque panne sociale, chaque échec diplomatique, chaque impasse économique est aussitôt recouverte par le même voile : celui du complot étranger, de la main invisible, de l’ennemi qui menacerait la nation. Le procédé n’est pas nouveau. Il appartient au vieux manuel des régimes qui, faute de résultats, administrent la peur ; faute de projet, fabriquent des adversaires ; faute de légitimité réelle, convoquent une légitimité mémorielle épuisée.
Depuis des décennies, le pouvoir algérien a bâti une partie de sa survie sur une mécanique politique simple : détourner le regard du citoyen. Quand les files d’attente s’allongent, quand l’avenir des jeunes se rétrécit, quand l’économie réelle peine à respirer, quand les élites fuient ou se taisent, le discours officiel rouvre toujours le même dossier : l’Algérie serait encerclée, visée, sabotée, jalousée. Cette rhétorique permet de transformer toute critique en trahison, toute revendication sociale en manipulation, toute demande de réforme en atteinte à la souveraineté.
Mais cette méthode s’use. Les peuples ne vivent pas indéfiniment de slogans. La mémoire de la guerre de libération, aussi sacrée soit-elle, ne peut servir éternellement de chèque en blanc à une caste qui confond l’État avec sa propre survie. La légitimité historique ne remplace ni le pain, ni l’emploi, ni la justice, ni la dignité. Elle ne construit pas des hôpitaux performants. Elle ne réforme pas l’école. Elle ne diversifie pas une économie prisonnière de la rente. Elle ne répond pas au désespoir d’une jeunesse qui regarde la mer comme une frontière moins fermée que son propre pays.
L’état de la nation algérienne est d’abord celui d’une fracture entre un peuple vivant et un système figé. La société algérienne est jeune, créative, travailleuse, profondément attachée à sa dignité. Elle a montré, à plusieurs reprises, sa capacité à réclamer pacifiquement un autre horizon politique. Mais face à elle, l’appareil dirigeant a choisi la fermeture plutôt que l’écoute, le contrôle plutôt que la confiance, la propagande plutôt que la réforme. L’énergie populaire, au lieu d’être libérée, est contenue. L’intelligence collective, au lieu d’être mobilisée, est suspectée. La nation, au lieu d’être servie, est administrée comme un risque.
Le plus grave, dans cette architecture du pouvoir, est la confusion organisée entre la patrie et le régime. Critiquer les choix des dirigeants, ce serait attaquer l’Algérie. Dénoncer l’échec d’une politique publique, ce serait affaiblir le front intérieur. Interroger la diplomatie, ce serait servir l’étranger. Cette confusion n’est pas seulement intellectuellement malhonnête ; elle est politiquement dangereuse. Car une nation ne se protège pas en étouffant ses citoyens. Elle se protège en renforçant ses institutions, en ouvrant l’espace public, en respectant la loi, en acceptant le contrôle démocratique.
La diplomatie algérienne, autrefois capable de parler au nom des causes du Sud avec une certaine autorité morale, semble aujourd’hui enfermée dans des réflexes de posture. Dans la région du Sahel, les cartes ont changé. Les équilibres se recomposent. Les acteurs locaux revendiquent leurs propres agendas. Les alliances fluctuent. Or Alger paraît souvent prisonnière d’une lecture ancienne du monde, comme si les proclamations suffisaient encore à produire de l’influence. La puissance ne se décrète pas. Elle se construit par la crédibilité, la cohérence, l’attractivité économique, la stabilité institutionnelle et la capacité à proposer des solutions.
Sur le plan intérieur, la situation révèle une autre contradiction. Le pays dispose de ressources considérables, d’un territoire stratégique, d’une population jeune, d’une mémoire nationale forte, d’un potentiel énergétique important. Pourtant, l’Algérien ordinaire continue de faire l’expérience quotidienne de la rareté, de la bureaucratie, du soupçon et de l’attente. L’État promet beaucoup, contrôle davantage, mais libère peu. L’économie reste bridée par l’administration, l’investissement par l’incertitude, l’initiative par la peur du lendemain. Le citoyen n’est pas encouragé à créer ; il est invité à patienter.
Cette patience, toutefois, n’est pas infinie. Une nation ne peut durablement vivre dans l’écart entre le discours grandiose et la réalité modeste. On ne peut pas parler de puissance régionale tout en laissant une partie de la jeunesse rêver d’exil. On ne peut pas célébrer la souveraineté tout en dépendant d’un modèle économique fragile. On ne peut pas invoquer la dignité nationale tout en humiliant le citoyen dans les administrations, les tribunaux, les commissariats, les hôpitaux ou les guichets. La souveraineté commence par la dignité du citoyen chez lui.
L’ennemi extérieur, dans ce contexte, devient une ressource politique. Il sert à discipliner le débat, à produire de l’unité artificielle, à masquer les responsabilités. Mais cette ressource est de moins en moins efficace. Les Algériens savent. Ils voient. Ils comparent. Ils communiquent. Ils savent que toutes les difficultés du pays ne peuvent pas être imputées à Paris, Rabat, Washington, Bruxelles ou à quelque puissance fantôme. Ils savent que la corruption, la mauvaise gouvernance, l’opacité, l’autoritarisme et la rente ne sont pas importés par avion depuis l’étranger. Ils savent que beaucoup de blessures nationales sont fabriquées à l’intérieur même de la maison.
Le pouvoir, pourtant, continue de croire que le récit peut remplacer le réel. Il compte sur la télévision officielle, les relais numériques, les éditoriaux alignés, les indignations programmées. Mais l’époque a changé. La propagande peut occuper l’écran ; elle ne remplit pas le réfrigérateur. Elle peut désigner un coupable ; elle ne crée pas un emploi. Elle peut proclamer une victoire diplomatique ; elle ne transforme pas une défaite stratégique en succès. Elle peut insulter les critiques ; elle ne répond pas aux questions qu’ils posent.
Le drame algérien n’est pas l’absence de nation. Au contraire, la nation existe, profonde, sensible, fière, traversée par une mémoire puissante et une culture politique de résistance. Le drame est que cette nation est confisquée par une grammaire de pouvoir qui la réduit à un décor. On célèbre le peuple dans les discours, mais on le craint dans la rue. On invoque sa maturité, mais on refuse sa souveraineté. On parle en son nom, mais on ne lui donne pas réellement la parole.
Le véritable patriotisme, aujourd’hui, ne consiste pas à applaudir les échecs au nom de l’unité. Il consiste à dire que l’Algérie mérite mieux que l’économie de rente, mieux que la diplomatie de réaction, mieux que la politique de la peur, mieux que le théâtre permanent de l’ennemi extérieur. Aimer l’Algérie, ce n’est pas protéger ceux qui l’immobilisent. C’est défendre le droit de ses citoyens à un État responsable, transparent, juste et tourné vers l’avenir.
L’avenir algérien ne se jouera pas dans la multiplication des crises artificielles. Il se jouera dans la capacité à réconcilier l’État avec la société, l’histoire avec la liberté, la souveraineté avec la responsabilité. Un pays ne devient pas fort parce qu’il crie plus fort que les autres. Il devient fort quand ses citoyens cessent d’avoir peur, quand ses institutions inspirent confiance, quand sa jeunesse veut rester, construire, entreprendre, aimer et transmettre.
Le masque tombe lorsque le réel insiste. Et le réel algérien dit ceci : la nation ne manque ni de talent, ni de courage, ni de mémoire. Elle manque d’un pouvoir qui accepte enfin de la servir au lieu de parler à sa place. Tant que l’ennemi extérieur restera le dernier refuge d’un système incapable de se réformer, l’Algérie officielle continuera de tourner en rond. Mais l’Algérie profonde, elle, attend autre chose : non pas une nouvelle mise en scène de la peur, mais une promesse de liberté, de justice et de dignité tenue enfin.
Khaled Boulaziz

